PREMIÈRE PROPOSITION
Que (leux partis peuvent se contredire et contester sur un même sujet, et avoir tous deux également raison.
Tous ceux qui pratiquent Téandre lui trouvent de l’esprit; mais c’est un esprit singulier dans ses idées. Soit affectation , soit naturel , il n’est presque jamais dans la conversation du sentiment ordinaire; il avance des propositions qu’on ne peut entendre sans rire, et plus on rit plus il s’attache à les soutenir. On s’aperçoit pourtant qu’il dit des choses ingénieuses; et, quelque peu vraies qu’elles paraissent d’abord, elles le paraissent davantage dans la suite; surtout quand on a la condescendance de le laisser parler tant qu’il lui plaît; car sans cela il se récrie, il appelle le monde peuple; il dit qu’on le condamne sans l’entendre , qu’on s’en tient à de fausses préventions dont il prétend que tout est rempli , de sorte qu’il est toujours prêt à les examiner.
Timagène est depuis longtemps son ami intime; il ne peut vivre sans lui , et cependant il ne peut guère être avec lui sans en être contrarié , ce qui le met quelquefois de mauvaise humeur. '
Dans un de ces moments de légère fâcherie qui rendent • plus piquant le commerce qu’ont ensemble les amis, bien loin de le détruire , il reprocha à Téandre que ses idées extraordinaires n’étaient pas toujours agréables; qu’il pourrait bien
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y demeurer attaché, parce qu’ii voyait qu’on leur donnait succès , mais que ce succès était au fond assez équivoque , et qu’on riait peut-être autant de ses bizarreries que l’on applaudissait aux prétendues vérités qu'il voulait prouver.
Vous êtes vous-même trop souvent opposé à mes sentiments, lui repartit Téandre, pour bien distinguer si l’on rit de ce que je dis, ou si on l’approuve en riant; mais vous avez vu par expérience que si l’on est d’abord fort éloigné de mes opinions , on s’en rapproche dans la suite assez humainement.
Au reste, je n’exige pas des gens qu’ils souscrivent aveuglément à ce que je pense et à ce que je dis. Non , interrompit Tiniagène , vous voulez qu’ils vous écoutent, qu’ils examinent ce que vous proposez , qu’ils y fassent même des objections, et, pour conclusion, qu’ils en conviennent. Votre condescendance est grande , et je l’approuverais beaucoup, si elle ne me rappelait quelque idée du fameux Denis de Syracuse. Il était poète, comme vous savez, ou du moins il s’en piquait. Il voulaitque ses sujets lui dissent librement et sans façon ce qu’ils pensaient de ses vers; mais s’ils ne les trouvaient excellents , ainsi qu’il les trouvait lui-mème , il leur en coûtait la vie.
Vous raillez , dit Téandre , pour moi je vous dis , sans raillerie, que je m’intéresse fort peu aux opinions que je défends : car je suis persuadé que deux partis , pour être d’un sentiment différent et pour contester, peuvent néanmoins avoir raison de côté et d’autre ; est-il une plus grande équité ?
La vôtre n’est pas hypocrite, reprit Timagène; elle n’affecte point de paraître dans vos entretiens ordinaires; et si je la découvre aujourd’hui , je vous avoue que c’est pour la première fois. Il est vrai , dit Téandre , que je prends soin de la cacher, et ce n’est pas sans raison : si quand on dispulo l’on paraissait trouver la vérité dans ce que disent les auti'es , on se mettrait soi-même hors de je ne sais quelle petite
ivresse qui échauffe heureusement l’imagination ix)ur soutenir ce qu’on a avancé ; mais lorsqu’on n’a plus besoin de s’enivrer l’esprit, ajouta-t-il en riant, on n’a plus de peine à déclarer la justice qu’on fait au sentiment d’autrui : je vous le déclare donc , que sur les points où vous m’avez vu parler avec le plus d’ardeur, et, si vous le voulez, môme avec le plus de raison, je reconnais, dis-je, que ceux qui m’étaient op- {M)sés pouvaient avoir autant de raison de leur côté que J’en avais du mien.
La raison n’est autre chose que la vérité, dit Timagène; quand elle est il’un côU* , il est impossible qu’elle se trouve de l’autre; cependant, à vous entendre, il faudrait qu’elle se multipliât ; mais elle est nécessairement une , et toutes vos subtilités ne la feront pas changer de nature.
