‹ Œuvres philosophiques du père Buffier de la Compagnie de JésusChapitre 127 sur 138 · III* PROPOSITION · texte numérisé non relu

III* PROPOSITION

<)ue les femmes sont capables de toutes les sciences.

Dans une compagnie de personnes considérables par leur qualité ou par leur mérite , la conversation tomba dernièrement sur madame la marquise de , laquelle a étudié

et sait très-bien l’algèbre. On s’étendait sur ses louanges, et chacun parlait à l’envi de sa pénétration d’esprit , lôrsqu’Artémise vint à dire que c'était dommage que le talent de l’algèbre ni des autres sciences si relevées ne convînt

pas aux femmes , et que la marquise de était un très-bel

exemple qui ne se ferait pas suivre.

Je ne sais si Artémise parlait sincèrement ; car elle-même a du goût pour les lettres, bien qu’elle s’en cache de .son mieux. Peubêtre parla-t-elle ainsi afin d’éloigner le soupçon de femme savante dont on ne fait pas grand cas et dont elle n’aime point la réputation. Quoi qu’il en soit Téandre prit la parole, selon sa coutume, pour soutenir le contraire

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de ce que l’on disait, et déclara qu’il avait souvent admiré en ce point la bizarrerie et l’injustice de l’usage ; puisque, sur l’exemple de la marquise de il croyait les femmes capables, aussi bien que les hommes, de réussir dans quelque science que ce fût.

Artémise, qui n’était pas fûchée d’ètre contredite en cette occasion, non plus que les dames de la compagnie, qui ce jour-Ià aimèrent mieux écouter jwur voir soutenir le mérite de leur sexe que de parler pour suivre leur inclination , Artémise , dis-je , répliqua ainsi à Téandre : Si les femmes avaient en général la capacité que vous leur attribuez, je vous avoue qu’il pourrait y avoir de la bizarrerie dans l’usage ; mais il est bien plus raisonnable do présumer l’incapacité des femmes par la coutume, que de blâmer une coutume si établie pour relever le talent des femmes.

Sans entreprendre ici, reprit Téandre, de faire le procès à l’usage, qui peut avoir été établi sur de bonnes raisons, et sans examiner si un usage contraire n’aurait pas pu s’établir par d’autres raisons aussi bonnes, vous voulez bien. Madame, que je soutienne une cause, laquelle serait beaucoup mieux entre vos ma ins et dans celles de ces dames qu’entre les miennes; mais, puisque votre modestie ne s’accorde pas assez avec la justice qui est due à votre sexe, je demanderais volontiers à ceux qui ne le croient pas capable des sciences, si pour y réussir il faut autre chose que de l’esprit, de l’intelligence, de la raison, ou si les hommes prétendraient seuls en avoir?

Plusieurs d’entre eux, répondit Artémise en souriant, ne seraient peut-être pas trop éloignés de cette prétention; mais, pour ne les faire pas plus méchants qu’ils ne sont, car ils le sont déjà assez, ils diront, avec plus de vraisemblance, que l’intelligence et l’esprit suivent le caractère du tempérament ; et (jue celui des femmes étant plus faible, leur esprit n’a point la trempe qu’il faut pour être à l’épreuve des diiricullés dont l’étude des sciences est remplie.

EXAMEN

Si la trempe de l’esprit, reprit Tc^andre, devait se mesurer par la force du corps, on peuplerait le Parnasse d’étranges sortes de personnes, et les soldats aux gardes y devraient occuper les premiers postes. Cependant, ajouta-t-il, les femmes ne le céderaient pas encore aux hommes de ce c-ôté-là, et elles trouveraient leurs héroïnes en ce genre, comme ils trouveraient leurs héros. Car, pour laisser les conditions serviles, où rien n’est plus commun que des femmes d’un tempérament robuste , quelles étaient les Amazones d’autrefois qui donnèrent tant d’atfairesaux plus vaillants guerriers de l’antiquité? ou k»s Amazones d’aujourd’hui, qui, selon nos relations, font revivre en Améri<|ue, dans une île de la fameuse rivière de leur nom, la force et la valeur des anciennes? Quelles étaient tant d’autres femmes célèbres dans l’histoire ])ar les travaux des armes qu’elles ont si bien soutenus?

