DIVERS TRAITÉS DE MÉTAPHYSIQUE
Sur les principes ou la métapliysiquc de Descaries. Amslerdam, 1693.
Article premier.
Le soin que Descartes inspire d’abord d’être on garde contre tous les préjugés sert à découvrir la vérité. Aussi depuis a-t-on philosophé avec plus de circonspection.
(Page 3.) L’attention qu’il a fait faire à la nature de l’âme ou de l'esprit, et à celle du corps et de la matière, a fait connaître avec plus de netteté la différence de ces deux substances.
(Page 5.) C’est une remarque judicieuse, d'observer qu'il ne faut pas chercher à tout définir, comme le voulaient plusieurs, puisque les choses très-simples et connues par ellesmêmes (comme le sentiment) sont plus claires que toute la définition qu’on en peut apporter.
( Page 9.) Une réflexion que fait Descartes est la base de la religion naturelle. L’intelligence de Dieu, dit-il, est si fort au-dessus de toute autre, que nous ne devons avoir nulle peine à croire ce qu’il nous révèle dos mystères de son être et do sa puissance : ainsi ce qu'il est en soi et ce qu’il peut n’en est pas moins réel, quoiqu’il passe tout ce que notre raison en peut comprendre ou imaginer. ( N. 26ü et 528. )
( Page 7.) A cela revient ce qu’il ajoute, qu’/l esl déraiaonnahle à un esprit fini, comme le nôtre, de vouloir comprendre l’infini ou en raisonner.
( Page 10. ) C’est , dit-il , juger mal , que de donner son as-
aentimenl même à la vérité, (|uund nous ne la voyons pas clairement.
( Pages 21 et 22.) Entre plusieurs causes de nos préjugés, il indique la plus contagieuse et la plus importante : savoir, que nous attachons nos idées à des mots ; et que dans la suite, nous souvenant des mots plutôt que des idées , nous donnons notre assentiment à des mots que nous n’entendons point , en supposant que nous les avons bien entendus. Il serait à désirer que lui-même il ne se fût jamais éloigné , dans la pratirpie , d’une règle si juste.
En général, les principes et la méthode de Descarles ont été d’une grande utilité , par l’analyse qu’ils nous ont accoutumé de faire plus exactement et des mots et des idées, afin d'entrer plus sûrement dans la route de la vérité *.
Article II.
|Page 1.) «Pour arrêter d’abord tous les préjugés pos- « sibles, nous douterons s’il existe aucune chose sensible ou « imaginable, etc. Nous douterons aussi de ce qu’il y a eu « jiour nous de plus certain , comme des démonstrations de n mathématiques, etc. » — Remarque. Descartes n’aura rien voulu dire ici que de raisonnable ; mais rien ne l’est moins que ce qu’il dit en effet. Si l’on conçoit les termes, peut-on jamais douter qu’un triangle soit différent d’un cercle? Ce que De^ cartes veut dire, et ce qui a fait inutilement tant de bruit, se réduit à une maxime sensée, mais commune, qu’il expose page 23, article 25, savoir : qu’tV faut prendre garde de ne se livrer à aucune opinion, même île celles que nous avons reçues, si par un nouvel examen nous nen reconnaissons de nouveau la vérité.
(Page 2.) « Nous ignorons si Dieu ne nous a pas faits de
' On voit par ces remarques que le P. Buffier adopte tous les prinripes fondamentaux de la méihode de Descartes. Quant aux critiques qu'il adresse à sa métaphysique, il faut reconnaître qu'en général elles sont fnihies et superficielles.
BEMARQUES SUR DESCARTES. 221
a telle nature que nous soyons trompés en tout. » — Remarque. Malgré cette ignorance prétendue, pouvons-nous être trompés en jugeant que nous existons , et que deux fois deux font quatre?
(Page 3, article 8.) « Nous voyons clairement que ni la « figure , ni l’étendue n’appartiennent point à notre pensée. » — Remarque. Descartes confond ici, voir clairement qu’une chose n’est -pas, et ne voir en aucune manière quelle est.
(Page 2.) Je pense, donc j’existe. Voyez l’éclaircissement de cette conséquence (N. 12). Quand Descartes avance quo c’est la première et la plus certaine de nos connaissances , prima et certissima cognitio, il parle avec peu de justesse. Un objet est ce qu’il est, et n’est pas un autre : Voilà le principe de toute connaissance réflexive de logique; voilà le premier pas et l'exercice le plus simple dont notre esprit soit capable dans l’action de juger, en jugeant qu’une chose est ce qu’elle est, et non autre chose. Ce principe est antérieur à celui même qu’on apporte pour premier principe dans les écoles , savoir, qu’il est impossible qu’une même chose soit et ne soit pas en même temps. Pour le fond , il est le même que le mien ; mais le mien est plus dégagé do toute autre connaissance , et par conséquent il lui est antérieur, et doit être plus regardé comme premier principe. Une infinité de gens ont tiré beaucoup de conclusions , sans avoir jamais eu formellement dans l’esprit cette proposition, je pense; ce n’est donc pas un premier principe. D'ailleurs, il n’y a pas dans l'esprit humain pour un seul principe de raisonnement et de connaissances.
(Page 3.) Plus est grande la perfection objective de nos idées, plus aussi leur cause doit être parfaite. Pour éclaircir ce langage mystérieux, voyez le chapiti-e du Parfait (N. 267).
(Page 5.) « Bien que nous ne comprenions pas les souve- « raines jierfections de Dieu , parce qu’il est de la nature de « l'infini de ne pouvoir être compris que par des êtres finis « tels que nous sommes, cependant nous pouvons concevoir
a ces perfections plus clairement et plus distinctement qu'aua cunes choses corporelles. » — Bemarque. Pour cette fois Descartes assurément n'y pensait pas. L’immutabilité de Dieu et sa liberté sont des perfections en Dieu, et un triangle est une chose corporelle. A qui fera-lron croire que nous pouvons concevoir plus distinctement et plus clairement l’immutabilité et la liberté de Dieu , que nous ne concevons ce que c’est qu’un triangle ?
