‹ Œuvres philosophiques du père Buffier de la Compagnie de JésusChapitre 129 sur 138 · V“ PROPOSITION · texte numérisé non relu

V“ PROPOSITION

Que les peuptes sauvages sont pour le moins aussi heureux que tes peuples polis.

Il y avait quelques jours que Timagênc avait été obligé de faire compagnie à un seigneur étranger qui voyageait en France, appelé le comte de F.... Une aprés-dinée qu'ils

étaient venus ensemble au Palais faire (jiielqucs empiètes , Téandre vint à passer, salua Timagène et le joignit. Celui-ci dit aux deux personnes avec qui il se trouvait fout ce qu’il fallait pour les déterminer à commencer une liaison d’estime et d’amitié. Le seigneur étranger fut ravi d'avoir deux hommes d’esprit au lieu d’un avec qui il pùt vivre familièrement, et apprendre ainsi plus aisément, en les entendant parler, à parler iui-méme notre langue , qu’il ne savait que très-peu. C’est pourquoi, prenant l’occasion du beau temps qu’il aperçut , il les invita à faire ensemble un tour de promenade , pour venir ensuite souper chez lui , où il devait avoir compagnie. Dès qu’on eut fini les honnêtetés qui se font d’ordinaire quand on monte en caresse , le comte en fit de bien plus grandes à Timagène et à Téandre sur les charmes de leur pays et des personnes qui l’habitent.

11 est vrai , dit sur cela Timagène , que ce qui me revient de tous les pays du monde sert à me faire bénir ma destinée d’être né en France et de demeurer à Paris; il me semble qu’il vaudrait autant ne pas vivre que de vivre autre part, et je m’en tiens au sentiment de M. le comte, qui m’a répété plusieurs fois que de toutes les nations la plus polie et la plus heureuse était la française.

Tout ce que nous dit M. le comte sur ce point, reprit Téandre , est très-obligeant ; mais je suis bien sùr que , si vous aviez autant voyagé que lui , vous ne demeureriez pas tout à fait dans ces sentiments, du moins ne confondriezvous pas , comme vous faites , les deux idées de peuples polis et do peuples heureux, et je ne vois pas que le;s Iroquois se sachent fort mauvais gré d'être au nombre des jMîuples sauvages.

Si nous n’étions pas avec M. le comte, que nous devons ontretenir de choses plus amusantes, dit Timagène, nous ferions ici, comme il nous est arrivé d’autres fois, une espèce de dissertation au lieu d’une simple convei’sation de promenade ; sur quoi le comte leur fit entendre qu’il aurait

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un cxtrèmo plaisir à les voir {wursuivre leur entretien; que la matière qu’ils avaient entamée lui agréait beaucoup , et (|u’il entrevoyait dans l’opinion dcTéandré, quelque extraordinaire ([u'elle fût, certains traits cachés de vérité qu’il serait ravi de voir déméler.

Pour moi, reprit Timagène, je ne 'sais où la vérité ne se cache point, si elle se trouve dans la pensée que Téandre nous projwse ; car enfin il est constant que ce qui fait les hommes heureux c’est la raison, et que la politesse n’est autre chose que la perfection de la raison même. J’ai bien peur, dit Téandre, que cette raison, dont vous prétendez que la politesse est la perfection, ne soit une raison frelatée (si j’ose parler de la sorte ) , c’est-à-dire bien mélangée par la passion ; de manière que la passion contribuant beaucoup plus au malheur des hommes que la raison ne contribue à leur bonheur, les nations polies se trouveront peut-être encore un peu plus malheureuses que les nations sauvages.

Î^Iais, interrompit Timagène, toutes les institutions qui distinguent les peujdes polis ne tendent-elles pas à rendre la société des hommes plus accomplie? Se donner à toute occasion des marques de respect, se saluer les uns les autres dès qu’on se rencontre , ne se point parler qu’on ne se témoigne de l’attachement et un dévouement récii>roques par les termes les plus affectueux , se rendre mutuellement des visites où l’on observe de parler, de se couvrir, de s’asseoir avec des circonspections particulières, tout cela, dis-je, ne fait-il pas que les nations polies sont aussi les plus honnêtes et les plus heureuses?

Nous en voyons d’admirables effets, repartit Téandre; témoin cet Iroqnois qui, apercevant en Canada des Français se prendre de paroles sur un sujet assez léger, s’arrêta devant eux , admirant comment peu à peu ils haussaient le ton , pour en venir méthodiquement à mettre l’épée à la main et à s’égorger. Cela est curieux, disait-il, et vaut la peine d’être regardé. S’il avait su combien nous nous applaudissons d’être

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polis, n’aurait-il pas ajouté : Cette nation a grand droit de se prévaloir de sa politesse, et elle en tire un excellent usage. Sérieusement parlant , poursuivit Téandre , si nous sommes plus heureux que les Iroquois, du moins faudrait-il, pour notre réputation , que celui dont je viens de parler s’en fût aperçu , et que ses compatriotes s’en aperçussent aussi.

Si cela n’est pas, reprit Timagène, c’est la faute des particuliers qui n’entrent pas dans l’esprit de la politesse de leur nation, puisqu’elle insinue aux hommes les sentiments do déférence qu’ils doivent avoir les uns pour les autres, par les marques qu’elle les oblige de s’en donner. Il me paraît, dit Téandre, qu’elle ne les insinue guère plus que le personnage d’un comédien lui insinue d’étre ce qu’il représente. Combien croyez-vous qu’il lui faille de temps à représenter le héros, l’honnéte homme et l’homme de bien pour le devenir en effet? ou plutôt no s’accoutume-t-il pas toute sa vie à en jouer le rôle et à ne l’étre jamais? Un homme, en gardant toutes ces honnêtetés et ces amitiés de commande que prescrit la politesse ne joue pas moins la comédie ; s’il ne lo croit pas faire, il se trompe, et s’abuse lui-même en trom- {>ant et en abusant les autres. Jugez-en par votre propre expérience, poursuivit-il : êtes-vous toujours également disjiosé à servir tous ceux à qui la politesse vous fait dire également que vous êtes tout à leur service? Avez-vous une égale idée du mérite et de l’esprit de ceux à qui vous témoignez la même estime et à qui vous faites sur cela les mêmes compliments?