Voyons un peu, reprit Téandre, si cette espèce de multi- ])lication est aussi incompatible avec la vérité que vous le croyez; et, pour rendre la chose plus sensible, mettons-en l’exemple dans un objet corporel.
N’avez-\ous Jamais vu de ces perspectives que l’on montre par rareté en cerUùns endroits? Vous approchez du tableau en face et en ligne directe ; c’est un certain objet qui est représenta; ; on vous fait aller du côté droit, alors le môme tableau représente un objet tout autre. Voyez-le d’un troisième côté, il représentera un troisième objet. Dans ces trois situations différentes, dites-moi. Je vous prie , si l’on ne peut pas dire en quelque sorte que la vérité se multiplie? Le premier, qui voit à main droite, dit : C'esl me dame qui est peinte en ce tableau. Lesecond, qui voit à gauche, dit : Cesl un lion furieu.r. Si les deux partis ne soupçonnent rien de l'art de la j)erspective , il est naturel qu’ils entrent en dispute ; Moi, dira l’un. Je suis sûr que c’est une femme qui est représentée ici ; Je la vois distinctement ; voilà son visage , sa coiffure , ses habits; il faut être a\eugle pour en disconvenir : l’autre ne manquera pas de dire de son côté : C’est un lion furieux ; voilà sa gueule béante, son crin héri;s>, ses griffes tneira-
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çanlos, elles sautent aux yeux; il faut ne les pas ouvrir pour ne pas voir ce que je vois et ce qui en est en effet. Encore une fois, Timagène, je vous le demande, où est alors la vérité ? n’est-elle pas multipliée dans un seul et même objet? qu'en pensez-vous?
Je pense, dit Timagène, en hésitant, qu’il y a dans ce que vous dites de quoi éblouir , mais non pas de quoi convaincre : car j’ai des raisons évidentes pour m’en tenir à ce que je vous ai dit d’abord. Les miennes, reprit Téandre, ne me sont pas moins évidentes. Ne serions-nous point actuellement sur une perspective spirituelle que nous regardons chacun de notre c6té? Et ne nous arriverait-il point ce qui arriva au rhéteur Corax et à son disciple Tisias. Ils étaient convenus que celui-ci donnerait à son maître une somme d’argent à la première cause qu’il serait capable de plaider et qu’il gagnerait. Étant assigné pour payer; il m’est évident , disait-il , que je ne dois rien ; car si je perds la cause que je plaiderai, les conditions auxquelles j’ai promis l’argent ne sont point gardées; et si je la gagne , je suis autorisé par les magistrats à ne point payer; mais il n’était pas moins évident au rhéteur qu’il devait être payé. Car, disait-il à son élève, si vous perdez votre cause, l’aulorité publique m’attribue ce que vous me refusez , et si vous la gagnez , la justice parle encore plus haut en ma faveur, puisque vous voilà capable, selon nos conventions, de plaider une cause et de la gagner.
L’exemple me divertit, reprit Timagène, et la comparaison de la perspective m’embarrasse. Elle me laisse dans l’esprit je ne sais quoi de confus que je ne saurais assez démêler. Pour m’aider à le faire , voyons ce que vous en voulez conclure.
Le voici , répondit Téandre , deux hommes en voyant des yeux du corps un même objet corporel , peuvent avoir sur le mêmesujetdes sentiments tout opposés, et contester de manière qu’ils disent vrai et qu’ils aient raison chacun de leur cété. Ainsi,
deux hommes en voyant des yeux de l’esprit un même objet spirituel, peuvent avoir sur ce même objet des opinions tout opposées, et ne pas laisser d’avoir tous deux raison : c’est pourquoi, au lieu de condamner, comme on fait d’ordinaire, deux partis qui sont en contestation , et d’en conclure que sûrement l’un des deux ou même que tous les deux ont tort , moi , tout au contraire, par un rare exemple d’humanité , je les justifie et je prétends que tous deux peuvent dire vrai. Ainsi, donnai-je libéralement au genre humain tout au moins la moitié plus de raison qu’on ne lui croyait, et qu’il ne croyait peutêtre lui-même avoir. Ce caractère do libéralité , dit Timagène, réjouit du moins s’il n’enrichit pas. Mais où prenezvous cotte raison que vous donnez au genre humain, et toutes ces perspectives que vous donnez à la nature , qui d’ailleurs me paraissent fort indignes d’elles?
