II. Il est quelque chose que j’appelle âme, esprit, pensée
dans les autres hommes et dans moi , et la pensée n’est jKûnt ce qui s’appelle corps ou matière, ni chose matérielle ou corjX)relle.
III. Ce qui estcx)nnu par le sentiment ou par l’oxptérience de tous tes honrmes doit être reçu pour vrai, et on n’en peut disconvenir sans se brouiller avec le sens commun.
Je ne me figure pas, interrompit Eugène, qu’on puisse avec raison disconvenir de la première de ces propositions ; mais est-il également clair que ce que nous appelons âme n'est rien de ce que nous appelons corps ou matière? Ne peut-on pas imaginer que l’esprit résulte de particules imjicrceptibles de matières dont nous no voyons pas les ressorts, comme nous ne voyons pas ceux par lesquels le fer attire l’aimant, bien qu’ils soient réels? D’ailleurs n’ est-il pas vrai que quelques-uns mêmes des Pères de l’Église ont tenu les esprits et les anges corporels? Ceux qui ont tenu les esprits ou les anges corporels , dit Téandre , ont bien cm peut-être que ces esprits avaient un corps très-subtil , mais ils n’ont jamais cru ni avancé que ces esprits ou anges ne fussent que des corps subtils ou composés de parties corporelles. Tous les hommes conçoivent par intelligence et volonté autre chose que des particules de matière, quelque subtiles quelles puissent être, et de quelque figure ou mouvement qu’on puisse les imaginer ; en sorte qu’avec tous nos efforts nous ne pouvons jamais nous persuader qu'un grain de sable, une goutte d’eau ou rien de matériel puisse jamais devenir ce que nous appelons sentiment de notre volonté , ou pensée do notre intelligence. D’où il paraîtra évident à quiconque veut agir de bonne foi que ce qu’on entend par esprit n’est rien de ce qu’on entend par corps, et que l’un n’est point l’autre, quelle que puisse être d’ailleurs leur constitution particulière et leur nature intime , laquelle effectivement ne nous est pas connue.
11 me semble , reprit Eugène , avoir encore vu proposer des difficultés contre ce que vous dites ; j'avoue qu’elles me pa-
raissaient obscures, mais je voudrais aussi qu’on y répondît clairement.
Le moyen , dit Téandre , que vous eussiez trouvé une réponse claire et évidente à des objections confuses et obscures ? Avant que de comprendre une réponse , il faut comprendre la demande ; et si l’on n’entend pas distinctement la difficulté, comment entendre distinctement l’éclaircissement qu’on y veut apporter? C’est le secret qu’ont employé ces faiseurs de systèmes qui ont voulu mettre de leur côté le libertinage d’esprit, en mettant le genre humain dans l’impossibilité de les réfuter clairement. Ils ont réussi; mais de quelle manière? en posant des principes si obscurs que toute la lumière naturelle ne saurait parvenir à en éclaircir toute l’obscurité. Là-dessus ils se sont vantés qu’on ne les pouvait clairement réfuter ; je le crois , parce que , pour les réfuter aussi clairement qu’ils l’exigent, il faudrait que leurs principes fussent capables d’ètre éclaircis, et que la raison y pût atteindre avec sa clarté; au lieu que dans un chaos et un abîme d’idées extravagantes, la raison elle-même se brouille pour ainsi dire et se confond. II faut donc alors qu’elle se contente de proposer ses propres lumières, répandues dans tous les hommes, pour rejeter ce qui ne s’y accorde pas, et qui ne s’est formé que dans les écarts de quelques cerveaux malades, tels que celui d’un Spinosa.
Ces sortes de cerveaux , dit Eugène en souriant , ne laissent pas que de raisonner. Oui , reprit Téandre , à pou près comme font les timbales ; plus elles sont vides et plus elles résonnent, mais il ne s’y trouve que moins do raison.