Toujours, reprit Timagène, c’est beaucoup dire ; car enfin, comme on sait , les compliments sont des compliments. Justement, interrompit Téandre; et les protestations do services, des paroles qui n’engagent à rien ; et les visites de pures cérémonies, et les honnêtetés qu’on se fait sont des personnages qu’on joue; voilà l’exercice familier de la politesse, qui manque fort aux sauvages pour vivre contents; ils ne savent pas , à beaucoup près , si bien que nous le secret de

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s’cn faire accroire les uns aux autres, de se dire des choses qu’ils ne pensent pas, et de se témoigner les sentiments du monde les plus obligeants et les plus humains , qu’ils sont fort éloignés d’avoir. Parlons plus nettement, ajouta Téandre; n’ost-ce pas que les peuples polis sont les plus artificieux, et que les sauvages sont les jdus naturels?

En effet , la nation de l’Europe qui a les passions les plus vives est celle, comme vous savez, qui les sait mieux cacher, et qui montre en ce point une plus grande iwlitesse. La société humaine en ce pays-là en est-elle plus agréable et plus heureuse? ou plutôt n’en est-elle pas plus soupçonneuse et plus génée? C’est que par cet endroit elle est la plus éloignée de ce caractère simple et uni que la nature inspire , et que la politesse , très-voisine de la politique , ne fait guère que corrompre. L’histoire nous le fait remarquer dans le peuple le plus illustre. Tant que les Romains demeurèrent âpres et sauvages ils furent vertueux et heureux au même temps.

La politesse qu'ils acquirent dans la suite, contre le gré do leurs plus grands hommes, les livra à leur corruption et à leur malheur.

Pourquoi, dit Timagène, rejeter cette corruption sur la politesse? Si elle est Jointe à des vices, elle ne les autorise pas; elle les détruit môme autant qu’il lui est possible en arrêtant leurs effets, dü moins à l’extérieur. Il est vrai , dit Téandre; mais l’intérieur n’en est jias plus réglé; il en est ici comme de certaines fièvres ardentes qui laissent quelquefois au dehors je ne sais ([ucl air de santé et d’emboniioint ; elles n’en sont que plus malignes au dedans. Peut*être que si elles paraissaient, elles se dissiperaient plus tôt et en feraient moins souffrir. Ainsi, ce déguisement spécieux n’est pas un avantage plus véritable que tous les autres qui se trouvent chez les peuples polis , et que n’ont point les sauvages.

Vous voilà tout à coup, dit Timagène, dans une indifférence bien généreuse à l’égard des avantages et des com-

nMxJiU‘6 (k? l’Europe. Mais que deviendra donc votre pendule qui vous a donné tant d’inquiétude pour la faire raccominoder avec justesse? Vous en passeriez-vous volontiei*s, ou croyez-vous que ce fût uuo commodité qui vous soit commune avec les sauvages?

Ah! dit Téaudre en souriant, n’est pas sauvage qui veut, et Je ne suis pas assez heureux pour me passer de pendule. Au reste, les Cana^lais ne s’en mettent pas plus en peine que nous ne nous mettons en peine de porter des raquettes aux pieds, afin de courir sur la neige aussi vite et aussi légèrement qu’eux. Que peut faire à notre bonheur, demanda Timagène, cette commodité, dont nous ne nous soucions point , et que la plupart de nous no connaissons seulement pas? et que fait au bonheu» des sauvages, répliqua Téandre, la commodité d’une pendule? S’en soucientils, et la connaissent-ils davantage? Savez-vous ce que produit cette politesse, par rapport au point dont nous parlons? Elle nous fait naître des désirs, et nous forme des besoins, puis elle nous donne l'invention d’y remédier. Le plus court et le plus aisé serait de n’avoir ni ces désirs ni ces besoins ; car ne vaut-il pas mieux n’étre point malade que de trouver des remèdes à la maladie? Vous vous consolez aisément, dit Timagène, do tout le mal que vous fait ce besoin et cette envie ; franchement je m’en consolerais aussi , car pour être heureux il faut des désirs, et des désii-s satisfaits; voilà ma philosophie.

Savez-vous, reprit Téandre, que c’est la vraie philosophie de certains jietits-maîlres, qui \eulent toujours avoir de l’appétit pour avoir le plaisir de manger toujoui's, et qui veulent exciter leurs passions afin de les satisfaire? Mais disons la vérité, les satisfait-on jamais qu’elles ne s’irritent de nouveau, et qu’elles n’exigent beaucoup plus qu’on n’a de quoi leur fournil ? Regardez sous ce jour, et avec <juel(|ue réflexion, toutes les commodités que donne la jiolitesse, et vous jugerez avec moi qu’au lieu de rendie les hommes plus

heureux, elle les rond au contraire beaucoup plus misérables.

Vous usez d’une précaution fort sage, reprit Timagène, do demander ici de la réflexion, et l’on ne voit pas d’abord de quelle sorte les commodités de la vie peuvent rendre les gens misérables. Ce seraient dos commodités fort incommodes, ajouta-t-il en riant; je no vois pas néanmoins que ce soit un grand inconvénient d’avoir en France de bons carrosses, tels que celui où nous sommes actuellement, qui soient comme autant de maisons portatives , avec lesquels vous allez partout sans sortir de chez vous, et qui vous mènent si vite et si à l’aise, qu’il semble qu’en même temps vous soyez insensiblement multiplié en différents pays; il en faut dire autant, ajouta-t-il, de toutes les commodités qui se trouvent chez les peuples polis, et qui y rendent la vie si délicieuse.

