IV* PROPOSITION
Qu'il n’y a personne qui n’ail de l’esprit, et personne qui ne manque
d'esprit.
C’est une fable ingénieuse et sensée , que la conversation qu’eurent les dieux dans le ciel sur la question ; En quoi consiste VesprU? Chacune des divinités, par des raisons plausibles, faisait voir qu’il consistait dans le talent qui lui était particulier.
Apollon le mettait dans le talent de faire des vers , parce que c’est à celui-là qu’est communément attaché le nom de bel-espril. Mercure le mettait dans les arts, parce qu’ils fournissent ce qui convient aux besoins et aux commodités de la . vie, et que l’esprit de se les procurer est 1e but de tous nos soins. Minerve le mettait dans les sciences qui sont la source et le principe des arts. Momus dans le secret de se réjouir de tout, pour être toujours content, ce qui est le dernier terme de nos désirs et peut tenir lieu de tous les esprits. Mars le faisait consister dans la disposition de savoir sunnonter les plus grands obstacles et la crainte même de la mort, pour se faire un nom immortel , à quoi aspirent les plus grandes âmes ; Vulcain, dans la douceur de couler doucement sa vie avec un emploi ou un métier honnête, bien qu’obscur; comme il fait lui-même en sa forge, loin du tumulte du monde et du mouvement des passions; Junon, dans l’adresse de parvenir à ses fins et dans l’esprit
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(rintrigne le plus souple et le plus subtil de tous. Enfin Jupiter, invité de prononcer entre les avis différents, invite de son côté les dieux à dire ce qu’ils pensent de l’esprit qui sait se gouverner lui-môme, et remplir la fonction dont il est chargé par le destin, pour le bon gouvernement de l’univers : sur quoi voyant parmi les divinités une émotion de jalousie, comme s’il eût voulu s’attribuer à lui seul le vrai caractère de ce qui s’ajipelle esprit, il leur déclare que les leurs sont de véritables sortes d’esprits et des talents qui ont chacun leur mérite; mais
Que l’esprii le plus estimable Est toujours le plus raisonnable ,
Qui sait toujours le mieux et discerner et voir,
Rechercher et remplir sa règle et son devoir.
Cette fiction convient si naturellement à notre sujet, qu’elle n’a pas besoin d’une plus ample explication.
Ce qu’on appelle de Vesprit n’est donc qu’un talent de l’âme humaine, quel qu’il soit. Partout où se trouvera quelque talent, là aussi l’on trouvera de l’esprit. Ainsi, aux imbéciles près, qui sont incapables de tout, il n’est personne qui n’ait - quelque talent, et, par conséquent, personne qui n’ait de l’esprit.
Tous les talents forment-ils donc ce qu’on appelle de l’esprit? Oui, sans doute. Il est vrai qu’à certains talents qui conviennent à des exercices peu considérables dans le monde, ‘ on ne donne point communément le nom d'esprit, mais la réalité ne s’y trouve pas moins. Est-il , par exemple, un objet plus mince que celui de faire de la tapisserie? Cependant le talent d’y réussir est certainement une sorte d’esprit. Il ne consiste pas uniquement dans les doigts; ils ne sont à cet égard que l’organe de l'esprit qui les dirige par un discernement de connaissances et même de connaissances très-fines, puisqu’il s'agit de distinguer l’impression et l’effet d’un mouvement de la main si imperceptible, que souvent toute la
sagacité do la vue n’y saurait atteindre; aussi les poètes n’ont-ils point fait difliculté do relever l’esprit d’Arachné et de Pénélope par le talent de réussir à faire de belles tapisseries;
J’avouerai peut-être que pour cet exercice il ne faut pas beaucoup d’esprit; mais enfin il en faut, puiseju’il faut de la subtilité de connaissance et de discernement; de sorte qu’en supposant deux personnes d’un esprit parfaitement semblable, celui à qui survient le talent de réussir à faire de la tapisserie aura un peu plus d’esprit que l’autre.
Je dis un peu plus, car je suis fort trompé si, dans un pays où la fortune dépendrait de réussir à cet exercice, on ne regarderait pas ce talent comme un excellent caractère d’esprit : du moins est-il aussi estimable que le talent de découper, do dessiner, do bien danser, de bien chanter, de faire un compliment, de se présenter de bonne grâce, petits talents qui réunis ensemble font une sorte d’esprit qièon ]>référerait souvent à l’esprit de certaine érudition. Que si le total de ces petits talents fait une sorte d’esprit, c’est donc qu’il y en avait effectivement en chacun ou plus ou moins.
D’ailleurs, si on voulait faire la comparaison de la sorte d’esprit propre à faire de la tapisserie, avec une sorte d’esprit de littérature, tel, par exemple, que l’esprit capable de connaître des médailles, je doute qu’il faille moins de discernement et de connaissance pour distinguer au juste le mouvement des doigts et de l’aiguille que pour discerner une médaille antique d’avec une moderne.
On aura beau dire que les choses mécanicpies dé|)cndent si peu de l’esprit que les bêtes mêmes en sont capables, et qu’on a vu des singes faire de la tapisserie.