(Page 7.) « Nous appellerons indéfinies toutes les choses « dans lesrjuelles nous ne pourrons apercevoir de fin. » — Remarque. Si Descartes prétend concevoir autre chose par infini que par indéfini, il dit une chose où il ne comprend rien. Car, selon hii-méme, nous ne devons point parler de l’infini, n'en ayant nulle idée. D'ailleurs, il confond ici deux choses : t®. ne pouvoir découvrir des bornes dans Dieu, et 2®. voir que Dieu esl saris bornes. Afin de voir que Dieu est sans bornes, il faudrait voir l’étendue positive de toute l’essence de Dieu qui est infinie ; ce qui est impossible à un esprit fini. Pour ne pouvoir trouver do bornes dans Dieu , il ne faut qu’un esprit fini tel que le nôtre , qui aperçoit un objet dont l’étendue passe nos lumières ; mais , encore une fois, ce n’est là que le pur indéfini de Descartes.
( Page 9. ) « Pour juger, non-seulement l'entendement est « nécessaire , mais aussi la volonté. » — Remarque. Sa preuve la meilleure est, sans doute, qu’on ne juge point, quand on no veut point juger, d’où il conclut que le jugement est un exercice de la volonté. Son raisonnement irait à prouver que boire et manger, et d’autres actions semblables, sont des opérations de la volonté, et non du corps, parce qu’elles se font au gré de la volonté. Il est vrai que c'est la volonté qui commande aux autres facultés de l'homme, spirituelles ou corporelles, d’exercer leurs fonctions; mais on ne peut pas dire que ce soit elle même qui les exerce. Pour faire évanouir tout à coup la difificulU^ , il ne faut que démêler les termes. Qu’est-ce que l’e^pn'I? Qu’est-ce que la volonté? L’esprit,
DEMARQUES SUR DESCABTES, 223
c'est ràme en tant qu’elle pense; la volonté, c'est l’àme en tant qu'elle veut : c’est bien toujours la même àmo; mais puisque nous lui donnons ces deux noms différents pour distinguer ces deux différents exercices, n’allons pas attribuer à la volonté ce qui, par la seule exposition des termes, convient uniquement à l’esprit.
(Page f2.) L’auteur mot do la différence entre une idée claire et une idée distincte ; cette différence est mal fondée.
(Page 12.) Descartes ayant dit que tout ce que nous pouvons apercevoir sont ou des choses ou des affections de choses, il met également parmi les choses la substance, la durée, l’ordre, le nombre. — Remarque. La durée, l’ordre et le nombre sont-ils autre chose que les substances en tant quelles durent, en tant qu’elles sont arrangées entre elles ou nombrées? Notre auteur s’est abusé, prenant ici pour des choses les idées abstraites des choses. La durée, l’ordre et le nombre ne sont que les substances sous divers regards; il le marque lui-même page 13 expressément. (Voyez N. 483.)
(Page 13.) « Nous éprouvons dans nous des modifications « qui ne se rapportent ni à l’àme ni au corps, mais qui résul- « tentde l’union de l’àme et du corps, telles que V appétit, « la faim, la soif, etc. » — Remarque. On eût parlé plus exactement de dire que V appétit, etc. , se rapporte au corps et à l’àme , étant , dans le corps , un mouvement à l’occasion duquel notre âme perçoit le sentiment d'appétit.
(Page 13.) « Quand nous reconnaissons certaines proposi- « lions , nous les considérons comme des vérités éternelles « qui sont placées dans notre esprit. » — Remarque. Ceci est extrêmement sujet à illusion ; il porte à croire qu’il y a habituellement dans notre esprit certaines propositions ou vérités qui y subsistent continuellement, ce qui est contraire à l’expérience.
(Page 23.) « Cos véritt'S éternelles sont aperçues claire- « ment, mais non pas de quelques-uns , à cause peut-être de « leurs préjugés. » — Remarque. Si l’on n’aperçoit pas ces
notion», ce n’est point aux préjugés qu’il faut s’en prendre, mais au défaut d’expérience. Un enfant, par exemple, dès qu’il commence à juger, pense et sait très-bien que telle chose est telle chose, et n'est point autre chose ; mais il ne fait pas encore cette attention , qu’ai est impossible que la même chose soit et ne soit pas au même temps. D’ailleurs , ce n’est aucun prt'jugé qui empêche de former ce jugement, n’étant prévenu d’aucune maxime contraire.
( Page 1 4.) « Le nom de substance ne saurait être univoguo « à l’égard de Dieu et des créatures , aucune idée de ce mot « ne pouvant être commune à Dieu et aux créatures. » — Bemarque. Comment un aussi grand esprit que Descartes s’est-il amusé à une pure équivoque qu’on éclaircit dans les écoles ?
(Page 18, art. 4.3.) « La pensée et l’étendue peuvent être a considérées comme constituant la nature de l’esprit et du « corjB. » — Bemarque. Ce que nous considérons comme l’essence des choses n’est pas précisément tout ce qu’elles sont en elles-mêmes (N. 490). D’ailleurs nous ne sommes pas assurés que notre âme pense toujours , et nous ne pouvons l’être (N. 342). Il serait donc peu judicieux d’affirmer que l’essence réelle et physique de l’âme consiste à penser actuellement.
(Page 331.) « Nous connaissons que le monde n’a aucunes « bornes. » — Bemarque. Si le monde est sans bornes, il est infini , et Dieu ne le peut faire plus grand ; ce qui parait trèssuspect par rapport à la théologie , et ce qui n’est appuyé sur aucune raison de la philosophie.
(Page 2 du livre des Méditations. Amsterdam, 1698.) « Dès « (jue nous concevons clairement les choses , dès là même « elles sont vraies. » — Bemarque. Descartes confond ici la vérité interne avec la vérité externe. J’en ai exposé les inconvénients et l’illusion. (Voyez la note (.4), page 335.)
{Med. 6 , page 36.) « Il y a une différence réelle entre l’ima- « gination et la pure intelligence. » — Bemarque. Cette dilîé-
rence est une chimère ou une question de nom. L’exemple qu’apporte Descartes , et après lui l’auteur de Y Art de penser, tombe manifestement à faux. Quand je me représente , disent-ils , un triangle , c’est par V imagination ; mais quand je pense à une figure de mille angles , c’est par la pure intelligence , parce qu’en me la représentant je ne la distinguerai pas d’une figure de neuf cent quatre-vingt-dix-neuf angles. Pour réponse, il suffit de dire que nous n’avons point une idée aussi distincte d’une figure de mille angles que de la figure d’un simple triafigle, parce que celle-là étant beaucoup plus composée, elle ne se présente pas si distinctement à nos yeux ni à notre esprit; au-lieu qu’un triangle étant une figure très-peu composée , s’y présente sans peine et sans confusion. Du reste, le triangle n’est pas présent à notre esprit plutôt par l’imagination que par la pure intelligence , ni une figure de mille angles plutôt par la pure intelligence que par l’imagination. L’imagination et la pure intelligence no sont que notre entendement cousidéré sous deux regards. En tant qu’il se porte à un objet corporel , c’est imagination ; on tant qu’il se porte à un objet qui n’a rien de corjiorel, comme le sentiment . la pensée, le doute, etc., c’est pure intelligence; parce qu’alors l’esprit agit purement et uniquement par luimème , sans le secours d’aucun exercice remarquable des sens.