Pourquoi mépriser tant les perspectives, dit Téandre en souriant : on les met en des théâtres magnifiques , en des promenoirs délicieux , en des {falais et des appartements superbes; ce que l’art le plus sompteux recherche avec tant d’empressement et de dépense , serait-il indigne de la nature? 11 ne le serait pas , répondit Timagène , dans ce qu’on aperçoit en cela d’agréable , mais dans ce qu’on y découvre de vicieux. La perspective flatte nos sens, mais elle les trompe. 11 me parait indigne de la nature de vouloir nous imposer : elle nous porte à l’amour de la vérité ; il ne faut pas qu’elle nous donne elle -même des modèles d’illusion et de mensonge.
Vous faites la nature bien scrupuleuse, repartit Téandre, et vous voulez qu’elle ait une sorte de circonspection dont elle ne se soucie guère. Elle nous doit porter à l’amour de la vérité , dans ce qui touche les mœurs et la société civile ; aus.si le fait-elle, en nous inspirant l’amour de la bonne foi, de la modération etdes autres vertus ; mais dans lesautres choses, se met-elle fort en peine que nous attrapions la vérité? Nous a-t-elle donné la vue , l’ouïe , l’odorat , le goût et ^tous les
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sons jwur connaître ce que sont véritablement les objets en eiix-niémcs? Non, mais afin de les prendre on de les laisser; s('lon qu’ils nous conviennent ou ne nous conviennent pas; elle veut satisfaire à nos besoins , et non pas à nos curiosités. Le métier de la nature n’est donc point de nous faire atteindre à la vérité que vous imaginez ; et cotte raison , comme vous voyez , n’aura pas dù lui faire faire dans le monde une grande épargne de perspectives; aussi l’en at-elle rempli. Ouvrez les yeux , ajouta-t-il, sur le cou d’un pigeon, sur une nue frappée du soleil, sur un verre triangulaire. A regarder chacun de ces objets par un endroit , n’est-il pas d’une couleur, et en même temps d’une autre couleur, à le regarder par une autre endroit? Quel est l’endroit véritable , quelle est la véritable couleur, je vous le demande, si ce n’est l’un et l'autre également?
Vous me citez , dit Timagène , des objets particuliers , et nous parlons de tous les objets en général. Je vous cite, reprit Téandre, ceux où la choi5e est plus sensible imur vous faire juger ce que sont tous les autres. Quoi, répliqua Timagène, vous prétendez qu’il en est de même de tout ce qui se présente à nos yeux ? Vous faites aujourd’hui de la nature entière une vraie décoration de théâtre , toute lumineuse et toute brillante. Il faut la faire , dit Téandre en riant , la plus belle et la plus agréable qu’il est possible ; ce sera toujours à notre profit, ou plutétil n’y a qu’à la laisser telle qu’elle est; elle ne présente point d’objet à nos yeux, qui, regardé par mille endroits, no se voie de mille manières différentes. Comme ils se promenaient dans un jardin ; Regardez cet oranger, ajouta-t-il; il paraît en général et confusément former dans les yeux la même image , de quelque endroit qu’on le regarde ; mais considérez-le de près et avec plus deréfiexion, il n’en faudra pas davantage pour vous convaincre.
En effet, Timagène remarqua dans certaines feuilles une sorte do vert quij était fort brun, et qui en d’autres feuilles
('•lait fort clair. Il remarqua aussi que les feuilles qu'il croyait voir auparavant également partout, ne se voyaient ici que de proûl et là en face ; ici par le dessus et là par le dessous. Sur quoi étant demeuré quelque temps à réver : Je suis confus, dit-ll à Téandre, de vous avoir arrête sur une chose si manifeste , et de vous avoir demandé des preuves là où il ne fallait que des yeux. Mais, poursuivit-il, quels que puissent être les objets qui frappent les yeux du corps, les objets qui frappent les yeux de l’esprit sont trop simples pour faire tant de perspectives. Pour moi , repartit Téandre , je ne vous ai parlé des uns que dans la persuasion où j’étais qu’il faut précisément dire de même des autres; et, outre l’exemple de Corax et de son disciple , nous en avons des preuves dans ce qui se passe ])armi les plus grands esprits du monde , sur toutes sortes de matières et en toutes sortes de sciences.