Mais laissons cette force de corps dont il n’est pas ici question. Les fatigues d’Apollon ne sont point celles de Mars. L’expérience ne montre pas, c& me semble, que les hommes qui ont les plus larges épaules soient les plus propres à la théologie ou aux mathématiques , aux belles-lettres ou à la philosophie. Parlons sérieusement, ajouta-t-il. Les hommes les plus propres aux sciences se trouvant assez souvent du tempérament le plus délicat, pourquoi la délicatesse des dames y serait-elle un obstacle? et n’est-ce pas, au contraire, une disposition des plus heureuses pour les exercices de l’esprit?

Oui, reprit Artémise, pour les plus légers, et je conçois aisément que la science d’arranger joliment des mots et d’exprimer naturellement les sentiments du cœur, soit en prose ou en vers, s’accommode assez avec la délicatesse des femmes ; aussi les Muses ont-elles été de notre sexe, et nous avons vu de nos jours les Scudéri, les Deshoulières, les LaSuze, les Ville-Dieu , les Bernard et les Chéron, s’étre acquis une réputation que les hommes mêmes se sont empressés à relever ; mais ces talents ne sont guère attachés qu’ù l’imagi-

nation. C’est la fleur de l’esprit, si vous voulez, et ce n’en est pas le solide.

Ce solide, répliqua Téandre, ne se prendrait-il point ici pour ce qu’il y a de plus grossier dans l’esprit, et cette (leur pour ce qui y est de plus exquis? Alors, Madame, votre interprétation, pour être modeste, n’en serait pas moins avantageuse, ni moins équitable à l’égard de votre sexe. En effet, ôtez cette fleur, (jue devient l’esprit? Il n’en reste plus que le marc, si j’ose parler ainsi. Cette délicatesse que vous reconnaissez dans les dames et qu’on ne leur a jamais disputée, emporte avec soi une pareille délicatesse de discernement qui fait le caractère le plus estimable pour les sciences. Faute de ce discernement délicat, combien de savants se trouvent chargés d’érudition comme le seraient en quelque manière les mulets du Parnasse, parce qu’ils ne peuvent ni bien démêler ce qu’ils savent ni en faire un usage agréable? Du moins, personne ne peut-il disconvenir que, comme un diamant délicatement taillé est souvent d’un plus haut prix que beaucoup d’autres diamants de même nature qui le seraient grossièrement, un peu de science avec de la délicatesse est d’un plus grand mérite que beaucoup d’autre science.

Vous voudriez, reprit Artémise, nous dédommager de la quantité par la qualité. Nous ne serions pas trop mal partagées si nous l’étions de la sorte ; mais je crains que vous ne soyez trop indulgent pour nous, et l’expérience, par malheur, nous fait plus de tort que votre raisonnement ne nous fait de bien. Car, avec cette disposition que vous nous trouvez pour les sciences dans la délicatesse attribuée aux femmes, comment un si petit nombre d’entre elles trouvent-elles le moyen d’y réussir? C’est, répondit Téandre, qu’elles ne s’avisent pas de le chercher et de s’y appliquer. Si l’on voulait montrer que les sauvages ne sont pas propres aux sciences, parce qu’on n’en voit point parmi eux qui y réussisse , que faudrait-il répondre ? Mettez-les dans ce train, dirait-on, ils

EXAMEN

zuu

vous y suivront, ot plusieurs d’entre eux vous y passeront. Autant en faut-il dire des femmes. Établissez pour elles des universités, des collèges, des facultés de droit et de théologie,.qu’elles y étudient dés leur jeunesse, et un aussi grand nombre d’entre elles seront jurisconsultes, philosophes et théologiennes qu’il y a d’hommes théologiens, jurisconsultes et philosophes.

I^a dame se prit à rire de cette idée, comme la trouvant plus plaisante que réelle ; mais, pour avoir le plaisir de se faire prouv(*r ce qu’au fond elle était bien aise d’en juger : Eh mon Dieu ! quel malheur qu’une pareille épreuve ne se soit jamais faite! Notre siècle, si amateur des expériences, jK)urra-t-il se paixlonner de ne pas faire celle-là qui serait .si curieuse? Certainement, ajouta-t-elle encore, la tentation prendrait d'y suppléer, comme firent ces femmes de l’antiquité dont j'entendais raconter l’histoire il y a quelques jours. Elles s’appelaient, si j’ai bien retenu leur nom, Lasténic et Axiütée ; ayant choisi Platon pour leur maître en particulier, elles voulurent encore profiter de ses leçons publiques, et s’habillèrent en hommes pour les aller prendre, ce qu’elles faisaient régulièrement.