Sur la métaphysique de M. Locke, dans son livre intitulé ; Essai philosophique concernant V entendement humain, traduit par P. Costc, Amsterdam, I700, in-4°.
Article premier.
M. Locke est le premier de ce temps-ci qui ait entrepris de démêler les opérations de l’esprit humain, sans se laisser conduire à des systèmes sans réalité. Sa philosophie semble être en ce point , par rapport à celle de Descartes et de Malebranche, ce (|u’est l'iiistoirepar rapport à un roman.
Il examine chaque sujet par les idées les plus simples, pour en tirer peu à peu des vérités intéressantes.
Il fait sentir la fausseté dos divers principes de Descartes par une analyse des idées qui avaient fait prendre le change.
11 expose ainsi (page 121) la manière dont nous concevons un corps qui change de place , sans qu’il soit besoin que d’autres corps succèdent. Or, l’idée de cette place ainsi quittée est l’idée formelle de l’espace, et n’est point l’idée delà solidit*^.
(Page 166.) M. Locke distingue ingénieusement l’idée de l’espn'I d’avec l’idée àu jugement; l’esprit assemble promptement les idées qui ont quelque rapport , pour en faire des peintures qui plaisent; le Jugement trouve jusqu’à la moindre différence entre des idées qui ont d’ailleurs la plus grande ressemblance : on peut avoir beaucoup d’esprit et peu de jugement.
(Page 183.) Les réflexions sur la notion du lieu sont vraies et claires. Le lieu, selon lui , n’est que le rapport de distance d’un corps avec quelque autre corps que nous supposons fixe dans le moment; ainsi, selon le rapport à divers corps, une chose est dite changer ou ne changer pas de lieu. Un homme dans un bateau qui avance , par rapport au bateau demeure dans le même lieu , et pourtant il change de lieu par rapport aux divers pays où avance le bateau. En ce sens-là , l’univers, en général , n’a point de lieu , n’ayant point rapport à la distance d’un autre corps, puisque cet autre corps n’existe point.
(Page 168.) Au sujet des idées simples, l’auteur observe judicieusement que , sur ce point , les hommes diffèrent peu de sentiment, mais qu’ils diffèrent dans les mots auxquels chacun demeure attaché.
L’auteur montre une inclination pour la vérité qui fait aimer la route qu’il prend pour y parvenir.
Article 11.
L’auteiir ou son traducteur n’ont pas développé certaines pensées , ce qui a fait croire que l’un ou l’autre, ou tous les
deux, ne s’entendaient pas assez, surtout aux pages 62, 450, 712, etc.
L’auteur semble répéter trop souvent les mêmes choses sans les mettre sous un nouveau jour.
(Page 1.) « Tout ce qui est, est. Cette proposition, dit l’au- « teur, n’est pas universellement reçue , puisque les enfants « n’y pensent pas. » — Remarque. C’est mal raisonner. Quoique les hommes faits ne pensent pas actuellement à cette proposition, en est-elle reçue d’eux moins universellement? Les enfants mémo l’admettent plus ou moins expressément, tous voyant bien que leur main est leur main , et non pas leur tète.
(Page 14.) a 11 est faux que l’usage de la raison découvre a les principes innés. » -^Remarque. Si l’auteur entend par là des pensées qui se fassent sans cesse apercevoir à notre âme , il est ridicule d’admettre des principes innés ; l’expérience nous apprenant que la même pensée n’est pas toujours présente à notre esprit. Si l’on appelle principe inné ce que j’ai appelé premières vérités, il est insensé de n’en pas admettre, et je l’ai montré ( N, 41 ).
' ( Page 38 et suiv.) L’auteur demande : Où est cette vérité de pratique qui soit universellement reçue sans aucune difficuUé? — Remarque. M. Locke ne s’accorde pas ici avec ce qu’il enseigne ( page 86 ) , où il dit ; Il est certaines vérités qui résultent de quelques idées qui se présentent comme d'elles-mêmes à l'esprit dès que l’esprit joint ces idées ensemble pour en faire des propositions. Il ne fallait donc pas avancer celle-ci, qui pourrait être très*dangereuse ; Où est cette vérité de pratique qui soit universellement reçue sans aucune difficulté ? Ces maximes , dit encore M. Locke (page 42), sont reçues parce qu’elles sont utiles; mais puisque leur utilité se fait sentir naturellement, c’est par là qu’elles sont universellement reçues sans difficulté. Les exemples que rapjKirte l’auteur (page 44 ), d’actions énormes commises sans remords, ne sont pas avérés ,
et quand ils le seraient, ils prouveraient seulement qu'il se trouve de méchants hommes, ce qui est évident.
( Page 4 H.) L’auteur apporte la notion des idées simples; j’ai montré ailleurs (voyez la note (D), page 488), que ce qu’il en dit n’est pas juste.
(Page 4 47.) « La perception est la plus simple idée que « nous recevions par la voie de la réflexion. » — Remarque.. La perception est elle-même une idée ou un sentiment , et qui s’appelle perception, en tant que l’esprit l’aperçoit. La réflexion est une seconde perception qui survient au sujet d’une première perception. Ce n’est donc point par la réflexion que vient Vidée directe de la perception.
(Page 200.) «Quand nous dormons, dit-il, et que nos « idées ne se succèdent plus, nous n’avons plus l’idée de la « durée ; donc l’idée de la durée vient de la succession de « nos idées.» — Remarque. Un homme, pendant son sommeil, ne pense pas qu’il dure; mais à son réveil, il n’en sait pas moins qu’il a duré , sachant que son existence n’a point étt! interrompue. (Voyez N. 366.) L’auteur veut dire apparemment , qu’ après le sommeil nous n’avons point l’idée du temps qui s’est écoulé pendant le sommeil : le temps est la mesure de la durée, et n’est pas la durée même. (N. 368 etsuiv.) On sait qu’on a duré, sans savoir combien do temps.