En effet , une seule loi , continua Téandre , voit les plus sages jurisconsultes partagés sur le sens qu’on lui doit donner. La théologie occupe ses docteurs à disputer les uns contre les autres et à ne s’accorder jamais. La philosophie ne produit guère de nouveaux philosophes que pour produire des opinions contestées. Les plus habiles médecins dansleui-s consultations ne conviennent presque d’aucun point, si ce n’est de vivre aux dépens du malade ; et jusqu’aux grammairiens; on les voit souvent se diviser en autant d’avis différents qu’il se trouve do vétilles dans leur métier.
Vous me faites comprendre, ditTimagène, que dans toutes les sciences , il y a beaucoup de visions et par conséquent beaucoup de visionnaires : je n’en avais pas besoin , j’en soupçonnais encore plus que vous ne m’en indiquez ; mais vous nome montrez pas des gens qui aient des opinions différentes sur un même sujet, avec la raison chacun de leur coté, et c’est ce que je cherche.
Vous le cherchez , repartit Téandre , et vous ne voulez pas le lrcu\er. Vous mettez les personnes les plus judicieuses et
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les plus éclairées. FussenUils éclairés comme des anges et judicieux comme Salomon , interrompit Timagène , avec activité et d’un air qui tenait en même temps du plaisant et du sérieux, dés qu’ils se contredisent, il est impossible que tous ne se trompent pas à la réserve d’un seul. C’est comme si je disais, reprit Téandre , que do deux hommes qui se contredisent, en disant ce qu’ils voient à la perspective artificielle dont nous avons parlé d’abord, il est impossible qu’il n’y en ait pas un qui dise faux; et cependant vous êtes convenu avec moi , que non-seulement cela n’est pas impossible, mais que cela se fait et se doit faire ainsi.
Laissons cette perspective , dit Timagène. Vous voulez l’éviter, interrompit Téandre, vous n’en viendrez pasàbout. C’est mon égide ; je vous le remettrai sans cesse devant les yeux quand vous voudrez disconvenir que deux partis peuvent dire des choses contraires et dire pourtant vrai. Celui qui voit la perspective à droite , ne dit-il pas : Oui, le tableau représente une dame; celui qui le voit à gauche, ne dit-il pas ; Non, ce n’est pas une dame, c’est un lion : Est-il rien de plus opposé que le ouj et le non ? cependant les deux partis en disent-ils môins la vérité ? Tant que 1e charme de l’égide durera, reprit Timogène, je ne pourrai m’en garantir. Il faut <pie je fasse un effort |x»ur le rompre... Attendez, dit-il après avoir un jieu rêvé, je crois pour cette fois en venir à bout et débrouiller le mystère.
Siivez-vous, poursuivit-il, que dans les circonstances de votre perspective ces choses, que vous prétendez être opposées, ne le sont nullement en effet : car c’est comme si l’un disait ; De l’endroit ot) je suis, qui est à droite, le tableau repré • sente un lion; et comme si l'autre disait : De l'endroit où je suis, qui est la gauche, le tableau représente une femme : or, il n’est pas opposé qu’à la gauche le tableau représente une femme, et qu’à la droite il représente un lion. Il ne s’ensuit donc pas, sur l’exemple de la persixH^’tive, que des chost's opposeks puissent au même tenq>s être vraies.
J’avoue, (lit Tt^andre, qu’on ne peut parler avec plus de justesse ni plus de subtilités que vous faites , et que , pour cette fois, vous êtes véritablement philosophe. Je m’en applaudis moi-même : j’ai besoin que vous le soyez un peu , afin de goûter la réponse que j’ai ici à vous faire. Les choses oplX)sées ne peuvent être vraies, et l’on peut dire néanmoins des choses opposées qui soient vraies. Comment cela? C’est, poursuivit-il, que ce qu’expriment les hommes no répond point à tout ce qu’ils devraient se faire entendre les uns aux autres. Ainsi , bien que , dans l’exemple de la perspective , les trois personnes qui la regardent ne dussent pas exprimer des choses opposées, ainsi que vous l’avez remarqué ; ils les expriment pourtant en effet , comme il est manifesté par ces termes , oui et ;ion. Ce que je vous dis ici demande peut-être un peu d’attention pour le pénétrer; mais, après les réflexions que vous avez faites de vous-même , on peut se promettre que vous n’aurez pas de peine à faire celle-ci.
