II- PROPOSITION
Que lu science ne consiste point ù savoir beaucoup.
A mesure (lu’un homme a su davantage et qu’il a actpiis plus de connaissances, ne disons-nous pas qu’il e.st plus savant, ou disons-nous mal? Puis donc que de savoir est ce (|iii1fait la science, ce (pii fera la science par excellence n‘('Si-re pas de savoir lumucoup?
DKS rnÉJlGftS VULGAIRES. 333
Il y a (lu vrai dans C(' raisonnnnonl ; mais il faut k (iï*ni(*U'r, pour n’y laisser rion que de vrai, et pour nous donner une juste idée de ce que c'est au fond cjue la science.
Nous le concevrons par la comparaison de la nourriture ; ce qu’elle est au corps, la science l’est à l’(*sprit ; notre corjis s’entretient, s’augmente, se perfectionne par 1a nourriture; ces mi'ines effets sont en quelque sorte produits par la science dans notre esprit; sans elle, il ne fait que languir, diminuer et di'périr.
Or, qu’est-ce qui nourrit notre corps? Est-ce tout ce que nous mangeons? non : c’(>st un aphorisme incont(*stable, que ce qui mus nourrit est ce que nous digérons. Plus nous mangeons, si nous ne le digérons bien, plus nous sommes incommod(‘s; car, au lieu de faire du sang, qui seul immédiatement entretient notre vie, il ne fait (jue de la corruption qui nous tue.
Le mot de sc/e«cc est équivoque , comme l’est le mot de nourriture ; et mal à j>ropos il se prend par les esprits vulgaires indifféremment pour tout ce quenous mangeons. Quand ils voient un homme manger beaucoup, cet homme se nourrit bien, disent-ils, au lieu que cet excès même est quelquefois ce qui l’empéche de se nourrir faute de digérer. Quand on voit aussi un homme entasser dans son esprit connaissances sur connaissances, on dit cet homme est savant ; mais si ces connaissances ne sont bien digérées, elles ne font qu’accabler l’esprit et l’offusquer ; lui citant cette justesse de pensées et cette finesse do discernement en quoi consiste la vigueur et la vie propre de l’esprit; de sorte (pie sans elle il n’a jilus que des connaissances informes et comme indigestes.
Qu’est-ce donc que cette indigestion spiritiudle , pour ainsi dire, qui emptk-he nos connaissances de former dans notre esprit une science véritable; c’est ce qui arrive, quand elles ne sont ni claires , ni conformes à nos besoins.
(in a ri d’un homme qui croyait faire l’éloge de son fils,
en disant de lui ; 72 a peu d'esprit, mais le peu qu’il en a est bon : on pourrait très-sensément faire cet éloge de certain savant : Il sait peu de choses , mais il sait bien ce qu’il sait. J’aimerais infiniment mieux la parcelle de science do tel homme que je connais, que l’amas de sciences le plus étendu de tel autre homme que je ne connais pas moins. Pourquoi? C’est que le petit nombre de connaissances qu’a le premier, servent à lui perfectionner l’esprit, et l’amas de connaissances dans l’autre, ne fait ipie gâter le sien. L’un sait clairement le peu qu’il sait , et jiar conséquent il discerne avec la même clarté ce qu’il ne sait pas; l’autre ne sachant qu’obscurément la multitude des choses qu’il a retenues, et n’en voyant pas distinctement la nature, les faces différentes et les justes bornes , elles lui sont une occasion continuelle de se méprendre , confondant ce qu’il sait avec ce qu’il ne sait pas. Tel est le caractère des faux savants; nation plus méprisable incomparablement que toute la nation des ignorants modestes, qui ne sont dispost^s ni à se tromper eux-mémes par de fausses lueurs, ni à tromper les autres par des propositions incertaines, des discours vagues et des décisions téméraires , et cela faute d’onlre et d’arrangement dans les matières et de clarté et d’évidence dans les principes.
Un défaut d’arrangement empéche-t-il donc qu’on ne sache ce qu’on sait et qu'on n’ait de la science? Il n’empèche pas qu’on ne le sache; il empêche que ce que l’on sait ne serve à perfectionner l’esprit et à lui donner cette disposition d’oixlre qui dirige les matières entre elles, pour les portera leur véritable but; que si elles n’y tendent pas, elles ne font plus qu'un chaosdans la tête; à peu près comme un amas de pierres, de bois et de ciment ne fait que des ruines dans une place, au lieu d’une maison belle, agréable et utile qu’elles y feraient, si elles y étaient disposées i>ar les règles de l’architecture.
Vous demandez si des connaissances amassées dans l’es-
prit sans cafrangoinent entre elles, ne sont pas toujours des eonnaissances ; et moi je demande si des matériaux amassés dans une place ne sont pas toujours des matériaux ? Oui , mais ils ne sont pas une maison; ainsi des connaissances dérangées ne sont pas la science.