(Page 204.) « Nos pensées se succèdent avec un d^ré « déterminé de vitesse ; en sorte que les mouvements corpo- « rels qui se font plus ou moins vite , ne s’aperçoivent point « dans notre esprit. » — Remarque. Ces réflexions sont ingénieuses, mais peu solides. La vraie et simple raison pourquoi nous n’apercevons pas des mouvements trop lents ou trop rapides, c’est que la portée de nos sens est proportionnée à certaine mesure de vitesse dans le mouvement^ comme elle l'est à certaine mesure de distance dans l’étendue.
Digilized by GoogI
(Page i78.) « La liberté n’appartient pas à la volition ni « à la volonté ; mais seulement à la puissance de penser ou « de ne pas penser, de mouvoir ou de ne pas mouvoir. » — Reimrque. Tout ceci sent le verbiage ou le mystère, et l’opinion de ceux qui ne reconnaissent point de vraie liberté dans l’homme : l’on en doit dire autant des pages suivantes; sur quoi voyez N. 58 et 41 4.
(Page 282.) L’au|eur s’embarrasse aussi à prouver que la volonté ne doit jms être appelée libre, parce que la volonté est une puissance et la liberté une autre puissance ; en sorte que l’une et l’autre, dit-il, n’est qu’une modification, et que la modification ne tombe que sur un agent et non sur une autre modification. — Remarque. Tout cela no renfenne guère que des questions de nom. En effet, qu’est-ce qui empêche qu’une modification n’en modifie une autre, c’est-à-dire qu'elle ne soit particularité d’une autre modification? Le mouvement est la modification d’une boule, et la détermination vers l’orient ou l’occident est la modification de ce mouvement de la boule.
( Page 366.) « Les esprits sont capables de mouvement, et « l’àme change de place quand le corps va d’un lieu à l’au- « tre : l’àme ne pouvant agir là où elle n’est point. » — Remarque. Un être spirituel n’étant point capable d’une modification corporelle , le mot de mouvement ne se dit des esprits que par métaphore , pour exprimer un changement de disfX)sition. De savoir si l’àme o une place; question vaine. Elle n’occupe pas un lieu ou espace déterminé, elle serait étendue et cx)r{>s ; mais elle agit dans un lieu et dans un espace déterminé.
(Page 396.) Un homme qui aurait totalement perdu la mémoire ne serait plus la même personne, néanmoins ce serait le même homme; l’identité de l’homme, selon M. Locke, ne consiste que dans une simple succession de parties unies vitalement au corps organisé. — Remarque. C’est donc que l’homme est le même par l’endroit qu’il n’est plus le même ;
car, qui dit xttccession, dit changement ou cessation d’identité ; et c’est dire que l’homme n’étant cajiable que d’une identité analogique et improprement dite, l’homme n’est rien que de corporel. Quoi qu’il en soit, un homme qui a perdu tout le souvenir de ce qu’il a fait étant ivre, n’est plus, selon M. Locke, la même personne qu’il était étant ivre; cep)eadant il est puni pour ce qu’il a fait en cet état: c’est, dit notre auteur, que les lois ne jjeuvent distinguer absolument quand on a cessé d’étre la mémo personne. Je ne sais comment un aussi grand esprit que M. Locke a pu se résoudre à dire d’aussi grandes bagatelles, dont l’exposition seule est la rt*futation , et qu’il traite lui-méme d’opinions bizarres. Il pouvait, avec autant de vérité, les appeler opinions très-pernicieuses, par rapport à tout principe de religion et de morale.
(Page 442.) « La cause de l’obscurité de nos idées se tire Cf des organes grossiers , etc. » — Remarque. M. Locke semble ici ne pas s'accorder avec lui-méme, remarquant, vers la fin de cette page , qu’une idée n'esi confuse que par roppori aux mois; elle n’est donc pas confuse en elle-même, et sa confusion ne se tire pas des organes? 11 a vu que ce qu’on dit ordinairement sur la confusion des idées est très-confus; mais il n’y a pas apporté l’éclaircissement convenable.
(Page 468.) <c Toutes nos idées simples sont complètes.» — Remarque. Toute idée en soi est complète, étant tout à fait dans notre esprit ce qu’elle y est effectivement.
(Page 318.) a Une figure qui termine un espace par trois « lignes est l’essence d’un triangle tant réelle que nomi- « nale. » — Remarque. M. Locke avait établi auparavant, que l’essence nominale était une abstraction de l’esprit attachée à un nom; il a établi ailleurs, que nulle chose ne subsiste réellement qu’en par/icufier ( page 51 6 , ol 7 et ailleurs); il n’est donc aucune essence qui soit au mêms temps nominale et réelle : l’essence réelle étant l’état de la chose hors de l’abstraction , et l’essence nominale l’état de la chose considérée dans l’abstraction et par abstraction.
{ Page 330. ) « On ne peut rien retrancher de l’idée du Uanc « et du rouge, pour faire qu’elles conviennent dans une com- « mune apparence; au lieu que l’idée d’homme et l’idée (^e « bête conviennent dans l’idée d’animal. » — Remarque. L’idée de couleur est aussi commune au blanc et au rouge, que l’idée d’animal à Vhomtne et à la héie. On ne voit pas ce que l’auteur veut dire ici.
( Page 617.) « Los préceptes de la loi naturelle sont clairs, « et ont été rarement mis en question, o — Remarque. Cela est très-vrai , si on l’entend des préceptes prescrits par les premiers principes de la loi naturelle; mais cela ne s’accorde pas avec ce qu’a dit l’auteur (page 38), quand il demande où est cette vérité pratique qui soit universellement reçue?
(Page 642.) « Tout l’art de la rhétorique, par les appli- « cations figurées des mots, no sert qu’à insinuer de fausses aidées» — Remarque. L’invective est outrée. L’éloquence emploie les mots figurés pour insinuer plus sensiblement les idées qu’elle veut inspirer. C’est abuser de l’éloquence que de l’employer à insinuer clos idées fausses ; mais l’abus d’un art n’en diminue pas le prix. '
(Page 666.) a La convenance ou disconvenance do nos « idées consiste ; 1®. dans leur identité? 2®. dans leur rela- « tion ; 3®. dans leur connexion ; 4®. dans leur coexistence « réelle.» — Remarque. M. Locke s’embarrasse ici à force de distinctions inutiles. Toute relation d’idée n’est qu’une identité spécifique d’idées; il confond aussi la simple connexion ou ressemblance des idées avec leur coexistence réelle.