Parlons sérieusement , ajouta Téandre ; il ne faut pas prétendre qu’on réponde à tout; la raison a ses bornes, les visions n’en ont point; mais, pour jieu qu’on veuille entrer dans ce que je vous ai proposé , je ne crois pas qu’on puisse disconvenir de quelques premières vérités qui peuvent s’énoncer de la manière suivante :
I. Il existe quelque chose hors de moi, et je ne suis pas le seul (Hre qui existe au monde.
H. Il y a une telle différence entre ce que j’aj^pelle exprit ou (hm , et ce que j’appelle corps ou matière , (}ue je ne puis sérieusement confondre l’im avec l'autre, ni juger de bonne foi tpie les jiroprictés de l un, qui sont la figure et le mouvement, puissent en aucune sorte convenir aux propriétés de l'autre, qui sont le sentiment et la pensée.
111. Ce qui est affirmé i>ar l’expérience et le témoignage de tous les hommes est incontestablement vrai.
1\'. 11 est dans les hommes quelque chose qui s’appelle raison, et qui est opposé à V extravagance ; quelque chose qui s’appelle prudence , qui est opposé à V imprudence ; quelque chose qui s’appelle liberté, opposé à la nécessité d'agir.
Y. Ce qui réunit un grand nombre de parties différentes à un effet qui revient régulièrement, ne saurait être l’effet du hasard, mais c’est l’effet de ce que nous appelons une intelligence.
VI. Un fait attestépar un très-grand nombre de gens sensés qui disent en avoir été les témoins , ne jxîut sensément être lévoqué en doute.
Mais, interrompit Eugène, si on vient à me contester que ce soient là des premières vérités, comment viendrai-je à bout de le prouver? En commençant par demander à votre adversaire, répondit Téandre, s’il n’admet pas au moins quelqu’une de ces propositions pour vraie ; par exem|)le , que vous et lui n’êtes pas un même homme. S’il ne l’admet pas , il faut, comme je vous l’ai dit, vous épargner la peine de lui parler davantage; car, s’il est une même chose avec vous, il sait déjà ce que vous savez, et, s’il ne le sait pas , dès là il n’est pas ce que vous êtes. Si donc vous continuez de l’entretenir, il avouera que c’est là une vérité; et, pour lui montrer que c’est une première vérité, vous le ferez souvenir qu’elle ne se jx^ut prouver, ni être attaquée par une proposition plus claire ni qui fasse une impres.'^ion plus forte ou plus néces-
saire dans l'osprit. Il faudra lui demander encore s’il peut do bonne foi douter qu’il existe d’autres hommes que lui, ou que les effets du hasard aient pu construire une horloge qui continuerait, par le pur effet du hasard, à marquer les heures trèsrégulièrement, etc. C)n en peut user ainsi à l’égard de chacune des autres propositions que j’ai marquées pour premières vérités, et en appeler au sentiment du genre humain pour savoir s’il est possible de juger sérieusement qu’elles ne soient pas vraies, malgré tout l’embarras des subtilités et l'obscurité des sophismes qu’on y voudrait opposer. 11 ne faut donc jamais oublier que partout où se trouve ainsi l’uniformité de sentiments dans le genre humain, c'est la nature de l'homme qui parle ; et que c’est une philosophie de faux aloi de contredire par des réflexions alambiquées le sentiment universel de la nature, au lieu de travailler par un soin digne de toute notre attention à le connaître , à le démêler et à nous y tenir.