La réponse est aisée, savoir; que ne connaissant et ne jiouvant rien connaître par notre expérience ni par aucune démonstration touchant la nature ou l’ànie des bêtes, nous n’avons rien aussi à en prononcer, et ((u’on n’a aucune consi'*quence à en tirer contre nous. Que si l’on en pouvait rien
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conclure , ce serait au j)ius qu’elles ont une sorte d’esprit qui nous est incompréhensible; puis, qu’à s’en tenir à ce qu’on dit des singes, il s’en est trouvé non-seulement qui faisaient de la tapisserie, mais encore qui jouaient aux échecs. Peut-être aussi, pour abréger fa réponse, ferait-on mieux d’attendre à voir do ses yeux un singe achever une pièce de tapisserie, ou gagner un jiartie d'échecs.
• Quoi qu’il en soit, comme il ne se trouve personne qui n’ait quelque talent et quelque sorte fl’esprit, il en est encore moins en qui l’on n’aperçût pas incomparablement plus de talents et plus d’esprit, si l’occasion d’exercer ou de déployer leur capacité s’était présentée. De là vient qu’il se découvre une infinité de talents et de grands esprits comme par ha- ,sard, et ce n’est point une fausse présomption d’assurer que parmi les gens du commun ou mémo parmi les paysans, il en est plusieurs à qui il ne manque que des occasions, de l’exercice ou de l’éducation pour être comparables aux plus illustres généraux d’armée, aux plus habiles ministres d’fttat et aux plus grands hommes de lettres.
L’empereur Justin était de la plus basse naissance; un hasard le lira de sa condition, il fut un des plus grands empereurs. L’occasion d’un cordelier égaré dans son chemin lui fit prendre pour guide le petit pa\san Péretli, qui par là fut en train de devenir le fameux pape Sixte V.
Un marchand de Rouen ' n’avait su jusqu’à vingt-cinq ans que compter de l’argent et vendre du poisson salé ; un hasard lui donna la pensée d’apprendre le latin, ce qui le conduisit à savoir ensuite le grec, l’hébreu, le siriaque, et, par l’usage de ces langues, il parvint aux connaissances les plus profondes de l’érudition hébraïque et judaïque. On en a vu les fruits en divers traités publiés dans les journaux sous son nom. Il se trouva au même temps capable des réflexions les plus judicieuses de la politique par rapport au commerce. Le
* M. Le Pelletier.
conseil du roi en a eu des preuves dans un mémoire qu’on lui ordonna de dresser, et qui se trouve l’ouvrage le plus exact et le plus utile que l’on ait peut-être jamais vu en ce genre-là. Combien d’autres exem[)les pareils? l’histoire et l’expérience nous les mettent sous les yeux.
Au reste, dans les conditions un peu au-dessus du peuple, qui est-ce qui ne montre point quelque esprit, ou pour l’intrigue ou pour les affaires, soit aflaires du palais ou de finances, affaires de commerce ou d’économie, économie de campagne ou de revenus réglés, économie de ménage ou de déjrense journalière ; tous ces talents ne demandenms pas des connaissances et des réflexions qui sont l’effet d’une sorte d’esprit, laquelle, pour n’étre pas toujours la plus estimée ]>ar la vanité humaine, n’en est pas moins adoptée par la véritable raison.
Dans la carrière de l’honneur, je veux dire dans le métier, ou des armes, ou de la magistrature, ou des lettres, on verra aussi les diverses sortes d’esprit dispersées si heureusement ou si bizarrement , que chacun souvent donne la préférence à la sienne sans délibérer et sans faire au caractère des autres l’attention qu’il devrait et la justice qu’ils méritent.
Ainsi, dans la littérature, le métaphysicien traite le poète d’esprit superficiel , et le poète traite le métaphysicien d’esprit alambiqué ; l’orateur ne trouve qu’aridité dans la géométrie, et le géomètre que chaleur d’imagination dans l’orateur; le physicien appelle le talent du grammairien esprit de minutie dans les mots , et le grammairien appelle le talent du physicien esprit de supposition et de roman dans les choses. L’esprit de l’historien n’est que pure mémoire selon les uns, et l’esprit du logicien n’est que subtilité stérile suivant les autres.
Tous, parlant ainsi, peuvent avoir quelque rai.son ; mais ils en auraient beaucoup plus de reconnaître une vraie sorte d’esprit dans le talent qui n’est pas le leur, et d’avouer que les talents sont répandus dans tous les hommes, do manière
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que si l'on sait appliquer et cultiver à propos quelque sorte d’esprit que ce soit, il ne s’en trouvera aucun qui ne soit propre à réussir en quelque chose.