(Page 683.) « La connaissance n’est pas toujours claire, « bien que les idées le soient. » — Remarque. L’auteur veut dire (autant que je puis deviner) qu’avec des idécts claires d’un objet, on ne connaît pas pour cela son existence réelle et subsistante hors de notre esprit ; ce qui est vrai ; mais la connaissance est claire lorsque les idées sont claires elles-
mêmes; et c’est ce qu’il reconnaît lui -même (page 720), quand il dit que Yexistence n’est pas une connaissance réelle'.
Sur la métaphysique du P. Malebranche, daus son livre de la Recherche de la vérité. Paris, 1712.
Article premier.
La réputation de cet auteur a été si éclatante dans le monde philosophique, qu’il parait inutile de marquer en quoi il a été le plus distingué parmi les philosophes. Il n’a été d’abord qu’un pur Cartésien ; mais il a donné un jour si brillant à la doctrine de Descartes, que le disciple l’a plus répandue par la vivacité de son imagination et par le charme de ses expressions , que le maître n’avait fait par la suite de ses raisonnements et par l’invention de ses divers systèmes.
Le grand talent du père Malebranche , est de tirer d’une opinion tout ce qu’on peut en imaginer d’imposant jiour les conséquences, et d’en montrer tellement les principes de profil , que du côté qu’il les laisse voir, il est impossible de ne s’y pas rendre.
.\rticle il
Ceux qui ne suivent pas aveuglément ce philosophe, prétendent qu’il ne faut que l’arrêter au premier pas ; que c’est la meilleure et la plus courte manière de le réfuter, et de voir clairement ce qu’on doit penser de ses principes. Ils les réduisent particulièrement à cinq ou six, auxquels il faut
' Dans ces noies sur Locke, il faut remarquer les excellents arguments par lesquels le P. BuBier renverse les fondements de toute la polémique de Locke contre les principes innés, et réfute celle théorie qui fait consister l’idcntilc dans la mémoire. Ce sont les mêmes ar,iuments qui ont été développés par Reid dans sa polémique contre ces deux grandes erreurs de la philosophie de Locke.
REMARQUES SUR MALERRANCHE. 233
faire attention ; car si on les lui passe une fois, on sera obligo de faire avec lui plus de chemin qu’on n’aurait voulu.
Il montre dans tout leur jour les difficultés de l’opinion qu’il réfute; et à l’aide du mépris qu’il en inspire, il propose la sienne par l’endroit le plus plausible : puis , sans autre façon , il la suppose comme incontestable , sans voir ou sans faire semblant do voir ce qu’on y peut et ce qu’on y doit opposer. J’en ai parlé plus d’une fois ; il suffit de marquer ici les j)rincipes les plus généraux de l’auteur, jK)ur renvoyer aux endroits où j’ai tâché dé' les éclaircir.
(Liv. 1 , chap. 10.) La nature de l’âme consiste dans la pensée actuelle. — Remarque. J’ai montré (N. 443) combien il était peu assuré que notre âme pensât toujours.
(Liv. 3, p. 2, chap. 1.) 11 définit les idées, des objets immédiats de l’esprit, qui lui représentent les choses d’une manière si claire, qu’on peut découvrir d’une .simple vue, si telles et telles inodifications leur appartiennent. — Remarque. J’ai raj)porté (N. 432) ce qu’on peut dire d’intelligible sur les idées, et j’ai démêlé ce qu’on doit entendre par l’objet d’une idée.
(Liv. 1 , p. 2, chap. 3.) Les idées sont des êtres plus réels que tout ce que nous voyons dans l’univers. — Remarque. Les idées n’ont qu’une réalité idéale. Le raisonnement du P. Maiebranche, pour établir son opinion en ce point, est curieux. Les idées, dit-il , sont intelligibles; donc elles ne sont pas un néant; donc elles sont des êtres réels. Je dirai de même : La rondeur, aussi bien que toutes les modifications des esprits ou des corps, sont intelligibles ; donc la rondeur est un être réel '.
(Liv. 3, p. 2, chap. 4.) Notre esprit a une infinité de nombres infinis d’idées. — Remarque. Qu’en dit l’expérience? Pi notre esprit avait une infinité d’idées, il connaîtrait une infinité d’objets. Je ne trouve point en moi cette heureuse
‘ Ce passage prouve encore combien le P. Bulllcr avait nettement entrevu avant Reid le vice de la théorie qui considère les idées comme des êtres réels, et qui les place en qualité d’intermédiaires entre l'esprit qui connall et l'objet qui est connu.
2ih TRAITÉ DES PREMIÈRES VÉRITÉS.
étendue de connaissances infinies. Prit-on des chimères pour des connaissances, lo nombre en serait borné, et non pas infini.
( Liv. 3, p. 2 , chap. 7.) Nous ne pouvons connaflre la nature, l’essence., les modifications d’une chose, que jmr l’idée claire de cette chose. — Remarque. On trouvera (N. 499 et suiv.) sur l’essence des choses, dos idées précises ; et si l’on veut trouver la réfutation du P. Malebranche par lui-mème , elle est (tome II, Éclaire. 44), où il dit que nous n avons point d’idée daife ni de la nature ni des modifications de notre âme. S’il n’en a point d’idée , comment donc a-t-il prononcé que la nature de l’âme consiste dans sa pensée actuelle? Lu contradiction saute aux yeux.
( Liv. 6 , chap. 4 . ) Les causes .secondes sont inefficaces ; il y a contradiction que Dieu leur donne aucune puis.sance, ou les établisse cause de quelque réalité physique. — Remarque. J’ai montré (N. 305) que l’on a parlé d'agir et d'action, sans en avoir nulle idée précise. D’ailleurs comment l’auteur peut-il assurer qu’une cause seconde, telle que l’âme humaine, n’ait pas la puissance de produire un acte , s’il avoue d’un autre côté qu’il n’a point d’idée de la nature ni des modifications de l'âme. Quand il aura su s’accorder avec lui-même, on approfondira plus sérieusement ses idées.
(Liv. 3, p. 2.) Notre esprit a une idée très-distincte de l'infini. — Remarque. L’équivoque est éclaircie ( N. 249 et suiv.).
( Liv. 3 , p. 2.) Nous voyons toutes choses en Dieu. — Remarque. La réflexion la plus naturelle à faire là-dessus, c’est qu’on est aussi embarrassé à concevoir comment nous voyons Dieu et les choses en Dieu , qu’à concevoir comment nous voyons et nous connaissons tous les autres objets. L’expt'rience nous assure du fait; et le comment est incompréhensible (voyez le N. 472).
(L. 3, p. 4.) La matière consiste dans l'étendue. — Remarque. La discussion de ce point a été faite (N. 484).
NOTE (A), page 24.