Ce serait, répliqua Téandre, un soin fort inutile pour l’expérience dont vous parlez. Madame, et elle serait moins curieuse que vous ne croiriez bien, tant on a éprouvé déjà ce (jue l’on voudrait découvrir sur ce sujet. N'a-t-on pas vu des femmes se. distinguer dans toutes les belles connaissances ?

En effet, touchant la politicpie, qui tient le premier rang parmi les sciences humaines, le disputera-t-on à une Zénobie, laquelle, reine d’un état aussi petit que la moindre de nos provinces , sut néanmoins donner l’alarme si longtemps à un des plus habiles et des plus puis.sants empereurs qu'ait eus Rome dans sa plus grande splendeur? à une Pulchérie, laquelle mania elle-même les rênes de l’empire dans les temi>s les plus difficiles, avec une sagesse et une conduite qui auraient fait honneur aux Calons et aux Fabius? à une Élisa-

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beth, reine d’Angleterre, laquelle, dans ces derniers siècles, balançant les intérêts de tous les monarques de l’Europe, s’est distinguée si fort dans cette monarchie , par l’habileté avec laquelle elle sut pendant plus de trente ans donner un frein à l’inquiétude et aux mouvements d’un peuple qui sous les autres règnes a paru si incapable d’étre réprimé.

Pour la science de la philosophie, quels esprits plus pénétrants et plus subtils que ceux d’Aspasie, maîtresse, puis ■femme du grand Périclès, de laquelle Socrate même fit gloire de suivre les préceptes dans sa morale? de Dama, fille de Pythagore, qui exposait si nettement au public la doctrine mystérieuse de son père ? d’Eudoxe, fille du philosophe Léonce, qui par un bonheur extraordinaire de la philosophie, mais dont nous voyons peut-être encore quelques exemples, parvint à devenir la femme de l’empereur même.

Si vous regardez les mathématiques dans ce qu’elles ont de plus abstrait, elles se feront honneur de Cornélie, seconde femme de Pompée, qui n’a pas moinséclaté par l’usage qu’elle avait de la géométrie et de la musique, que par le courage qui la détermina, après la déroute de Pharsale, à suivre son mari eti Égypte, et par la modestie qui lui fit toujours compter pour rien ses plus admirables talents. Une autre mathématicienne nommée Hépalhie, et qui demeurait à Alexandrie sous l’empire d’Arcadius, n’a pas moins illustré les mathématiques par ses écrits sur l’astronomie, sur les sections coniques et sur d’autres semblables traités, qu’elle enseignait publiquement à une multitude infinie de disciples qui venaient l’entendre de toutes parts.

La théologie est une des sciences où les dames paraissent avoir te moins d’accès. Cependant l’université de Padoue no s’e.st-elle pas fait un mérite, il n’y a pas cinquante ans, de donner le bonnet de docteur en cette faculté à la fameuse Pia Cornaro? Constance, femme d’Alexandre Sforce, étaitelle moins versée dans la lecture des Pères que les théologiens consommés? et Marcelle, si célèbre dans les lettres de

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saint Jérôme, ne savait-elle pas admirablement l’Écriture- Sainte et tout ce qui convenait pour en avoir une intelligence très-sublime?

On croirait encore la science des langues peu proportionnée aux bornes qu’on veut prescrire à l’esprjt des femmes ; ' mais quel homme a mieux su les langues latine, grecque et hébraïque, qu'Eustochium, autre dévote de saint Jérôme? ou qui aurait pu mieux savoir toutes les langues vivantes qu’Amalasonte, fdle du grand Théodoric, roi des Goths, à qui elle succéda, laquelle entendait et parlait sans truchements la longue de toutes les nations qui avaient quelque rapjwrt au peuple romain, c’est-à-dii-e de toutes les nations du monde.

On attribue aisément aux femmes comme vous l’avez remarqué, Madame, le talent de parler avec agrément et avec jwlitesse; mais de parler avec majesté, avec force, avec véhémence, c’est de quoi on les Jugerait peut-être incapables , si nous n’avions l’exemple d’Hortensia, fille du fameux orateur Hortensius. Elle fut si semblable à son illustre père, qu’elle harangua devant les triumvirs, sur des matières d’état et en faveur de son sexe, dans les conjonctures où ils avaient assez d’affaires les plus importantes pour ne pas s’amuser à écouter une femme qui n’eût point dit des choses dignes do leur attention.