Il est vrai , reprit Téandre , qu’une vie sensuelle est ordinairement la suite de la politesse ; mais une vie heureuse est fort indépendante de tout cela. Car, enfin, quelle esj)èce de bonheur croyez-vous que nous ait apporté l’usage du carrosse, sur quoi vous semblez avoir pris plaisir d’insister? Est-il autre chose dans le fond, qu’un remède à un besoin qu’il a amené avec lui , et un besoin plus grand que n’est le remède? Qui se plaignait, il y a deux siècles, de n’avoir point de carrosse? qui en manque aujourd’hui sans s’en plaindre? et combien de gens en manquent? Voilà donc autant de malheureux depuis l’invention du carrosse , qui ne l’eussent point été auparavant. De quoi se plaignent ceux-ci , dit Timagène , n’ont-ils pas toujours la ressource des siècles précédents? Qu’ils se passent de carrosse et qu'ils prennent patience. N’estce donc pas un malheur, reprit Téandre, qu’il faille aujourd’hui de la patience là où il n’en fallait point autrefois? Il en a toujours fallu tant en ce monde, dit Timagène en riant, que celle qu’on demande ici de surcroît ne paraîtra pas dans le reste. Eussiez-vous mieux aimé , pour cette petite épargne,

qu’on eût été privé des carrosses? Sérieusement parlant, ajouta-t-il, que deviendraient à Paris, sans cela, les personnes de condition, et comment s’y feraient les alfaires?

Avez-vous vu dans l’histoire, répondit Téandre en riant à son tour , qu’avant Henri IV, on manquût dans Paris, faute de carrosses , à soutenir sa condition ou à terminer les affaires; tout cela ne s’y faisait-il pas aussi gaîment pour le moins, qu’on le fait aujourd’hui avec un carrosse? Ni l’ambition ni la paresse n’en ayant pas encore introduit le besoin , on n’y pensait pas. On avait de la vigueur, on faisait un exercice qui entretenait la santé, et l’on était toujours prêt à agir sans avoir besoin que de soi-méme ; au lieu que pour faire deux pas maintenant , il faut un attirail tout entier, composé de mille pièces différestes; une desquelles venant à manquer, on devient tout d’un coup comme si on n’avait jamais eu de jambes, ou qu’on les eût perdues. Ajoutez à cela, poursuivit Téandre, l’amas de mauvaises humeurs que produit la nonchalance de se laisser porter en tous lieux , comme des corps qui n’auraient ni mouvement ni vie; les sauvages, non plus que nos pères, n’ayant jamais senti quatre ou cincj sortes de maladies qui sont venues en France, comme à la suite de nos carrosses.

Je veux bien vous avouer, dit Timagène, que j’ai fait souvent cette réflexion , et qu’elle m’a paru judicieuse; mais, d’autre part, comment, sans carrosses, faire de longues traites, et aller seulement deux fois le jour d’un bout à l’autre de Paris? Comment faire aujourd’hui? répondit Téandre. Je serais peut-être embarrassé à vous le dire, car le mal commence d’être bien invétéré. Mais comment eût-on pu faire? Rien n’aurait été plus aisé ; c’était de ne pas laisser naître parmi nous l’envie d’avoir des carrosses pour faire a>s longues traites , et pour vouloir aller au-delà des commodités essentielles que la nature nous avait données en nous donnant des jambes. Que ne nous servions-nous bien de cet avantage! nous l’aurions trouvé bien plus grand que nous

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ne penaonâ; il ne fallait que nous exercer a marcher; nous aurions fait comme les sauvages aisément d(« dix et vingt lieues par jour; n’en est-ce pas assez? En vouloir davantage, c’est ouvrir à nos désirs une carrière extravagante qui ne se peut jamais fournir.

On a inventé dos carrosses pour contenter la fantaisie d’arriver promptement là où très-souvent l’on n’a rien à faire ; mais avec cette invention , la fantaisie a-t-elle été contente? Non, les carrosses traînés par les mômes chevaux n’allaient pas assez vite, on a eu recours aux relais; et un simple relais a-t-il sufti? Non encore, il en a fallu plusieurs pour les courses les moins longues; et les relais multipliés ont-ils à la fin pu suivre ou atteindre la saillie de notre imagination? Il s’en faut bien, on a,fait des chaises de poste; et que ferat-on après cela, afin d’aller avec une plus grande rapidité? Il faudra bien , pour l'attelage des chaises de j)Osto , faire venir d’Asie ou d’Afrique des dromadaires; car ils font deux ou trois fois plus de chemin que nos meilleurs coursiers; cela manque bien à un État aussi poli que la France, qui sait pourvoir avec une si haute prudence à toutes les commodités de la vio; après cela, ajouta-t-il. en riant, il ne nous manquera plus que d’atteler, selon l’idée d’un certain visionnaire, nos chars à des fusées volantes, et d’en faire force relais, ou plutôt pour n’en pas faire à deux fois, il faudra faire tirer les carrosses par des animaux semblables auxxlragons volants de Médéc.

De la fable tant qu’il vous plaira, pour réjouir l’esprit , ditTimagènc, mais pour éclaircir le sujet dont nous parlons, il faut de la réalité. Je le vois, interrompit Téandre, vous aimez mieux vous en tenir aux dromadaires, car rien n’est plus réel. Pourrjuoi non? reprit ïimagcne. Ne serait-il pas effoctivemonl souhaitable que nous en eussions en France? Très-souhaitable, repartit Téandre; mais les dragons volants le seraient encore incomparablement davantage; les beaux voyages que nous ferions ! comme les astres , on un

jour, le tour du monde. N’esl-il pas vrai que l’humeur française s’accommoderait fort d’un expédient pareil pour satisfaire sa vivacité? Mais la raison qui ne pense qu’à ce qui peut véritablement contenter l’esprit de l’homme , sans égard à la fanti\isie ni à la passion , ne se soucie pas plus do dromadaires que de dragons ailés ; et la chose est manifeste : vous êtes-vous jamais senti incommodé do n’avoir pas un dromadaire pour voyager? Qui de nos jeunes gens les plus évaporés, les plus empressés d’aller à Versailles en une heure pour s’en revenir à l’instant sans y rien faire, a seulement regretté de ne pas trouver deux ou trois dromadaires de louage et de relais? Cependant, que l’usage en soit une fois connu à Paris , alors tout le monde aura besoin de dromadaires; on ne pourra plus s’en passer; à quel prix que ce soit, il en faudra; le moyen, diront mille dames à leurs maris , qu’une femme de condition dure sans un équipage de dromadaires? Des chevaux pour conduire un carrosse! cela est misérable , on n’avance pas : il faut un quart d’heure pour traverser Paris, un bourgeois en fait autant à pied.