Ce que c’osl que la vérité, et de deux sortes de vérités qu'il faut essentiellement distinguer, dont l’une est la On de la logique et l'autre ne la
regarde point.
Pour peu qu'on y fasse d’attcnlion , on s’apercevra bientôt que ce mot vérité est Ircs-équivoque. 11 se prend dans l’usage ordinaire de la société civile , pour la bonne foi avec laquelle on dit ce que l’on pense ; niais nous cherchons ici une vérité qui soit l’objet des sciences , et non pas une pratique de morale.
Celle-là se délinit communément, une conformité de nos jugements avec ce que sont les choses ; en sorte que ce qu’elbîs sont en clles-mémcs soit précisément ce que nous en jugeons; sur quoi il faut observer que nous en jugeons, ou par voie de principe, ou par voie de conséquence.
J’appelle jugement par voie de principe , une connaissance qui nous vient immédiatement des objets , sans qu’elle soit tirée d’aucune connaissance antérieure ou précédente. J’appelle jugement par voie de conséquence , la connaissance que notre esprit , agissant sur lui-même , tire d’une autre connaissance qui nous est venue par voie de principe.
Ces deux sortes de jugements sont deux sortes de vérités que nous pouvons appeler, l’une , vérité externe , objective ou de principe, et l’autre , rên’tJ interne, logique ou de conséquence. La première est particulière à chacune des sciences , selon l’objet où elle se porte ; la seconde est le propre et particulier objet de la logique.
Au reste , comme il n’est nulle science qui ne veuille étendre ses connaissances par celles qu’elle tire de ses princijies , il n’en est aucune aussi où 1a logique n’entre et dont elle no fasse partie : mais il s’y trouve une dilTcrcnce singulière , savoir, que les vérités in-
tentes sont immanquables et évidentes , au lieu que les vérités externes sont incertaines et fautives. Nous ne pouvons pas toujours nous assurer que nos connaissances externes soient conformes à leurs objets , parce que ces objets sont hors de nos connaissances mêmes et de notre esprit ; au lieu que nous pouvons discerner distinctement si une idée ou connaissance est conforme à une autre idée ou Connaissance ; puisque ces connaissances sont elles-mêmes l’action de notre esprit , par laquelle il juge intimement de lui-même et de ses opérations intimes. C’est ce qui arrive dans les mathématiques , qui ne sont qu’un tissu de vérités internes ; où , sans c.vamincr si une vérité externe est conforme à un objet existant hors de notre esprit , on se contente de tirer d’une supposition qu’on s’est mise dans l’esprit , des conséquences qui sont autant de démonstrations. Ainsi l’on démontre que le globe de la terre étant une fois dans l’équilibre pourrait être soutenu sur un point mille et mille fois plus petit que 1a pointe d’une aiguille ; mais sans examiner si cet équilibre existe ou n’existe pas réellement et hors de notre esprit.
La vérité de conséquence étant donc la seule qui appartienne à la logique , nous cesserons d’être surpris connnent tant de logiciens ou de géomètres habiles se trouvent quelquefois si peu judicieux ; et comment des volumes immenses sont en même temps un tissu et de la meilleure logique et des plus grandes erreurs. C’est que la vérité logique et interne subsiste très-bien sans la vérité objective et externe (N. 89) ; et qu’il est beaucoup plus commun de réussir dans l’une que de s’assurer de l’autre. Nous en allons donner des exemples.
Exemples remarquables de vérités logiques qui, ne renfermant point de vérité externe, peuvent être autant d’erreurs.
Qu’il soit vrai une fois que la matière n’est autre chose que V étendue, telle que se la figure Descartes ; tout ce qui sera étendue sera matière ; et dès que j’imaginerai de l’étendue , il faut nécessairement que j’imagine de la matière. D’ailleurs ne pouvant m’abstenir quand j’y pense , d’imaginer de l'étendue au-delà même des bornes du monde, il faudra que j’imagine de la matière au-delà de ces bornes ; ou , pour parler plus nettement, je ne pourrai imaginer des bornes
au monde. N’y pouvant imaginer des bornes, je ne pourrai penser qu’il soit ou puisse <ître Fini , et que Dieu ait pu le créer fini.
De plus, coiiimc j’imagine encore sans pouvoir m’en abstenir quand j’y pense , qu’avant même la création du monde il y avait de l’étendue , il faudra nécessairement que j’imagine qu’il y avait de la matière avant la création du monde , et je ne pourrai imaginer qu’il n’y ait pas eu toujours de la matière. Ne pouvant imaginer qu’il n’y ait pas eu toujours de l’élcnduc , je ne pourrai imaginer non plus que la matière ait jamais commencé d'exister, et que Dieu l’ait créée.
Je ne vois point de traité de géométrie qui contienne plus de vérités logiques que toute cette suite de conséquences , à laquelle il ne manque qu’une vérité objective ou de principe pour être essentiellement la vérité même.
Autre exemple d’évidentes vérités logiques : S’il est vrai qu’un esprit, en tant qn’ esprit, est incapable de produire aucune impression sur un corps , il ne pourra lui im|>rimcr aucun mouvement. Ne lui pouvant imprimer aucun mouvement , mon îime , qui est un esprit, n’est point ce qui remue ni ma jambe ni mon bras. Mon dmc ne les remuant point , quand ils sont remués , c'est par quelque autre principe ; cet autre principe ne saurait être que Dieu. Voilà autant de vérités interne» qui s’amènent les unes les autres d’cllesmêmes , comme elles en j)cuvcnt encore amener plusieurs aussi naturellement , en supposant toujours le même principe. Car l’esprit, en tant qu’esprit, étant incapable de remuer les corps, plus un esprit sera esprit , plus il sera incapable de remuer les corps : de même que la sagesse, en tant que sagesse , étant incapable de tomber dans l’extravagance , plus elle est sagesse et plus elle est incapable de tomber dans l’extravagance. .Ainsi donc un esprit infini sera inrinimcnt incapable de remuer les corps. Dieu étant un esprit inlini, il sera dans une incapacité infinie de remuer mon coqis; comme mon àmc , qui est un esprit infini , sera dans cette incapacité finie. Dieu et mon ànic étant dans l’incapacité de donner du mouvement à mon corps , ni mon bras ni ma jambe ne peuvent absolument être remués , puisqu'il n’y a que Dieu et mon àme à qui ce inouveraent puisse s’attribuer. Tout ceci est nécessairement tiré de son principe par un tissu de vérités internes. .Avec cela néanmoins
mon bras et roa jambe sont remues ; comment donc cela se fait-il ? C’est un point de physique qui no nous regarde pas inaioteoant; c’est assez pour nous d’avoir exposé nelieroenl une suite do vérités logiques, auxquelles il pourrait bien manquer une vérité do principe. Car enfin supposé le principe d’où elles sont tirées , il sera très-vrai que le mouvement qui se fait dans mon bras ne saurait se faire, bien qu’il soit très-évident qu’il se fait.