Je ne sais , répliqua Timagène , pourquoi vous me deman» dez ici tant d’attention; car, ajouta-t-il en souriant, soit que vous ayez le talent d’exprimer nettement votre pensée , ou que j’aie celui de la découvrir aisément, je m’imagine comprendre très-bien où se réduit tout ce que vous venez de me dire ; c‘est que les hommes se contredisent par leur faute , et parce qu’ils ne s’entendent et ne s’expliquent pas assez. En ce cas , j’avouerai qu’ils peuvent se contredire et dire la Vérité de part et d’autre ; mais je n’avouerai pas qu’ils aient pour cela raison de contester ; car, au lieu de s’opiniâtrer à crier chacun de leur côté ; Oui, c’est un lion , et ; Non, c’est une femme , ne doivent-ils pas se dire l’un à l’autre : Ne disputons point en l’air et hors de propos ; passez de mon côté et moi du vôtre ; vous verrez que je disais vrai , et je verrai que vous le disiez aussi ; il ne faut qu’applicpier cette règle à tous les objets de la connaissance des hommes pour tarir en un instant toutes leurs contestations ; et^ bien loin que deux
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partis puissent avoir raison de contester, aucun des deux ne l’aura jamais.
Vous êtes exi)éditil‘, dit Téandre en riant, et vous faites en deux mots le plus beau règlement du monde. Mais de ce que les hommes n’expriment pas tout ce qu’ils ont à exprimer, s’ensuit-il (}ue ce soit leur faute de ne pas s’entendre, qu’ils aient tort de se contredire, ou qu’ils ne puissent pas contester avec raison? Toutes les perspectives, je veux dire tous les objets qui ont différentes faces , ne sont pas aussi commodes que celle dont nous avons parlé; on en connaît l’artifice , c’est assez pour ne s’y pas méprendre , et par conséquent l>our prévenir les disputes et les contestations qui pourraient naître à ce sujet ; mais deux personnes qui ne sauraient nullement les effets différents d’une différente situation par rapport à cet objet et qui n’en auraient pas le moindre soupçon , devraient-elles être estimées déraisonnables pour se contredire sur ce que représente le tableau? Il en est de même dans les sujets ordinaires de disi»utes. Los hommes savent-ils que ce sont là autant de perspectives? Si nous le leur disions ici , ne serait-ce pas pour la première fois qu’ils l’auraient entendu , et voudraient-ils seulement le croire?
Qu’ils le sachent une bonne fois, dit Timagène, afin que dans la suite ils soient aussi inexcusables de contester qu’on le serait aujourd’hui de contester sur la perspective dont on connaît l’artifice. Vous voulez donc , reprit Téandre , que dans tous les sujets de dispute chacun des deux partis se disent mutuellement ; Passez de mon côté et je vais passer du vôtre? .Vssurément , repartit Timagène , et cela ne souffre nulle difficulté. Nulle, dit Téandre en souriant, sinon celle qu’aura chacun des deux partis à trouver le cêté du parti contraire.
Si , dans une profonde nuit et dans un vaste champ , deux hommes se disaient l’un à l’autre : Passez de mon côté, ne se demanderaient- ils pas aussi en même temps ; Et où est-il votre côté ? Toute la vie humaine , toutes les dissertations des hommes, forment en quelque manière ce vaste champ où l’on
est dans une obscure nuit ; tous se crient les uns aux autres ; Passez de mon côté, et vous apercevrez la chose comme moi, chacun d’eux répond : Je \ais de tous les côtés où il m’est jmssible, et de quelque côté que ce soit je trou^e le contraire de ce que vous dites.
Deux partis entre les Romains contestent sur l’action do Rrutus qui assassine César; les uns disent ; Venez tous de votre côté voir ce libérateur de la patrie, ce véritable Romain , ce prodige de vertu , lec[uel , pour i)rocurer le bien commun et rétablir la républi(iue dans ses droits, a étoulïé en lui-méme juscpi’aux sentiments les plus naturels que lui inspiraient ses intérêts particuliers à l’égard de celui qui était son protecteur déclaré. Les autres, à cediscoui-s. demandent où est le côté d’où l’on peut voir rien de semblable dans Brulus; que pour eux, de queh[ue côté qu’ils puissent aller, ils ne voient (ju'un monstre d’ingratitude et de trahison , l’op]irobrc non-seulement de la vertu romaine, mais encore de rhumanité, qu’un chef de forcenés, qui viole les droits les plus sacrés de la nature, sous prétexte de maintenir les droits incertains d’une république embarrassée elle-même de son autorité; elle n’en pouvait faire un meilleur usage que de la remettre entre les mains du héros le plus grand , le plus sage et le plus débonnaire qui fût jamais. Indiquez maintenant, dit Téandre à Timagéne, le moyen de voir la chose du même côté, et de faire mettre les partisans de la reconnaissance du côté du souverain amour de la liberté ; où les tempéraments âpres et bilieux du côté des tempéraments les plus tendres et les plus humains ; la chose est-tdle si faisable , et ne tient-il qu’à dire ; Passez de mon côté, je vais passer du vôtre?