Mais , disent qucUpies-uns , les sciences les plus autorisées sont-elles seulement susceptibles do principes évidents et et clairs? En trouve-t-on de ce caractère dans la médecine, dans la pliysi((ue et en d’autres facultés semblables? Si l’on n'y en trouvait pas, on devrait moins les donner pour des sciences que pour des incertitudes ou des amusements; cependant, à les regarder par leur bon endroit , on y rencontre des principes judicieux et solides.
La médecine, par exemple, a pour principe évident, qu’il faut essayer des remèdes qui peuvent faire ilu bien et qui ne peuvent faire de mal; que faute de remèdes certains, il faut employer les moins incertains. La physique a pour évidence les expériences renouvelées en divers temps et en divers lieux, et la maxime qu’il faut tenir pour raison légitime celle qui s’accorde avec toutes les apparences.
On dira cpie ces principes ne s’étendent pas fort loin , j'en tombe d’accoixl; c’est-à-dire, que l’évidence dans ces sortes de sciences est tri's-lxirnée; mais si on ne la discerne d’avec les obscurités dont elles sont mêlées, elles ne font plus que de la confusion et de l'erreur dans l’esprit, qui prend l’apparence pour la vérité, la Conjecture pour la prouve et la supposition des choses pour leur existence.
Qu’est-ce donc que la science? Je la définis, une suite de cütuiaissances rassemblées avec ordre pour conduire les hommes à leurs devoirs, à leur bonheur, à leur fin.
Toutes sortes de connaissances no servent donc pas à faire une science, puisqu’il en est qui ne servent à rien, ni au devoir de l’homme en particulier, ni au bonheur de la société humaine en général. C’est une connaissance, par c.\emple, que de savoir au juste le nombre des iwés d’une
LXA.MtN
nio (Je Paris; cst-ee la une science? La connaissance de certaines particularités de l'anti([uité est de ce caractère; comme de savoir ietpiel des deux pieds Énée mit à terre le premier, descendant de ses vaisseaux en Italie : la science est rare et curieuse; aussi a-t-on fait des livres sur de si beaux sujets. C'est toujours une connaissance, dil-on; mais que faitelle à la sagesse de riiomme , ou au bonheur de cette société dont il fait partie ?
Tel homme , ajoute-t-on , s<" trouve content de pareilles connaissances; tant pis pour lui , s'il trouve du goût à se nourrir de glands et d’herbes qui ne peuvent faire en lui ([u’un mauvais suc et une santé languissante ; le suc de l’esprit et sa vraie santé ne sont pas un contentement bizarre, tel que peuvent l’avoir des gens ivres ou insensés; c’est le contentement de la raison qui seul est durable et solide; tout ce (pii n’y tend pas plus ou moins directement n’est point une vraie science, puisqu’il ne sert point à conduire l’homme ù sa lin.
Que servent, me demandera-t-on, la grammaire, la poésie , l'éloquence , la musique , la iihysique , et tant d’autres (jui sont regardées comme autant de sciences et de connaissances dignes de l’homme? Il est aisé de répondre.
La grammaire enseigne les principes et l’économie des langues , qui sont le lien de la société , afin qu’on soit en étal de bien prendre la pensée des autres et de leur bien exprimer la nôtre; sans quoi le commerce de la vie civile se changerait on un commerce d’idées confuses, par où les hommes s’embarrasseraient mutuellement , au lieu de se donner un secours mutuel.
La poésie sert à évertuer et à embellir l’imagination, pour l’accoutumer à énoncer avec grâce et avec feu les connaissances dont il faut instruire les hommes, et leur en inspirer le goût par le plaisir de les voir exjioser d’une manière qui llatte.
L’éloquence , par cet endroit , est une soi te de poésie ,
mais fortifiée d’un secours plus exact des preuves et de la force du raisonnement.
Ciîs premières connaissances doivent être soutenues du secours de la philosophie, qui enseigne à diriger nos pensées par la logique, et notre conduite par la morale ; à exciter nos admirations sur les ouvrages du Créateur par la physique, à déployer toute la force, la subtilité et l’étendue de notre intelligence par la métaphysique. Pour la géométrie et les autres parties de la mathématique, outre qu’elles sont comme une dépendance ou une suite de la métaphysique , elles contiennent les principes de tous les arts qui servent aux usages et aux commodités de la vie.
L'histoire sert pour apprendre par des événements remarquables, et la nature des choses humaines sujettes aux plus étonnantes révolutions , et la vanité «les hommes dont les plus ambitieux projets, les desseins les mieux concertés, les fortunes les plus éclatantes, vont toutes échouer au tombeau ; c’est de la sorte un supplément d’expérience qui nous montre ce que nous devons être et ce qui peut nous arriver dans ce qu’ont été les autres et dans ce qui leur est arrivé. De plus, l’histoire cultive agréablement l’esprit, satisfaisant et excitant la curiosité; elle forme le cœur et les mœurs, rendant justice aux personnages vertueux ou vicieux dont elle peint le caractère sans déguisement.
Le besoin de l’histoire fait naître celui de la généalogie qui en forme les liaisons , de la chronologie qui en discerne les temjis , et surtout de la géographie qui marque les lieux où se sont passés les événements ; aussi ces trois connaissances particulières sont-elles dites les yeux de l’histoire; outre que la géographie on particulier a des usages qui entrent dans la plupart des états do la vie.