Vous voilà en bon train avec vos dromadaires , interrompit Timagène; vous no les poussez pas mal, mais où les menez-vous? Au point dont il s’agit, repartit Téandre , nous n’avons point de dromadaires en Franco, et nous n’en sommes pas moins heureux ; les sauvages , qui n’ont point toutes les commodités introduites parmi nous, n’en sont pas moins à leur aise pour être moins délicats ; car qu’est-ce que la délicatesse à la bien définir? une pure misère.

Quelle idée de délicatesse, demanda Timagène, voulozvous ici nous donner? Quoi! traiter de pure misère ce qui est comme la fleur des douceurs de la vie? Toutes ces fleurs et ces douceurs-là, dit Téandre, me rappellent l’idée des Sybarites. Leur politesse et leur délicatesse étaient montées à un point, qu’une seule feuille de rose pliée dans leur lit, les incommodait jusqu’à les empêcher de dormir. Le remède était aisé , interrompit brusquement Timagène; il n’y avait

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qu’à n’y point mettre de feuilles de rose. Le remède était aisé, reprit Téandre , à ceux qui n’étaient point Sy barites ; mais à des gens que la délicatesse avait réduits à avoir besoin do mettre des roses dans leur lit pour prendre un peu de sommeil, le remède était presque aussi rude que le mal. De quelle extravagante délicatesse me parlez-voug? interrompit de nouveau Timagène; et pourquoi la confondre avec la politesse qui ne donne point dans cet excès?

Avez-vous fait réflexion, répliqua Téandre, que le terme d’excès ne signifie rien que par certains rapports; et que, comme la délicatesse des Sybarites est excès pour nous , la nôtre ne l’est pas moins pour d’autres peuples? Si l’oii disait aux sauvages qui habitent le fond de l’Amérique qu’il y a une nation où des gens ne peuvent manger qu’avec de la vaisselle d’argent , et ne peuvent dormir que dans des draps de la plus fine toile , sur un matelas de coton ou sur un lit de plume; trouveraient-ils plus loin de leur manière de vivre à la nôtre, que nous n’en trouvons de la nôtre à celle des Sybarites? Je m’imagine bien aussi, ajouta-t-il, qu’en cas que ceux-ci eussent entendu parler de nous, ils n’auraient pas conçu qu’avec notre manière de vivre on pût être heureux. Se mettre au lit sans feuilles de roses, quelle rusticité, comment reposer! Et nous, nous disons en parlant des Iroquois, qui n’ont ni draps, ni matelas, ni lits, quelle férocité , quelle vie ! peut-on être heureux de la sorte?

Do grâce, répliqua Timagène, no vous en tenez pas sur ce point au seul raisonnement ; fortifiez vos idées d’un peu d’expérience, et voyez comment vous vous trouveriez de vivre de fagamité', comme les Canadais, d’être nu ou presque nu , et do loger au milieu des forêts dans une mai.son faite de branchages d’arbres. Vous m’en avertissez un peu trop tard, répondit Téandre en riant; l'habitude m’a gâté le tcmiMÎramcnt , il n’est plus propre à faire des expériences ,

' Nourriture d’eau et de blé d’Inde.

mais ello ne m’a point gâté la raison, et c’est assez pour l)ien juger. Dans tous les hommes l’éducation tient lieu aussi l)ien qu’en moi d’une seconde nature , mais c’est de cette seconde nature dont je me plains ; elle est de contrebande dans le monde, s’il est permis de parler ainsi. Il n’y avait qu’à s’en tenir à la première. Nous aurions éproun; que, sans les commodités dont on se fait une nécessité parmi nous, on pourrait vivre aussi content que nous le sommes et à moins de frais; car, selon mon premier principe, tous les avan- ' tages de la politesse ne sont que des raffinements et des exercices de sensualité qui nuisent plus au véritable bonheur qu’ils n’y sauraient contribuer.

Je vois, dit Timagènc, qu’il faut vous faire un sacrifice de toute la politesse qui aurait la moindre intelligence avec la sensualité ; vous n’ètes aujourd’hui que pure raison, ajoutat-il en souriant; je vous en félicite; mais je m’en félicite aussi moi-même , puisqu’au moins vous serez obligé par là d’estimer la politesse qui favorise la pure raison et les droits les plus essentiels de la société humaine ; car, je vous le demande, sans la politesse y aurait-il des villes, et de grandes villes qui rassemblent comme en un lieu seul tous les hommes ou tous les caractères d’hommes qui sont au monde, et cela pour se donner mutuellement le secours qu’ils peuvent attendre les uns des autres? Ce n’est pas tout : la politesse qui fait les villes , fait de plusieurs villes un état policé et composé de différentes conditions qui, partageant entre elles toutes les fonctions de la vie, les remplissent d’une manière plus parfaite, et donnent à la société humaine un avantage infini; voilà donc, parmi les peuples polis, des caractères particuliers de bonheur, non-seulement essentiels et solides, mais encore raisonnables et sensés.