Quoi! reprit Timagéne , croyez-vous que ce ne soit jamais la faute des hommes de ne se point trouver dans la même situation pour bien juger des objets? et à force do la chercher, ne devraient-ils passe rencontrer s’ils en avaient bien envie? A dire vrai , repartit Téandre, je croirais volontiers avec vous (pi’il y a (|ueltiue autre chose que la difliculté de se mettre
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dans la même situation d’esprit qui les empêche de s'y meltrtî en elTct , et que cette dinicullé vient souvent de la répugnance qu'ils ont à céder et à <piitter la disposition dans laquelle ils se sont trouvés d’abord. Mais aussi faut-il avouer que la chose (pielquefois leur est absolument impossible; car enfin, qu’est-ce que cette même situation , sinon une même disposition des organes des sens et de l’imagination ? mais où la trouver celte même disposition , puisqu’elle change selon les tempéraments , et que les tempéraments se ressemblent aussi peu que les visages? Les hommes ayant donc les sens, les organes et l’imagination différents, doivent apercevoir, sentir, imaginer différemment le même objet; de sorte qu’au lieu de leur reprocher qu’ils aient des sentiments opposés sur une même chose , je suis étonné , moi , qu’ils se trouvent jamais du même sentiment, et je doute au fond qu’il soit jamais bien entièrement le même dans deux hommes différents.
La maxime est plausible, reprit Timagène en raillant, et avec cela il ne faudra plus trouver étrange que les hommes ne jugent pas également que deux et deux font quatre. Ils ont les sens, les organes, l’imagination d’une construction différente ; selon cette construction différente, fun jugera que deux et deux font trois, et ce sera apparemment quand il aura l’imagination plus étroite ; un autre qui aura l’imagination plus étendue jugera que deux et deux font cinq ; et un troisième pourra l’avoir si vaste, qu’il jugera tout d’un coup que deux et deux font cinquante. Du reste, ils auront tous également raison de contester, chacun d’eux, selon vous, voyant l’objet de son côté par une face différente, et selon la disposition qui lui sera particulière. Eh bien ! ajouta Timagène en continuant de railler, suis-je assez entré cette fois dans votre pensée? La vôtre, répondit Téandre , est en même temps plaisante et maligne, et vous me faites craindre de m’être un peu trop avancé. Vous aurais-je dit que sur toutes sortes de sujets les hommes peuvent également soutc-
nir des Cliosos opposées, et avec cela avoir raison chacun de leur côté? Si cela était, et si j’en avais dit plus que je no voulais, comme il arrive assez souvent dans la chaleur do l’entretien, où l’on veut toujours enchérir sur ce qu’on a dit d’abord, je me rétracterais sans délibérer. Mais afin de vérifier mon opinion’ dans toute son étendue, ne sufTit-il pas qu’il y ait au monde un grand nombre d’objets de la connaissance des hommes qui soient comme la perspective artificielle?