Une autre sorte de science qui demande une aussi grande étendue d’esprit est celle d’écrire l’histoire ; avec quel succès ne l’a pas fait la princesse AnneComnène, fille de l’empereur Alexis Comnène, et avant elle Pamphilie d’Épidaure, qui a fait de si excellents abrégrés des anciennes histoires? Quelque honorable, Madame, que soient à votre sexe de pareils exemples, ajouta Téandre, je craindrais de vous fatiguer en vous disant seulement ceux qui viendraient confusément à ma mémoire.

Si cela est fatigant , reprit Artémise en souriant , j’espère que je l’écouterais pourtant avec patience, et c’est une vertu

que j’aurais même beaucoup de goût à exercer en celle occasion. Du moins ces exemples ne m’onl-ils fait qu’une peine jusqu’à présent, qui est de n’avoir entendu citer nulle femme savante dans la médecine ; au lieu que j’en ai remarqué , ce me semble , dans toutes les autres sciences.

Vous jugez bien, Madame, reprit Téandre, que s'il y a une science au monde où les dames ne se soient pas mises en peine de briller, c’est celle dont vous parlez; mais peutêtre encore en trouverions-nous des exemples, pour peu que nous voulussions y penser. En tout cas, celui d’une princesse du Nord pourrait tenir ici sa place. Elle avait été promise en mariage à un seigneur du pays, mal fait et grossier, lladingès , roi de Danemarck , en fut indigné ; il vint le combattre , le tua, et fut blessé lui-même dans le combat. La princesse, dit-on, pansa elle-même ses plaies, et avec un succès si heureux, que son malade devint son époux.

L’exemple vaut la peine d’être su , dit Artémise , et il me plaît assez jx)ur servir à me consoler qu’il n'y ait point de médecins parmi les femmes. Il n’en faudrait pas tant à bien des hommes, interrompit Téandre en riant, pour se consoler que même parmi eux il n’y eût point de médecins; et c’est une des sciences du monde dont ils se prévaudraient le moins pour donner à leur sexe une préférence de mérite sur le vôtre.

Vous voulez dire , reprit Artémise , qu’ils ont d’ailleurs de quoi se récompenser abondamment ; j’en demeure assez persuada , malgré ce que vous m’avez dit pour me prouver obligeamment qu’il s’était trouvé des femmes excellentes dans toutes les sciences. En effet, que dans chaque siècle on en ait vu une ou deux ; cela peut se regarder comme de jolis prodiges que la nature se sera égayée à former et qui ne tirent point à conséquence , non plus que l’exemple de la marquise de...., laquelle a donné sujet à cet entretien. Ces prodiges , répliqua Téandre , peuvent être jolis , mais ils no sont pas rares. Notre siècle , Madame, nous met celte vérité

EXAMEN

(k'vanl les yeux? Combien de dames s'y sont distinguées en des sciences aussi épineuses que l’algèbre de la marquise de....; madame de la F.... et madame de la S.... en sont d’illusli-es témoins, sans parler de la reine Christine de Suède et de plusieurs autres à qui il ne mampiait que la mode pour mériter une place dans l'Académie des sciences; de sorte que s’il n’y en a jms encore un plus grand nombre, c’est moins la nature qui épargne ses dons à l’égard des dames, (jue ce ne sont les dames qui négligent de cultiver les dons de la nature.

C’est comme si vous disiez, interrompit Artémise, que les femmes maiu(uent à leur vocation de n’étrc pas savantes, et (ju’elles sont blâmables de n’y pas corresj)ondre. Pour moi , je vous déclare que c’est un reproche qu’elles ne méritent point , et que j’en sais pour ma part un très-grand nombre cpii auraient toutes les envies imaginables d’ètre docteurs de Sorbonne, comme Pia Cornaro fut docteur de Padoue. Il n’y aurait qu’à les laisser faire , ajouta-t-elle encore en riant, les décisions de la Fitculté ne se feraient pas longtemps attendre. Voilà une vuculion au doctorat, reprit Téandre , qui est assez nouvelle pour mériter d’étre examinée un peu de plus près. Bien qu’on soit capable d’un état , on n’y est pas toujours appelé; et si tous les hommes qui auraient les dispositions nécessaires à devenir docteurs do Sorbonne avaient pris ce parti, quelque vaste et profonde que soit l’érudition de ces messieui-s, la guerre et les linanccs n’en seraient pas , je pense , beaucoup mieux administrées ni l’État plus à son aise. La nature a répandu ses dons à tout le genre humain, et la Providence a marqué les bornes où chaque sexe et chaque condition devaient les renfermer.