Il est vrai, dit Téandre, que vous marquez parfaitement bien les avantages les plus réels de la politesse, ou plutôt les seuls qui le soient par rapport au bonheur qu’elle peut apporter aux hommes; mais pour avoir leur rt'alité, ont-ils

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tout le mérite cjue vous leur donnez , ej font-ils si fort pencher la balance qu’elle ne demeure plus dans l’équilibre à l’égard d’un lro(iuois et d’un Français?- Vous trouvez que la vie du sauvage est ennuyeuse dans les bois; il trouve que la vôtre est fatigante dans Paris. Un d’eux, qu’on y amena il y a quelques années, s’y déplaisait à mort. Qui sera le juge entre vous et lui sur ce point? vous-méme, car vous n’en voulez point d’autre, lié bien, tout au moins , écoutez ces • raisons : Quel tumulte, dit-il , que votre ville ! quel étourdissement ! Quel amas de gens dont on n’a que faire, qui vous importunent, qui vous commandent, de qui vous dépendez! Quel fatras de circonspections où vous êtes assujettis ! Quelle multitude de règlements dont vous êtes les esclaves I N’estce rien que tout cela ? et si vous n’en sentez pas tout le poids à cause que l’habitude vous y a accoutumé , croyez- vous que l’habitude ne puisse pas avoir rendu agréable aux sauvages la liberté entière dont ils jouissent au milieu des bois, et dont les hommes sont naturellement si jaloux?

Quelle liberté, dit Timagène, que de n’avoir nulle de^ meure, nulle habitation, et d’être toujours errants comme des bêtes farouches ! Pour avoir (lueUiue chose de commun a^ec elles, répondit Téandre, en sommes-nous, nous autres, moins raisonnables et plus féroces? Croyez-moi, ajouta-t-il, il est moins déshonorable aux sauvages de courir et de se promener comme les bêtes, qu’à nous de boire et de manger comme elles. Est-il rien, au contraire, do plus digne do l’homme que de parcourir- divers endroits do la terre ; elle est toute pour lui ; il la doit toute habiter autant qu’il lui est possible. Tandis que vous demeurez à Paris, tout Paris qu’il est, vous n’habitez tout au plus que trois lieues de pays; pour pou que vous alliez au delà, vous quittez votre logis et votre famille , et vous perdez ainsi les plus doux avantages de la vie. Un bravo Iroquois, avec sa maison et même avec sa nation tout entière, se trouve au bout do sept ou huit cents liouos sans avoir quitté sa patrio, de

DES PRÉJUGÉS VULGAIRES. S7l

sorte qu’il ne fait qu'en être plus gai et s’en mieux porter. Vrai voyage de santé, reprit Timagène, courir les bois sans provisions, sans secours, sans aucune des choses utiles à la vie. Vous retournez un peu, interrompit Téandre, à la politesse sensuelle; c’est un point réglé entre nous, et je ne vous ai pas vu, sur ce chapitre, trop loin du ternie où je vous souhaitais. Mais que parlez-vous de provisions et de secours pour les voyages; les sauvages en manquent-ils? Une arbalète pour tirer un castor ou un chevreuil, en faut-il davantage? Quand il est tué, on le fait rôtir dans la forêt môme; le bois ne se cherche pas loin ; on met on pièces le chevreuil , on le partage , on le mange ; avec cela on est frais et dispos, on rit, on danse, on se rejouit. Faites un précis de tout l’agrément de Paris , formera-t-il un bonheur aussi pur ou plus véritable que celui-là?

Quelle que soit, dit Timagène, cette nouvelle espece de bonheur dont vous faites l’éloge , vous apercevez-vous qu’on la réduisant à ces bornes, vous détruisez tout d’un coup les arts et les conditions qui sont essentiellement ordonnés pour rendre l’homme heureux? Ne serait-ce point , répliqua ïéandre , qu’en voyant un bonheur fort indéjiendant dos choses que v ous dites , vous commenceriez à voir aussi qu’elles n’y sont pas si nécessaires? Du moins les sauvages s’en passent-ils très-bien en Amérique , comme nos pères s’en sont très-bien passé dans les premiers siècles du monde, qui faisaient ])ourtant l’àgc d’or, et qui étaient des siècles d’innocence et de tranquillité.

Quoi ! dit Timagène, vous ne regarderez pas comme une prérogatK'e essentielle dos peuples polis, et les lois qu’ils obsen’ent pour rendre une justice exacte, et les sciences qu’ils cultivent pour perfectionner les esprits? Daignez me répondre on deux mots sur cet article, car je vois que nous sommes sur la ün de not o promenade , et sur le point d’entrer chez M. le comte ; je suis certain que la compagnie qui nous y attend peut-être déjà , et avec qui nous devons sou-

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por, ne s’accommodera pas comme lui d’une conversation* aussi philosophique que la nôtre ; c’est pourquoi , tâchons à profiter du peu de temps qui nous reste. Je veux bien me hâter de vous persuader, repartit Téandre en souriant; mais aussi de votre côté hâtez-vous de croire, car je ne puis qu’insinuer ici ce qui me tiendrait des journées entières à vous exposer selon toute l’étendue de mes idées. Du reste , pour vous satisfaire vous-môme touchant la jurisprudence, je vous dirai en deux mots , comme vous le souhaitez , que la politesse en a usé sur cela comme sur toute autre chose : à force de vouloir bien faire, elle a tout gâté. De quoi s’avisait-elle de donner des règles à la justice? Ne pouvait-on pas laisser la justice telle quelle est naturellement dans l’âme de tous les hommes, et dans la pratique des sauvages? Un coup d’œil leur fait voir (jui a tort et qui a raison de deux personnes qui sont en procès; un moment le leur fait décider ; parmi nous , des années entières ne suffisent pas pour consulter un tas immense d’arrèls, de déclarations, d’édits, de coutumes, de droit écrit et non écrit ; au milieu do tant de formalités, que devient cet avantage essentiel de la simple nature, qui enseigne tout d’un coup ce qui est équitable, et qui oblige à rendre incessamment à chacun ce qui lui appartient, sans quoi la justice môme, en se faisant trop attendre, de\ient une injustice? Je veux bien m’en rapporter à vous-môme , ajouta-t-il , en vous rappelant le souvenir de votre procès de dix ans.