Vous paraissez, ditTimagène, vouloir faire une honnête retraite, et avec cela vous n’étes pas encore en sûreté. Dès que vous accordez qu’on peut voir certaines choses sous plusieurs faces, pourquoi ne pourrait-on pas y voir foutes les autres? On peut voir un objet sous diverses faces dès qu’il en a plusieurs, dit Téandre; mais s'il n’en a qu’une, on no peut le voir que sous celle-là : de cette nature, ajouta-t-il, sont les ' premières vérités qui servent à former toutes les autres connaissances, comme l’unité sert à former les nombres. On peut se méprendre dans la supputation d’une grande quantité do nombres; mais on ne le peut quand il ne s’agit que de l’unité; ou bien, si vous voulez encore, ces premiers j)rincipes sont des objets sur quoi la lumière de l’esprit se réfléchit tout entière; de sorte qu’elle fait voir nécessairement tout CO qu’ils sont, de quehpie côté qu’on puisse les considérer. Est-ce là faire une retraite, ajouta Téandre en riant de son côté, ou si c’en est une, n’est-ello point comme celles des grands capitaines qui valent une victoire? Je ne vous conseillerais pas , répliqua Timagèno , de compter trop là-dessus, puisqu’il me reste encore contre vous des armes que vous-méme m’avez fournies. En elfet, un objet n’eût-il qu’une face par où il pùt être regardé, il peut toujours être regardé par différents yeux , et par conséquent être un objet de contradiction et do contestation.
Les yeux de l’esprit aussi bien qtie ceux du corps, reprit
‘ Voyez te Traité des premières vérités, U* part., cliap. vu.
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iV'iiiuIro, sont dilToronts on diHV-ronts liommos, la choso ost indnbilablo; mais pour l’èlro ainsi en quelque chose, ils ne le sont pas on tout : tous les visages, tous les tempéraments sont divers, cela n’empéche pas qu’il n’y ait une certaine disposition qui leur soit à tous essentielle et commune ; c'est jwurquoi , bien qu’un objet fasse une-impression sur un tempérament, et une autre impression sur un autre tempérament, il est certains objeLs qui font impression sur le tempérament de l’homme en général ; et cette impression est toujoui-s la même. La lumière, par exemple, a un rapport si précis avec les yeux du corps humain , (pie quelque dilférents qu’ils juiissent être entre eux, ils en seront toujoui’S frappés de la nu'me sorte. Il en faut dire autant des yeux do l'esprit; leur lumière sont les premières vérités dont nous avons parlé ; (luohiue différents que soient les esprits, il est de leur nature d’étre (‘gaiement frappés. Mais si cette lumière commence à être comjiosée , mêlée , modifiée , alors perdant cette convenance directe qu’elle avait avec la nature des connaissances humaines en général, elle ne fait plus que des impressions diverses, selon le plus ou le moins de différence qui se trouve entre les i‘sprits des hommes. Voilà, ce me semble, dit Timagène, de quoi vous satisfaire, et de quoi vous faire convenir que deux partis iwuvent, avec la raison chacun de son côté, se contredire en certains sujets, quoiqu’ils ne le puissent pas en d’autres.
Vous êtes plus préparé que moi, dit Timagène, sur la matière dont nous parlons, et vous me dites des choses dont je suis obligé de convenir, faute peut-être d’y avoir pensé aussi longtemps que vous. Quoi qu’il en soit, si vous n’exceptez des sujets sur quoi les hommes se peuvent contredire avec quelque raison, que les premiers principes, vous ouvrez un beau champ à la dispute, et les gens qui aiment la chicane doivent être charmés; mais les âmes pacifiques vous sauront fort mauvais gré de ce que vous livrez ainsi tout l’univers à la conlestalion. Est-ce moi qui le fais? reprit Téandre; n’est-ce
pas la nature mi^me, ou plutôt la Providence? Le Seigneur, (lit rÉcriture, a donné le monde jmir sujet de dispute aux hommes.
D(> sorte, interrompit Timagénc en souriant, que vous êtes ici l'homme de la Providence, et que. vous voulez la justifier en justifiant les contestations. Vous avez l>eau plaisanter, dit Téandre, je me fais l'honneur d’être leur apologiste, et elles sont beaucoup plus salutaires au monde que l’on ne pense d’ordinaire. Un Espagnol les appelait les sages-femmes de la vérité : l’expression, comme vous voyez, (^st un peu violente en français; mais enfin il est vrai de dire que sans elles la vérité manquerait souvent à paraître en ce monde. Elle ne s’y montre, la plujtarl du temps, qu'à la faveur des disputes qui éclaircissent les choses en les faisant regarder par leurs différents jours ; donnez-moi, ajouta-t-il, une nation où l’on ne dispute , où l'on ne conteste jamais, ce sera, je vous assure, une nation très-grossière et très-ignorante.