Après nous avoir bien flattées , dit Artémise , ne prenez- ■ vous pas le train de nous humilier beaucoup, et de nous faire défendre par la Providence ce que la nature nous avait si libéralement accordé? Vous me faisiez soupçonner

DKS PRÉJUGÉS VULGAIRES.

que les femmes étaient criminelles de ne pas travailler à devenir savantes, et je n’en étais pas fâchée; car j’avais de l'inclination à expier mon crime; et vous êtes sur le point de les rendre malheureuses, en leur ôtant la liberté d’acquérir les connaissances qu’elles voudraient avoir. Leur malheur s’adoucira, reprit Téandre , par le soin d’acquérir les connaissances qu’elles devaient avoir, au lieu de celles qu’elles voudraient , et qui ne leur conviennent pas. Que si ce malheur se fait encore sentir à quelques-unes d’elles, il y a tout lieu d’espérer qu’elles auront assez de fermeté pour s’en consoler : du moins par le jeu , par les conversations , les promenades, les visites, et par d’autres semblables secours.

Parlons sérieusement , dit Artémise, ne trouveriez- vous point raisonnable qu’une femme qui aurait du goût pour les sciences y mit jamais son temps; et croyez-vous que la Providence fût pour elle inexorable jusqu’à ce point? Il s’en faut bien que ce soit là ma pensée, répondit Téandre; les dames peuvent se trouver dans une situation où ce serait un devoir pour elles de faire usage de leurs talents pour les sciences, comme cela s’est trouvé elfectivement dans plusieurs de celles que nous avons citées. A l’égard des autres qui ont tant de devoirs à remplir, si elles ont du temps de reste, il leur sera toujours beaucoup plus utile de l’employer à se mettre dans l’esprit des connaissances honnêtes, pourvu qu’elles n’en tirent point de sotte vanité, que de l’occuper au' jeu , et à d’autres amusements aussi frivoles et aussi dangereux que ceux qui partagent la vie de la plupart des femmes du monde.

Comme ce tempérament était celui même qu’observait Artémise , elle témoigna en être extrêmement contente ; et , sans vouloir marquer davantage son sentiment, elle dit qu’avec cela elle n’envierait plus les honneurs de Pia Cornaro , et quelle renonçait volontiers au doctorat. Les autres dames de la compagnie, qui avaient été loiigtemi» sans

EXAMEN

parler, cominem-éroiil à parler presque toiiti*» ensemble, et jamais la chose ne leur fut j)lus parrlonnable , car elles avaient un "rand l)Csoin de se soulager.

Du reste , cemme elles étaient spirituelles et fort équitables, elles trouvèrent beaucouj) d’esprit et de raison à Téandre, et lui applaudirent unanimement, excepté une joueuse ipii trouva fort mauvais qu il eut mis le jeu au nombre des amusements dangereux. Elle n’avait ]>as moins de mérite que les autres dames de la compagnie; mais c’est qu’il n’est point de passion qui ne donne quelque travers aux esprits les mieux faits d’ailleuis.

.Analyse.

\ . Pour acquérir les sciences , il ne faut que de 1 esprit et de l’intelligence. 2. Les femmes en ont. 3. La faiblesse de leur tempérament n’ùte pas leur esprit. 4. Il en est quelquefois plus propre aux sciences qui demandent de la délicatesse. 5. Il n’y a que l’exercice qui leur manque. 6. L’expérience le montre dans plusieurs femmes célèbres ]>ar leur savoir, en divers siècles et en divers lieux.

Usage.

La science consiste non à savoir beaucoup j mais à bien savoir ce qu’on doit savoir; la vraie science des femmes est de savoir bien conduire leur domestique et de n employer le reste de leur talent pour la science qu’à des connaissances convenables à leur état, pour leur former l’esprit et ^ le cœur. Par là elles peuvent , avec utilité , donner a des lectures ingénieuses et sensées, le temps que d’autres

femmes iiourraient donner au jeu , à des parures et a des

conversations frivoles. Les hommes peuvent aussi faire usage de cet article en rendant aux femmes la justice qu’elles méritent par rapport à leur du^wsition pour les

sciences; et encore plus par rapport aux soins qu’elles apporteront pour appliquer cette disposition au gouvernement du dedans et du détail d’une famille. Quand on sait ce qu’on doit savoir dans son état , on est plus solidement savant que les docteurs qui ignorent quelque chose de ce qu’ils ne devraient pas ignorer.

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