Vous me prenez par mon endroit faible, dit Timagène, et je dois être le premier à me plaindre de la politesse sur cet article; car, à parler franchement , si j’eusse plaidé parmi des sauvages qui n’eussent eu pour règle de leurs jugements que l’équité naturelle, je jouirais de mon bien il y a plus de neuf ans, et je cours risque de ne l’avoir jamais, à forcé de lois et de procédures.

Mais si je me trouve, sans y penser, engagé à me déclarer avec vous contre la politesse sur la multitude des lois, vous

pourrez bien aussi , sans y penser, vous trouver engagé à vous déclarer avec moi pour la politesse sur l’article des sciences qu’elle fait cultiver afin de perfectionner les connaissances de l’homme. Nous arrivons, interrompit Téandre, et je n’ai plus rien à vous dire. Vous voulez m’échapper, reprit Timagène ; mais je vous avertis que vous n’y gagnerez rien. Si vous vous dispensez de me répondre, je prends droit sur votre silence, et je le regarde comme un aveu en faveur des sciences; en effet, il est difficile de ne pas juger qu’elles seules mettent les peuples polis infiniment au-dessus des sauvages, et donnent à ceux-là une perfection à quoi ceux-ci ne sauraient prétendre.

J’aime encore mieux, dit Téandre, que vous interprétiez mon silence comme il vous plaira, que d’entamer cette matière; la discussion en serait trop grande; car enfin, qu’estcc que cette perfection qu’apporte la politesse par le moyen des sciences? Est-ce, par e.\emple, de savoir la médecine? Voilà les peuples polis fort heureux d’avoir mis cette science en vogue, tandis qu’ils meurent aussi tôt, et qu’ils ne se portent pas mieux que les sauvages. Est-ce de savoir la jurisprudence, laquelle, comme nous venons de voir, ne fait, par une multitude et une contrariété infinie de règlements , qu'embarrasser l’équité naturelle que les sauvages suivent sans étude pour le moins autant que nous? Est-ce de savoir la grammaire, qui roule sur des mots et des sons purement arbitraires, et qui veut régler ce qui n’est que le pur effet de la fantaisie des hommes? Est-ce l’instoirc, qui souvent n’est dilférente de la fable que parce qu’on n’est jamais trompé à celle-ci? Est-ce enfin la physique, qui substitue à la connaissance des principes de la nature où elle se perd , la connaissance des imaginations qu’ont eues sur ce point les physiciens. C’est ainsi que le bonheur des hommes est bien perfectionné par les sciences. Quand ils commencent à s’y appliquer, ils prétendent tout savoir, et quand ils s’y sont longtemps appliqués, ils viennent à savoir qu’ils ne savent

EXAMEN

rion ; et c'est ce que les sauva"es peuvent découvrir à lîl première rédoxion. Grande ressource de lx>nlieur, par exemple > que l’algèbre, la fleur et comme le suc de toutes les matliémaliques ! ajouta encore Téandre en riant. Un de nos amis que vous connaissez en est un bel exemple. 11 fit par ce moyen, pour le reste de scs jours, l'acquisition d’une migraine excellente et presque continuelle, afin d’apprendre de très-belles choses que ni vous ni moi, ni toute la France, hormis un nombre de gens très-iwtit, ne peuvent ni ne veulent savoir.

La conversation depuis quelque temps était un peu précipitée, car de moment en moment on croyait trouver le logis où l’on devait descendre. En eflet, les gens du comte vinrent l’avertir qu’on l’attendait : c’était la compagnie qu’il avait invitée à soujïer. Apiès avoir fait à ces messieurs des excuses de n’èlrc pas arrivé plus tôt, il leur dit le sujet de la conversation qui avait prolongé le temps de sa promenade : la matière fut encore agitée à table, mais sans aucune suite, et toujours interrompue, comme il arrive d’oidinairc, par diverses plaisanteries; on ne manqua pas de demander, entre autres, à Téandre, s’il se trouverait aussi bien à la table des sauvages qu’à la table du cmnte; sur quoi, voyant qu’il lui serait fort inutile de philosopher en ces conjonctures, il répondit, toujours dans le même style qu’on lui parlait, disant que les préjugés communs l’entraînaient, et qu’il était assez simple de les suivre dans la pratique, quitte à se dédommager pleinement sur la spéculation.

Analyse.

'I. Politesse règle rexléricur, non l’intérieur. '■2, Dispose quelquefois à l’hypocrisie et à l’artifice. 3. Fait naître des besoins, des désirs, des regrets par les commodités auxquelles elle accoutume. 4. Inspire une délicatesse qui rend trop sensible. 5. Joint aux biens qu’elle apiwrle des inconvénients et des contraintes qui en balancent ravautage.

Usage.

J’ai été peu surpris que des personnes du monde, qui d’ailleurs ont paru applaudir à cet article, ne l’aient pris que pour un jeu d’esprit ; mais je l’ai été beaucoup que des gens qui SC imMeut de philosophie, ou même de morale exacte et chrétienne, aient paru en juger comme des personnes du monde. Rien n’est plus propre à montrer, d’un côté , combien l’esprit do précision et de métaphysique est nécessaire pour juger exactement des choses; et, d’un autre côté, combien cet esprit est rare parmi ceux qui d’ailleurs s’en croient sufTisamment pourvus. Est-il possible qu’avec un j>eu de justesse et de droiture d’esprit, on n’ait pas aperçu au travers des images, des exemples et des traits anausants qu’on a semés dans cet article, qu’on n’ait pas aperçu, dis je, que le fond du sujet est le plus solide et le plus respectable? En elTet, c’est la maxime fondamentale de la morale évangélique, ([ui ne nous inculque autre chose pour être heureux que le soin de nous renuncernous-mémes', c’est-à-dire, selon l’expression de la morale des philosophes (qui s’accordent en ce point avec l’Évangile), do résister à nos passions, à nos désirs sensuels, à la mollesse et à la délicatesse, qui sont aussi opposés à la pure raison qu’aux ma.\imes chrétiennes.