Grâce au Giel , reprit Timagène, la nôtre ne saurait avoir do ce côté-là ni grossièreté* ni ignorance à se reprocher; et, n'y eùt-il que ce que nous y avons vu de nos joui-s , elle doit être la plus polie et la plus savante qu’on puisse guère imaginer. 3e vous entends, dit Tciandre; mais croyez-vous que ce que nous avons vu soit si particulier à notre siècle ou à.notrc nation? Regardez tous les temps et tous les pays du monde, ils se ressemblent assez par cet endroit. Comment, interrompit Timagène, est-il possible qu’on ait trouvé ailleurs des personnes d’un certain caractère conh'ster avec éclat sur les sujets les plus respectables et les plus sacrés?
Ne vous y trompez pas comme le peuple , repartit Téandre, ce sont de ces matières où il est d’autant plus important do ne pas céder, qu’on est plus essentiellement obligé de soutenir alors la vérité que l’on croit avoir chacun de son côté. Parcourez, ajouta-t-il, l’histoire de l’Église, vous y verrez, sous le nom des saints, et des plus grands saints, des choses que nous avons vues de nos jours. Vous trouverez dans saint
B<*rnard et le bienheureux Pierre de Cluny des contestations que d’illustres solitaires ont renouvelées il y a quelques années, et qui semblaient être les mêmes, tant elles avaient de rapport, et par le fond de la matière et par le caractère des antagonistes. En des temps plus anciens , vous rencontrerez les contesUUions de ce qu’il y a eu de plus vénérable dans l’Église : de saint Léon, pape, et de saint Hilaire, archevêque d’Arles; de saint Chrysostome et de saint Épiphane; de saint .\ugustin aux prises avec saint Jérôme , dont les disputes en particulier ont fait Umt de bruit; du martyr saint Cyprien et du pape saint Étienne; et pour tout dire en un mot , des apôtres mêmes saint Paul et saint Barnabé; et de saint Paul encore avec Céphas. Je sais un oinTage où l’on fait l’histoire des contestations de ces saints, et où l’on montre sensiblement la raison qu’ils avaient de soutenir leur sentiment chacun de son côté.
N’auraient-ils pas eu encore un peu plus de raison, demanda Timagène (en s’approchant de Téandre et en baissant la voix), de ne |X)int contester du tout? Je puis répondre avec assurance que non , dit Téandre. Ils se trouvaient dans des conjonctures où leur religion exigeait d’eux qu’ils soutinssent avec constance, avec courage et même avec chaleur, ce qu’ils jugeaient devant Dieu être le plus conforme aux principes de la foi et à la vérité. Mais est-il possible, interrompit Timagène , que dans la chaleur dont vous parlez il n’cntràt pas un peu d’altération? Je m’imagine bien, dit Téandre, que tout saints qu’ils étaient ils ne cessaient pas pour cela d’être des hommes, et que dans l’ardeur du zèle il pouvait leur échapper des traits qui n’étaient pas toujours si mesurés; mais de légères fautes qui sont des suites de riuimanité, ne sont pas incompatibles avec une sainteté véritable , et elles sont consumées par le feu même du zèle qui en a été l’occasion.
Voilà, dit Timagène, un tour assez singulier pour ôter tout d’un coup bien des scandales. Je voudrais que certaines
gens sussent notre entretien; je crois, ajouta-t-il en riant, qu’ils vous feraient volontiers des remercîments pour conclure en leur faveur, comme vous faites, qu’ils pouvaient avoir raison, lorsque tant de gens étaient persuadés du contraire. Qu’ils proOtent tant qu’il leur plaira , interrompit Téandre, de ce que j’ai dit en leur faveur; je leur demande pour unique récompense qu’ils n’en abusent pas ; car enfin ils doivent savoir qu’en pouvant avoir raison , on a quelquefois en effet le plus grand tort du monde.
Téandre ayant beaucoup parlé, se trouva alors un peu échauffé, et il invita Timagène à venir avec lui faire un tour de promenade ; mais celui-ci s’en étant excusé sur la parole qu’il avait donnée à une personne de qualité de l’aller joindre é cette heure-là même, Téandre se relira bientôt après pour aller prendre l’air, accompagné uniquement de ses rêveries, qui lui fournissaient toujours des idées assez particulières.
Analyse do l arlicle précédent.
1. Faces diverses d’un objet. 2. Considérées par divers esprits. 3. Une face vue par les uns, non par les autres. 4. Fait diverses impressions sur divers esprits. 5. Diversité d’impression justifie le oui ou le non sur un même objet.