‹ Œuvres philosophiques du père Buffier de la Compagnie de JésusChapitre 102 sur 138 · TROISIÈME PARTIE. — CHAP. VII · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE. — CHAP. VII

Ü7. Comment se font ces traces pour l’exercice de la mémoire?. En quel espace sont-elles contenues pour retenir des idées si nombreuses et si divei'ses? Pourquoi, se croisant des millions de fois, ne se confondent-elles pas mutueilemenl ? Quel ordre peuvent-elles observer pour se rappeler si juste Tune après l’autre, dans un discours récité par cceur? Chacun de ces points n'est-il pas en soi aussi incompréhensible que la mémoire même? L’explication est donc aussi impénétrable que la chose à expliquer.

448. De même aussi, comment avons-nous des idées? Viennent-elles des objets du dehoi's , ou du fond de notre âme; ou bien sont-elles en nous, de manière qu’elles viennent aussi de quelque chose hors de nous? Écoutons là-dessus ce qu'a fait dire à de grands génies la détermination à parler sans bien entendre ce qu’on dit; c’en sera assez pour nous faire abstenir de vouloir les imiter. Les uns ont imaginé que les idées viennent des objets du dehors; que ce sont des eiti)écfs hnp-esses qiù, par le canal des sens , arrivent à l’entendement; que quand elles y sont arrivées, il les aperçoit, les spiritualise , et en produit une eapcce expresse, qui est l'acte même de l’esprit. Quand on a entendu cette explication, n’est-on pas fort instruit, et ne doit-on pas demeurer satisfait sur le sujet des idées! En voici une autre qui satisfera également.

449. C’est que Dieu crée des idées à chaque occasion qu’il le faut pour penser : l’exposition est courte; une créalion (ruiées: il n’y a d’inconvénient, sinon que la nature des idées est justement ce que l’on cherche; qu’on ne dit point ici ce que c’est; et que la création, quelle qu’elle soit, passe encore plus la portée de notre intelligence que la nature même des idées.

4Ü0. 'Un autre avance, comme un point qui ne fait nulle difTiculté à concevoir, que les idées de tout ce que nous voyons sont dans Dieu; que notre esprit est joint immédiatement à Dieu : en sorte qu’il voit immédiatement la substance de

Dieu, laquelle contient tout ce que nous connaissons ou pouvons connaître. Je laisse à qui en aura le loisir ou le goût, d’examiner en détail chacun des mots de cette explication ; ils pourront fournir chacun d’amples volumes à discuter. Je laisse, dis-je, à demander si mon idée, que l’expérience me fait sentir dans moi , et qui , selon l'auteur , est aussi dans la substance de Dieu , est tellement dans la substance de Dieu, et dans la substance de mon dme , que ces deux substances n’en fassent qu’une? Ou bien (si elles sont deux), comment mon idée est-elle présente à mon esprit , dès là qu’elle est dans la substance de Dieu , qui n’est pas la substance de mon esprit? De plus, je demande ce que c’est que de voir Dieu immédiatement, et si c’est le voir de la vision intuitive et béatifique? Je laisse à examiner encore comment, voyant Dieu immédiatement , nous ne voyons dans une idée particulière qu’une partie de ce qui est dans Dieu ; comment nos idées étant bornées, nous trouvons leurs bornes dans Dieu, qui n’a point de bornes; ou, si nos idées no sont point bornées dans Dieu , que nous voyons immédiatement , comment le sont-elles dans ce que nous voyons ? C’est là , dis-je, un fond de discussion que je n’ai point la curiosité d’approfondir. Celle que j’ai depuis longtemps est de savoir si l’auteur croyait sérieusement avoir dit quelque chose de plus clair , sur la nature des idées , que ce qui on avait été dit avant lui , et qui avait toujours été très-obscur.

451. Quand donc, pour expliquer la nature des idées, on a dit que c’est que nous voyons nos idées en Dieu , je demande qu’on daigne m’expliquer l’explication, et {[u’on m’apprenne ce que c’est que de voir nm idées en Dieu ; car je proteste , à la face de l’univers philosophique , (pie pour moi je suis encore plus embarrassé à comprendre comment je vois mes idées en Dieu , qu’à comprendre' la nature même et l’origine de ces idées. On aura beau m’exhorter à rentrer en moi-méme , à faire plus d’attention sur moi-méme et à consulter l’Être universel, c’est pour être longtemps sur ce

Page 1