VP PROPOSITION.

<Jue les philosophes nouveaux sont retombés en des inconvénients qu’ils reprochaient aux anciens.

Il y a des révolutions dans les sciences comme dans les États. Les gens de lettres, aussi bien que les peuples de certains royaumes, trouvent mille raisons pour seeouer un joug et en subir un autre, et ils n’en ont qu’une seule; savoir : le

EXAMEN

plaisir do changer. C'est ainsi que, dans notre siècle, s’est établi le règne, ou , si l’on veut, la douce tyrannie de la philosophie nouvelle; pourquoi? Elle éUiit nouvelle. C’en a été assez pour triompher sur le débris de l’ancienne.

A entendre de nouveaux savants, ce n’était plus chez les vieux phiIoso[)hes qu’obscurité, fatras. L’esprit du genre humain avait été enseveli en des ténèbres aussi anciennes que lui; la lumière n’était pas encore sortie du chaos; il fallait l’en tirer pour la faire luire, lorsqu’cnfin

DescariPs, donl on voit ici la sépulture,

A dessillé les yeux des aveugles mortels... '

Après une opération si subtile et une mécanique si merveilleuse , que dirait-on de ses sectateurs, s’il se trouvait qu’ils ont cru remporter la victoire à force de la chanter, et si en criant contre le gaUmalias de leurs prédécesseurs ils y retombent eux-mèmes, comme s’ils en avaient privilège à l’exclusion des autres.

D’entreprendre de montrer tout ceci en détail, l’entreprise serait immense, et il faut se prescrire des bornes proportionnées, s’il se peut, à la patience des lecteurs, laquelle, en France, est, comme l’on sait, des plus médiocres, surtout depuis un temps. Ainsi, touchons seulement certains points généraux, dont la conséquence sera naturelle aux points particuliers.

Celui qui a fait d’abord le plus de bruit est ce premier principe de Descartes : Il faut douter de tout, afin de nadmetlre dans nos jugements rien qui ne soit évident. Voilà où s’ouvre la barrière du jour pour ces aveugles mortels, dont les Tjeux sont nouvellement dessillés. Mais cette source de lumières miraculeuses, au lieu de les éclairer, ne les éblouitelle point?

Il faut douter de tout! faut-il douter de ce principe-là

‘ Épiliiphe de Dcscarles, qui esl à Paris, en l’église de Sainle-Gcncviéve.

même? Si vous répondez oui, il n’est donc pas vrai et encore moins évident. Si vous tvpondez non, vous tomlxîz par un autre endroit dans le même écueil, et vous avouez, malgré que vous en ayez , qu’(7 ne faut pax douter de tout.

Mais allons doucement; supposons ce premier principe; je m’y tiens donc, et bien fin le nouvel athlète qui m’en tirera. Trouvez un secret pour empêcher légitimement de douter de fout. Un secret, dira-t-on? Le voici. C’est cette réllexion; Je pense, donc je suis. Je nie la conséquence; c’est une idée claire, dites-vous. Ce n’est rien dire pour moi ; je demeure ferme à votre principe, et en doutant de tout, je doute nécessairement qu’une idée claire doive à cause de sa clarté être reçue pour véritable. Il faut donc que vous me le prouviez, et, si vous me le prouvez, tant pis pour vous. Votre premier principe jx'rd l’honneur que je lui faisais en l’adoptant. Il déroge manifestement. 11 n’est i>lus premier principe, puisque vous m'en déboutez par une preuve; car un premier principe ne se prouve point, et ne se peut prouver.

Quoi donc! la philosophie nouvelle en la personne de Descartes a-t-elle fait un faux pas dès sa première démarche? Et un si grand homme aura-t-il eu une idée manifestement fausse dans le premier mot qu’il a dit? Un peu d’humanité tempérera la mauvaise humeur qui semble avoir droit de s’élever ê ce sujet. Il ne veut dire autre chose, sinon qu’on ne doit admettre aucune vérité qu’après l’avoir examinée autant qu’elle puisse l'être; et tout ce qu’il fait entendre dans la suite, se réduit là. Mais s’il n’eût dit que ce qu’il voulait dire, on en serait tombé d’accord trop aisément; rien n’eùt été embrouillé ni surprenant pour le commun du monde. C’est à la faveur de ce mélange de vrai et de faux, de cette espèce de clair-obscur mystérieux , qu’on a admiré ce qu’on n’entendait point, et qu’on a estimé un galimatias nouveau en frondant celui des anciens qui n’a jamais été plus loin ; j’en prends à témoin l’endroit d’Aristote dont on s’est réjoui davantage.

EXAHEIS

La matière, dit-il, est nec quid nec qwàe nec, etc. C’est ni quoi ni qu est-ce , comme traduisait un jeune homme, dans une saillie plaisante. Du reste ces termes burlesques et obscurs, par rapport à nous et aux langues que nous parlons , n’avaient-ils pas un sens très-intelligible au temps et dans la langue d’Aristote? Assurément. Ce qui est de commun à tous les corps considérés sans aucun égard à leurs qualités particulières, qui déterminent chacun d’eux à être tel corps, est Justement ce qu’Aristoto appelle matière. C’est là son ni quoi ni qu est-ce, qui se comprend sans peine. Quelle sera donc la différence sur ce point entre l’ancienne philosophie et la nouvelle? C’est nous qui prêtons à Aristote son galimatias, faute d’entendre son langage; au lieu que c'est Descartes qui nous fournit le sien, faute de s’être assez bien expliqué lui-même.