Le livre de l’illustre M. Huyghons sur la pluralité des mondes., est encore un chef-d’œuvre de vérités internes. Quoicpi’il ne donne pas son système dans le genre d’évidence , mais seulement de vraisemblance, c’est au moins, selon lui , la plus grande des vraisemblances ; et il est certain que dans cet ouvrage les vérités logiques conservent toute la force et la portée do leur principe. Ainsi , dès qu’il est vraisemblable que In matière du corps de la lune et des autres planètes est d’une même nature que celle d’ici-bas, il est vraisemblable que la terre produisant de l’herbe ici-bas , il se trouve aussi de l’herbe dans la lune. D’ailleurs il est encore assez vraisemblable que là où il se trouve de l’herbe il se trouve aussi des animaux pour la manger; là où sont des animaux , vraisemblablement il se trouve aussi des hommes ; les hommes ne sont point sans société , sans commerce ; et là où il se fait du commerce , il est encore vraisemblable qu’il s’y trouve des foires ; ce sont là autant de vérités internes et logiques dans le genre de vraisemblance , à quoi l’on peut ajouter , par une logique aussi judicieuse dans le meme genre de vraisemblance, qu’une foire ne tient point qu’on y vende des almanacs ; d’où l’on peut conclure , par l’excellente logique de M. Huygbcns , que vraisemblablement il se fuit au royaume de la lune un assez bon commerce d’almanacs.
Quelque étranges que puissent paraître les conséquences de ces auteurs , cependant on ne peut trouver des vérités internes mieux soutenues, chacune dans son genre ; et celles dont nous venons de rapporter des exemples peuvent faire toucher au doigt toute la différence qui SC trouve entre la véritd interne ou de conséquence , et la vàité ejcterne ou de principe. Elles peuvent aussi nous faire connaître comment la logique dans son exercice s'étend à l’inBni , servant à toutes les sciences pour tirer des conséquences de leurs principes : au lieu que la logique , dans les règles qu’elle prescrit et qui
la conslitucnt un art particulier, e«t en clle-mêine très-bornée. En elTet , elle n’aboutit qu’à tirer une connaissance d’une autre connaissance , par la liaison d’une idée avec une autre idée.
La fin de la logique n’etant donc que la vérité de conséquence , et sa fonction sc bornant à mettre et à découvrir cette sorte de vérité dans tous les sujets où elle s’applique, il s’ensuit que la Iogi(|ue, tout organe qu’elle est de la vérité , sert quelquefois à établir les plus grandes erreurs Car les vérités de conséquence ayant souvent une erreur pour principe , elles sont elles-mêmes autant d’erreurs , et clics ne sont appelées vérités que parce qu’elles tiennent véritablement à leur principe.
NOTE (B), page 40.
. Que toutes les sciences sont susceptibles de démonstrations aussi évidentes que celles de la géométrie.
Nous avons observé que la géométrie et les mathématiques , en ce qu’elles ont d’évident et de démontré , n’étaient qu’un tissu de vérités logitpics. Je ne connais aucune science au monde où l’on ne puisse rencontrer un tissu de pareilles vérités.
Les vérités logiques ne sont (\u’intemes , c’est-à-dire ne sont que les idées mêmes de notre esprit , en tant que liées entre elles , sans éganl à ce qui se passe au dehors , dont l’esprit fait une abstraction.
Toutes les vérités géométriques et mathématiques sont de cette nature. Elles se rencontrent bien avec des vérités externes; mais cc n’est point de là qu’elles tirent leur vertu démonstrative ; leurs démonstrations subsistant quelquefois sans vérité externe.
Ainsi la géométrie démontre-t-elle qu’un globe mille fois plus grand que la terre peut sc soutenir sur un essieu moins gros mille fois qu’une aiguille ; mais un globe et une aiguille tels que la géométrie se les ligure ici , ne subsistent point dans la réalité. Ce sont de pures abstractions que notre esprit sc forme sur des objets qui ne sont pas au dehors et réellement tels qu’il les forme par son abstraction.
Admirons ici la réflexion de quelques-uns de nos grands esprits : Us n’est de science , disent-ils , que dans la géométrie et les maüté-
matiqiiex. C'est dire ncUenicnl : Il ti'esl de science que celle qui peut très-bien subsister sans la réalité des choses, niais par la seule liaison qui se trouve entre des idées abstraites que l’esprit se forme à son gré. On trouvera à son gré de pareilles démonstrations dans toutes les sciences.
La physique démontrera , par exemple , le secret de rendre l'homme immortel. Il ne meurt que par les accidents du dehors , ou par l’épuisement du dedans. 11 ne faut donc qu’éviter les accidents du dehors , et réparer'au dedans ce qui s’épuise de notre substance par une nourriture qui convienne parfaitement avec notre tempérament et nos dispositions actuelles. Dans cette abstraction , voilà l’homme immortel démonstrativement et mathématiquement; mais c’est le tjlobe de la terre sur mie aiguille.
La morale démontrera, do son côté, le moyen de conserver dans une paix inaltérable tous les Ëtats du monde. La démonstration ne se tirera pas de loin. Tous les hommes se conduisent par leur intérêt; l’intérêt des souverains est de se conserver mutuellement dans l’intelligence ; cet intérêt est manifeste par la multiplication qui se fait pendant la paix , et des sujets du souverain et des richesses d’un État. Le moyen d’entretenir cette intelligence est également démontré. 11 ne faut qu’assembler tous les députés des souverains dans une ville commune où l’on conviendra d’en passer à la pluralité des sufl'rages , et où l’on prendra des moyens propres à contraindre le moindre nombre de s’accorder au plus grand nombre, c'est le globe sur l’aiguille.
La grammaire , ou la science de l’orthographe selon les principes de M. l’abbé de Dangeau , aura aussi scs démonstrations. L’orthographe est l’image des sons de la parole ; le nombre des caractères doit donc être égal au nombre des sons de la parole ; il ne faut donc pas marquer sur le papier les lettres que la voix ne prononce point, il faut donc supprimer dans l’orthographe les lettres doubles de la langue française qui ne s’y font point entendre. Prenez toutes ces vérités par leur abstraction, et sans les circonstances dont clics sont accompagnées dans la réalité des choses, ce sont là autant de démonstrations équivalentes aux géométriques.