N’était-ce pas , interrompit Eugène, un sentiment commun parmi les hommes, que de suivre l’idolûtrie? L’erreur a été comme universelle; elle pouvait donc se confondre avec une première vérité. Ne vous souvient-il pas, répliqua Téandre, que j’ai toujours mis pour caractère essentiel d’une première vérité qu’on ne puisse l’attaquer par une proposition plus claire? Or, je vous prie, la proposition fondamentale de l’idolâtrie, savoir, il existe plusieurs dieux, ne peut-elle pas être attaquée, ou plutôt n’est-elle pas renversée totalement par ces propositions incomparablement plus claires ; Si la pluralité des d'eux était possible, itm pourrait s’opposer infiniment à ce que l'autre l'oudrait infiniment, et par conséquent l'un des deux cesserait d'être infiniment puissant et d'être Dieu? l’erreur de l'idolâtrie ne peut donc pas avoir le caractère que j’ai donné aux premières vérités. Il se peut faire qu’une erreur devienne comme universelle par la prévention de l’esprit ou par l’intérêt des passions, ce qui est la vraie source de l’ido-
lâtrie ; mais je dis qu’il est aisé d’en découvrir la fausseté par le plus simple usage de la raison.
Je comprends, dit Eugène, le caractère de ces propositions, qui, selon vous, sont autant de premières vérités; mais souffrez que je vous prie de me dire si elles sont également certaines. Comme j'appréhende toujours l’équivoque , reprit Téandre , je vous répondrai qu’il est également vrai quelles sont certaines et incontestables; de manière qu’il est également impossible d’en disconvenir sérieusement , si ce n’est peut-être, comme je vous ai dit, ou {>armi des esprits bizarres dont le nombre est aussi petit que le nombre des monstres , ou parmi des métaphysiciens outrés qui veulent porter leurs connaissances jusqu’aux nues, où ils se perdent.
S’ils étaient de ce caractère, reprit Eugène, ils méconnaîtraient tout genre de vérités; au lieu qu’ils font valoir plus que personne le genre suprême de vérité métaphysique , et qu’ils en connaissent merveilleusement toutes les prért^atives. C’est, dit Téandre, que ce genre là de vérité ne les incommode en rien ; au lieu que les autres genres de vérité ont des conséquences de pratique qui ne seraient pas toujours de leur goût. Il faudrait peut-être en conclure qu’au fond , parmi les hommes , ce ne sont pas de purs noms que ce qui s’appelle prudence ou imprudence, vice ou vertu, raison ou extravagance, religion ou impiété; cela pourrait devenir quelquefois importun ; il vaut mieux nier tout principe, c’est plutôt fait. Il est vrai qu’alors on ne voit goutte à ce qu’on nie; il n’importe; c’en est toujours assez p>our dire ; On ne peut me le prouver; ils pourraient de même ajouter : Je nie que deux et deux fassent quatre , je nie que je pense, je nie que j’existe; je défie tous les métaphysiciens du monde de me le prouver. Quoi qu’il en soit, ajouta Téandre, il fautreconnaitre que les vérités internes sont intimes à nous-mêmes, qu'il faudrait être absolument hors de soi pour en disconvenir ; mais à l’égard des vérités externes, il ne faut être que ^ors
de raison; c’est ce qui arrive à quelques-uns , soit par travers dans l’esprit ou par affectation dans la volonté.