Pareille différence se rencontre dans ce qui regarde les causes cachées des effets naturels. Nos réformateurs ont trouvé à propos de faire les plaisants sur les qualités occultes, dont iis nous voudraient faire croire que les anciens faisaient usage à tout propos, et sans discernement; mais les plaisants ne se croiraient-ils pas eux-mêmes dignes d’être plaisantés à leur tour s’ils venaient à bien savoir les choses dont ils jugont?si ceux qui ne parlent que d’expériences dont ils ne soupçonnent seulement pas qu’ Aristote se soit mêlé; si, dis-je, ils apprenaient aujourd'hui que dans son seul livre des Animaux il y a plus d’expériences ramassées que n’en ont ramassé ensemble sur ce sujet tous les philosophes qui aient jamais écrit? Si on leur faisait voir que hormis l’àmo des animaux , qu’il appelle /ormes suès/an/jeffes, il explique mécaniquement toutes les autres formes? Si on leur montiait que la découverte dont ils s’applaudissent le plus, comme la pesanteur de l’air, sont des nouvelles de plus de deux mille ans, et qu’Aristote ne les avait pas attendus pour dire qu’un ballon pèse plus quand il est rempli d’air, que quand il en est vide.

Où se réduirait donc le galimatias des qualités occultes.

sinon aux termes que nos philosophes nouveaux leur ont substitués, certaine figure, certain arrangement, certain mouvement de parties insensibles; ou pour se tirer d’intrigue encore plus commodément et beaucoup plus vite : certaine disposition, certaine action de Dieu sur la créature; dernière invention qui vaut seule toutes les autres. Aussi a-t-elle bien pris le dessus , et s’est-elle répandue sur les esprits comme un torrent de visions qui les a heureusement enivrés. On riait autrefois du mot Deus ex machina. Ceux qui eu font leur philosophie ont voulu être les rieurs. Vous étiez embarrassé comment se fait tel mouvement, telle sensation; pauvre esprit ! Rien de plus aisé à entendre. C’est Dieu qui fait tout cela. Soit, pourvu qu’on vous passe cette inaction, cette oisiveté universelle des causes créées que vous métamorphosez en de simples occasions; je vous passe aussi la métamorphose. Je voudrais seulement voir comment Dieu fait tout cela; car j’en suis à peu près aussi instruit par votre moyen que par ce certain arrangement et ce certain mouvement que ni vous ni moi ne pouvons discerner, et par ces qualités occultes que vous avez turlupinées tant de fois et avec tant de succès. Les vieux philosophes, selon vous, ont dit do vieux mots qui ne signifiaient rien. ’Vous en dites de nouveaux, ont-ils plus de sens? Veut-on savoir leur vertu spécifique? C’est d’embrouiller à force d’éclaircir. On en vit un rare exemple , il n’y a pas longtemps , dans une famille.

Le mari qui commence d’ètre sur le retour, n’a rien vu dans ses premières années du nouveau tangage de la philosophie; et sa femme, depuis quelque temps, est fort occupée à la recherche de ta vérité. Pleine des choses qu’elle lisait , et (|ui la contentaient pour le moins autant que si elle les eût vues clair comme te jour, elle releva un mot de son mari , qui disait que des légumes de son jardin avaient un goût exquis. Le goût est dans vous, dit la dame, et les légumes ne sont que l’occasion qui l’excite. Quoi 1 reprit le mari indigné; œs légumes n’ont point de goût? Sont-ils

insipides? comment donc les trouvai-je bons? La dame, pour réponse, eut recours en général à ce qu’elle avait lu récemment , et dit qu’il était pitoyable , que des gens raisonnables confondissent ainsi les idées, attribuant à des choses inanimées ce qui ne saurait être que l’action et le mouvement de l’âme : que ce qu’on appelle couleur, lumière, goût, ne sont point dans les objets, mais uniquement dans nous; sur cela nouvelles contestations do la part du mari, qui traitait sa femme de visionnaire , de prétendre que le lit de damas rouge ne fût pas rouge , que l’air ne fût pas rempli de la lumière où il la i'oyaii répandue, que les légumes n’eussent pas le goût qu’il y trouvait; sur cela je fus choisi arbitre.

Pour terminer le procès important, je demande au mari, s’il jugeait que les légumes eussent un sentiment de goût tel que le sien même, ou que celui de toute autre personne vivante qui les mangeait? Ce n’est pas un sentiment, dit-il, car les légumes n’en peuvent avoir; mais c’est toujours du goût. Je demandeviu même temps à la dame si cette disposition qui est dans les légumes propres à exciter le sentiment que nous appelons goût, ne pouvait pas aussi s’appeler goût pour s’accommoder à l'usage qui l’a ainsi établi ? Le procès causé de la sorte, et embrouillé par la subtilité de la philosophie nouvelle , se trouva vidé par l’exposition d’une simple équivoque.

On s’y méprend, direz- vous; à quoi? Aux noms. N’est-ce que pour les éclaircir que vous êtes philosophe? De simples grammairiens feraient votre métier, ou plutôt vous ne faites (pie le leur. Est-ce aux choses? homme si grossier a cru jamais que dans le feu ou dans les légumes, il pût y avoir un sentiment de chaleur ou de goût?

Ainsi, afin de persuader que le monde eût besoin d’éclaircissement là-dessus , il n’a pas moins fallu que les mystères qu’a expliqués sur cet article la philosophie nouvelle, pour

so fairo valoir i)armi les gens ravis de prendre le change, et ])Our ne dire aux gens raisonnables rien de nouveau que des termes à débrouiller.

Analisp.

1. Philoso|)hie nouvelle n’a nul principe nouveau qui soit clair. 2. Rejette d’anciennes obscurités pour y en substituer de nouvelles. 3. Apporte pour explication ce qui est souvent aussi inconqiréhensiblc que la chose à expliquer.

Usage.

Revenir de l’infatualion d’une foule d’esprits médiocres , qui croient \oir quelque chose en se remplissant l’esprit des imaginations de quehpies philosophes nouveaux; se tenir en garde contre leurs principes Jusqu’à ce qu’ils s’accordent avec les premières vérités répandues dans le genre humain; n’admettre pour prouvé que ce qui nous est démentré par la raison unie à l'expérience, et daps cette vue amasser des expériences le plus c|u’il est possible pour s’y tenir, au lieu de se répandre en systèmes qui ne remplissent notre esprit (pie d’une science imaginaire.

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