Hais les unes et les autres , pour exister dans la pratique , supposent certains faits. Si donc l’expérience s’accorde avec nos idées.
cl la vérité externe avec la vérité interne , les démonstrations nous guideront aussi sûrement dans toutes les sciences , par rapport û leur objet particulier , que les démonstrations de géométrie , par rapport aux démonstrations sur l’étendue.
II n’est point de globe parfait qui se soutienne sur la pointe d’une aiguille , et la vérité géométrique ne subsiste point au dehors, comme elle est dans la précision que forme notre esprit à ce sujet. Cette précision ne laisse pas d’être d’usage même au dehors , en montrant que pour faire soutenir un globe sur un axe le plus menu , il faut travailler à faire le globe le plus rond , le plus égal de toutes parts , et le plus parfait qui puisse être fabrique par l’industrie humaine.
11 n’est point aussi , dans la nature, aucune sorte de nourriture si conforme à notre tempérament et à nos dispositions actuelles , qu’elle répare exactement tout ce qui dépérit de notre substance ; mais plus la nourriture dont nous usons approche de ce caractère , plus aussi ( toutes choses demeurant égales d’ailleurs ) , plus, dis-je, notre vie se prolonge.
En un mot, qu’on me garantisse des faits, et je garantis^, dans toutes les sciences , des démonstrations géométriques , ou équivalentes en évidence aux géométriques; pourquoi ? parce que toutes les sciences ont leur objet , et tous les objets fournissent matière à des idées abstraites qui peuvent se lier les unes avec les autres ; c’est ce qui fait la nature des vérités logiques et le seul caractère des démonstrations géométriques.
NOTE (C), page 103.
Du système de Spinosa et de l’abus des abstractions.
Spinosa suppose une mime substance dans tous les êtres , parce qu’ils ont quehpie chose de commun, savoir d’exister. Mais en lui répondant que ce qu’il prend pour le tm'me et le commun , n’est que le semblable, et qu’il prend l’identité de ressemblance pour l’identité <le substance , son système au même temps se trouve réduit en fumée. Au reste , j’ai peur que la facilité de prendre ainsi des abstractions pour des r éalités , ne soit un abus familier même à
l’ancionnc et à la nouvelle philosophie. Les Aristotéliciens y avaient donne; Dcscartcs s’en est moqué; ç’y est-il point tombé de son côté avec scs sectateurs? L’étendue est une particularité , circonstance ou modilication du corps, <|ui n’en est séparable que par abstraction : il a jdu à Descartes de prendre l’abstraction pour la réalité et l’étendue pour la substance même du corps étendu. Il ne tient pas à l’exemple qu’il nous donne, que nous ne prenions de même le mouvement pour substance , et l’impénétrabilité encore pour substance , et mille autres abstractions semblables pour autant de substances qui seront autant de chimères
NOTE (D), page 188.
De quel principe vient la clarté des idées.
M. Locke semble attribuer la clarté de nos idées à leur simplicité. Mais pour vériKer cette opinion il faudrait examiner davantage ce qu’on entend et ce qu’on doit entendre par idée simple. M. Locke dit que c’est taie idée destituée de toute composition , qui par conséquent ne produit dans l'Ame qu’une conception entièrement tmi- Jforme, et qui ne saurait être distinguée en différentes idées. Or, supjKtsé cette délinition , les idées claires et distinctes ne seront pas toujours simples.
Les idées que nous avons de plaisir, de douleur, de désir, d’intelligence, de volonté , ou bien de la lumière, de la froideur, de la dureté, sont si claires, qu’il est iinpussible de s’y méprendre , car jamais l’esprit ne confondra le plaisir avec la douleur, le désir avec la crainte, l’espérance avec le désespoir. Ces idées, (jue M. Locke marque lui-même pour des idées simples , ne sont pas pour cela destituées de toute composition , et ])cuventêtre distinguées en dill’érentes idées. De savoir si elles ne produisent dans l’àme qu’une conception entièrement uniforme , c’est sur quoi je n’ai rien à dire , ne concevant pas moi-même assez distinctement ce qu’il entend par idée uniforme.
L’idée de crainte, par exempld , est des plus Claires et des plus distinctes , comme tout le monde en conviendra avec M. Locke ; mais est-elle pour cela destituée de toute composition , et ne peul-
elle pas «Ure dislinguée en «lilTércnles idées"'’ Qu’csl-ce que la crainte ? c'csl Vuverûon d'an mal qu'on est actuellement en danger de subir. Celle idée de craiule ii’est-elle pas composée des idées : 1®. de mal, 2®. d'aversion , 3®. de danger, et 4°. de danger actuel. Si je ne me trompe , voilà l’idée de crainte , composée au moins de trois ou quatre idées , dans lesquelles on la peut ilislingucr. -
De même encore l'idée d'inclination ou d'aversion, qui sont les plus simples sentiments de l’ilme , sont pourtant encore composées, l’une , des idées de mouvement de l'dme vers un bien présent , et l’autre , des idées de mouvement de l'Ame vers un mal présent ou regardé comme présent. 11 n’est donc pas vrai que nos idées les plus claires et les plus distinctes soient destituées de toute composition, et qu’elles ne puissent être <listinguées en diflérentes idées. Je ne trouve de cette dernière espèce que l’idée de l’t‘/rc, ou l’idée de modification en général ; puisque hormis celles-là il n’en est point qui ne soit composée d’autres idées.
Peut-être M. Locke a-t-il cntentlu par idées simples, celles i]ui sont si claires par elles-mêmes , que les autres dont elles sont composées ne sont pas plus claires. Alors, comme je ne prétends jamais faire la guerre aux mots , je conviendrai avec lui que toutes les idées claires sont simples, bien qu’elles puissent être composées d’autres idées; mais il faudra aussi qu’il convienne avec moi, qu’il a parlé un langage inconnu à tous les philosophes , sans qu’il en fût besoin ; et qu’il en aurait dû avertir les lecteurs , pour ne les pas surprendre.
Quoi qu’il en soit, je suis persuadé que la clarté de nos idées ne vient pas précisément de leur simplicité, mais du sentiment intime que nous en avons. Telle est la nature de notre àme , <juc tous les mouvements et toutes les impressions qu’elle éprouve dans ellemême , sont des sentiments qu'elle distingue toujours très-bien et dont elle a une idée très-claire.