L’expérience montre dés erreurs si importantes sur ce point, qu’on n’y saurait faire trop de rédexion. J’ai vu assurer que des enfants n’avaient point d’esprit pour la littérature, parce qu’ils paraissaient incapables d’observer ou d’étudier les règles du rudiment, et de bien composer des thèmes; mais, outre qu’on peut avoir l’esprit de plusieurs sortes de littératures différentes de la grammaire, c’était conclure mal que de juger que ces enfants mômes n’avaient pas l’esprit de la littérature grammaticale : le feu de l’àge et du tempérament , qui causait l’inconvénient dont on se plaignait, était une disposition merveilleuse à prendre dans la suite le vrai goût des langues, et le discernement des expressions ; mais elle leur causait alors un ennui insurmontable, se trouvant contraints à retenir et à pratiquer des règles sèches et abstraites, souvent mal dressées, plus souvent mal expliquées, et dénuées de ce qu’il faut pour plaire à une imagination vive et pour arrêter un esprit actif qui ne se repaît ni de mots ni d’obscurités ; de sorte qu’au lieu de conclure au sujet de ces enfants que leur esprit n’était pas capable de la grammaire, il fallait seulement conclure que la méthode dont on la leur enseignait n’était pas propre à leur esprit ou à leur disposition présente.
Ce que nous disons par rapport à la grammaire peut s’appliquer à toute sorte d’étude ; il n’est personne qui , par quelque endroit qu’on ne découvre peut-être pas, n’ait de l’esprit , et souvent beaucoup d’esprit , pour de hautes et d’utiles connaissances.
Mais s’il n’est personne qui n’ait de l’esprit, il est encore plus vrai et plus évident qu’il n’est personne qui ne manque d’esprit ; car où trouver un homme qui seul réunisse en sa j)crsonne les diverses sortes d’esprits dispersés en tous les autres hommes? La seule proposition se fait sentir d’elle-même.
DES PRÉJUr.ÉS VULGAIRES. 357
f>t est vérifiée par l’expression mémo oeo/r f/e ; car, selon l’analogie de notre langue , celte expression nous fait regarder Yesprit comme un tout général (jni est tellement distribué que chacun n'y atteint que par partie, puisque de l'esprit ne signifie qu’une partie de l’esprit du genre humain, comme ’ de l’eau ne signifie qu’une partie de l’eau qui est dans la nature ; en sorte qu’on est convenu de dire absolument des gens qu’ils ont de l’esprit quand ils ont plus que d’autres d’une sorte d’esprit , laquelle se trouve estimée par rapport à certaines circonstances de lieux , de temps, de nation, dégoût, ou de modes particulières. Un jardinier trouve avec raison que son fils à de l’esprit quand il en a pour bien tailler les arbres, tandis qu’il ne lui en trouverait point si, manquant de celui-là, il en avait plus qu'il ne faut pour être habile médaillisle.
Mais une preuve trop évidente qu’il n’est personne qui no manque d’esprit, c’est que ceux qui sont le plus universellement reconnus pour en avoir davantage ne sont pas toujours ceux (jui sont le moins répréhensibles du côté de la conduite. Ils manquent donc d’esprit dans un point le plus essentiel , (pii est de voir l’importance de se régler. Si l’on dit qu’ils la voient, mais que leur goût et leur passion les emportent, ils manquent toujours de lumières pour connaître le besoin qu’ils ainaient de se surmonter eux-mémes, et le pouvoir qu’ils en ont, s’ils le veulent efficacement.
Anal} se,
\ . Le mot esprit s’applique aux divers talents de l’àme. 2. Les talents même extérieurs viennent d’une sorte d’esprit et d’une sagacité de l’àme. 3. Le discernement pour diriger ou raiguille ('n faisant de la tapisserie, ou le pinceau en faisant un tableau , vaut bien celui de discerner une mcVJaille fausse d’avec une vraie, i. Chacun, excepté les imbéciles,
' Grammaire franc., nomb. i52 et 157.
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ayant quelque talent, tous ont de l’esprit. 5. Les conjonrlures le font voir en des personnes qui n’avaient jamais montré do l’esprit, et en qui il s’est trouvé un esprit éminent. 6. Il n’est personne qui ne se trouve propre à quelque chose, et par conséquent qui n’ait do l’esprit. 7. On méconnaît l’esprit, parce que chacun veut injustement préférer la sorte d’esprit qui est de son goût à une autre sorte d’esprit qui souvent vaut autant ou mieux. 8. Tous" ayant de l’esprit, tous au même temps en manquent, manquant de quelque talent qui est dans un autre. 9. Les plus grands esprits manquent souvent de l’esprit le plus essentiel , qui est celui de la conduite et du devoir.
Usage.
La vérité précédente doit in.spircr aux hommes du courage et de la modestie : du courage à l’égard de ceux qui, se défiant trop de leur esprit, ne se croient capables de réussir à rien. Qu’ils cherchent, qu’ils essaient, qu’ils mettent en usage leurs talents, ils se trouveront souvent plus utiles à la société humaine que beaucoup de gens qui passent pour avoir de l’esprit. Parmi ceux-ci, il n’en est aucun qui ne doive conserver de la modestie, ([uelque talent qu’il trouve ou qu’il suppose en soi ; il est beaucoup d’autres talents qu'il n’a pas , et par lesquels il doit estimer plus que lui un nombre infini de personnes en qui ces talents se rencontrent.