La musique et d’autres arts semblables servent à délasser et à divertir l’esprit de ses occupations sérieuses , pour le mettre en état d’y revenir avec une nouvelle activité. Le Créateur a fait tout pour lui , et tout pour les hommes par
EXAMEN
rapport à lui ; ce qui sert à leur utilité et à leur agrément légitime entre clans le besoin général do l’homme , ot peut se trouver l’objet d'une science véritable, pourvu qu’elle soit jiroportionnée au besoin particulier de leur situation.
Par cet endroit un musicien sera savant quand il ne saura que la musicpie, s’il la sait bien; un magistrat sera ignorant quand il ne saura que la musique, la srtt-il mieux cjue le plus consommé musicien.
La condition, l’état, le devoir, la situation où l’on se trouve par rapport à Dieu , à sa patrie, à sa famille, au commerce do la vie civile, à la société dont l’on fait partie et avec lacpielle chacun a des engagements particuliers, est la règle particulière sur laquelle se doit mesurer la science de chacun ; puisque sans elle toutes les connaissances ne servent non plus à former l’esprit et le conduire vers sa fin , que les nerfs du corps d’un homme servent à faire mouvoir le corj)S d’un autre homme pour lequel ils ne sont pas faits.
Mettez à la Chine la science de tous les usages de la Chine , c’est une science véritable , parce qu’elle y sert à la conduite de la vie; meltez-la en France avec les mémos détails dans un homme qui ne sait rien des lois et dos usages du royaume ; c’est un nerf déplacé : il ne sert qu’à produire un effet mauvais ou ridicule.
Mettez la science de la généalogie dans un généalogiste de profession, elle le rendra utile à l’État; meUez-la dans la tète d’un officier, dont elle occupe toute l’attention, elle y sera une sicnco pernicieuse à sa propre fortune , et peut-être au bien du service.
Ne faut-il donc admettre pour une vraie science que ce qui regarde en particulier la profession où l’on se trouve engagé? Il ne faut du moins savoir rien qui n’y soit compatible ou subordonné ; de sorte que si l’on se trouve savoir quelque autre chose mieux que celles de sa profession , on est plus ignorant que savant; puis<pi’on manque au point essentiel de CO qu’on doit savoir, et (pie la vraie science de l’homme
le dispose toujours à parvenir à sa fin, soit £;énérale en tant qii’hommc , soit particulière en tant qu’liomiiie de telle profession ; une science inutile est comme si elle n’ètait point , et rien n’est utile que ce qui procure à son propre avantage et à l’avantage de la société dont il fait partie.
Rien n’empèche cependant que, à l’exemple de plusieurs, on ne donne le nom de science à tout ce qu’on sait bien ou mal , à propos ou hors de propos, avec utilité ou dommage ])Our la perfection de l’ànie, comme on peut appeler nourriture tout ce qu’on mange, soit qu’il serve ou qu’il nuise à la santé; soit qu’il se digère ou ne se digère pas : mais si l’on prend soin d’éviter l’équivoque des mots et la confusion des idées, on n’admettra pour science que ce qui sert à perfectionner noire âme, et par là on ne trouvera jamais que la science consiste précisément à savoir beaucoup, mais à bien savoir ce qu’on sait et ce qu'on doit savoir ; le bien savoir, c’est-à-dire avec clarté dans les principes , avec arrangement dans les choses; savoir ce qu’on doit , et par rapport à la fin générale de tous les hommes, et par rapport à la fin de la. condition et de la situation particulière où l’on se trouve; en sorte qu’il n’y ait que cela, et ce qui conduit à cela, qui soit une science véritable.
Anniyse.
1. Science, perfection et nourriture de l’esprit. 2. G» qui nourrit est, non ce qu’on prend, mais ce qu’on digère pour en faire un bon suc. 3. Nourriture de l’esprit indigeste, (piand ses connaissances ne sont ni claires ni conformes aux besoins. 4. Défaut- de clarté produit confusion et méprise. 3. Défaut de confomiité à nos besoins empêche la science de contribuer au bonheur de l’homme. 6. Toute vraie science y contribue. 7. Bien des choses qu’on apprend n’y contribuant pas, ne font point une vraie science.
3/iO
F.XAMEN
Usage.
Le plus j^rand soin de l'houime doit ôtre de régler l'estime (jue méritent les connaissances de l’esprit, puisqu’elles sont l’exercice d'une nature spirituelle, et ce qui est le plus excellent en nous. Elles peixlent leur prix, si elles ne sont telles qu'elles doivent être, c’est-à-dire claires et utiles; .si, par l’abus que nous en faisons, elles ne le sont pas, rien ne sera moins à rechercher ni plus à craindre. Telle est la fausse science; é\itons-la dans nous-mêmes; travaillons à en préserver ceux (jue nous sommes chargés d’instruire ou de faire instruire; c'est le fruit que nous ixnivons tirer des réllcxions exposc-es en cet article.