Pourriez-vous, reprit Eugène, attribuer ce défaut à un philosophe des plus judicieux, qui me parlant de l’existence des corps, disait qu’on ne pouvait pas en disconvenir sans être fou, mais qu’après tout ce n’était point là des vérités inébranlablemenlcerlaineset absolument évidentes ; c’est-à-dire, interrompit Téandre , que votre philosophe et moi nous serions bientôt d'accord, ou plutôt que, à l’expression près, nous le sommes déjà. S'il ne veut appeler inébranlablement ou absolument évident que la sorte de vérité à laquelle seule on donne communément le nom de certitude métaphysique (et qui consiste uniquement dans tes perceptions intimes à nousmêmes, comme sont nos sentiments et nos pensées qui font la plus forte et la plus vive impression de certitude dont nous soyons susceptibles) , je consentirai, si on le veut , pour ne point faire une contestation sur un mot, que les vérités externes en ce sens-là ne sont point dites absolument évidentes ; sam donc nous arrêter à ces expressions équivoques, je suis content de lui, dès qu’il avoue qu’il faut être insensé pour ne pas convenir des premières vérités que je vous ai marquées ; car, s’il est extravagant de les rejeter, il est donc essentiellement raisonnable de les admettre
Entre nous, dit Eugène, je ne sais si la pensée de mon philosophe no serait point qu’il faut admettre pour vrai ce qui au fond ne l’est pas trop; mais qu’il est à propos d’ên user ainsi par une sorte d’accommodement avec les idées humaines communément reçues. En effet, il me semble qu’il apportait l’exemple suivant ; Il faut être fou pour refuser de croire que le soleil se lèvera demain; cependant il n’est pas absolument impossible que le soleil manque à se lever demain ; il en est de même , ajoutait-il , de la certitude où sont les hommes que chacun d’eux mourra; trouvez-vous ces pensées si déraisonnables? Non, repartit Téandre , pourvu qu’on en fasse un juste discernement par rapjwrt aux pre-
mÜMCS vérili's dont il s’agit ici, et qui sont reçues iiulépendannnent de toute supposition : au lieu que les vérités dont notre jihilosophe apporte l’exemple , ne sont admises qu’en supposant les choses dans un ordre naturel, stms rien aflimier de ce qui jrourrait arriver hors de la sphère de cet ordre , et par un efl'et de la toute-puissance de Dieu,
D’ailleui-s gardons-nous de chercher une é\ idence ou vérih‘ métaphysi(iue là où notre esprit ne saurait et ne doit point la trouver; mais attribuons à chaque espèce de sujets l'es|)èce d'évidence dont ils sont uniquement susceptibles. Distinguons seidement avec soin la vivacité l’évidence d’avec la certitiule de l’é\ idence; dès qu'il est impossible à des gens qui n'ont point perdu la raison de ne pas porter certains jugements répandus naturellement dans tous les esjtrils du genre humain , n’en méconnaissons pas l’évidence , puisque c’est la nature (|ui nous y porte, et ne croyons pas que pour être philosophe il faille renoncer au sens commun; faisons plutôt du sens commun le fondement de toute notre philosophie, en admettant des principes tels qu’on serait manifestement extravagant de ne les pas admettre; car enlin c’en est autant qu’il faut pour y découvrir la source de tous nos jugements. En effet c’est par ces premières vérités que l’on peut jiarvenir à toutes les autres par voie de raisonnement ; elles sont vérités, puisqu’elles sont universellement admises dans le genre humain ; du moins sous le nom de vraisemblances si grandes ffuil faut être insensé {x>ur les contredire; oWes SiOnl premières vérités , puisqu'il n’en est point (pii soient plus simples, plus claires, plus présemtes à l’esprit de tous les hommes, et d’ailleurs qu’on ne saurait ni les prouver ni les attaejuer par des propositions qui le soient davantage. Mais voici le temps destiné à notre entretien (pii finit, dit Té'andre, et je suis obligé de me retirer afin de régler divei-ses choses jxiur un voyage que je dois faire à la campagne.
.l'en avais ouï parler, dit Eugène, et j’en suis fâché, puis-
qu’il interrompt lo cours de nos entretiens métaphysiques, auxquels j’ai commencé à prendre tant de goét.
Il ne tiendra qu’à vous, répliqua Téandre , de les continuer en quehjue manière, môme durant mon absence; vous n’aurez pour cela qu’à lire un ouvrage sur les matières dont nous avons parlé, et qui a pour titre : Traité des premières t'érités et de la source de nos jugements; les choses y sont traitées avec plus d’étendue; les objections et les réponses y sont mises dans leur jour, et l’on y entre dans le détail des choses dont nous n’avons parlé qu’en général. Outre que vous pourrez remarquer les endroits sur quoi vous souhaiteriez des éclaircissements, afin qu’à mon retour nous en parlions tant que vous n’en serez point fatigué.
FIN DES ÉI.ÉMF.XTS DE MÉTAPIIYSIOFE.
EXAMEN