‹ Œuvres philosophiques du père Buffier de la Compagnie de JésusChapitre 130 sur 138 · VII- PROPOSITION · texte numérisé non relu

VII- PROPOSITION

Que toutes les langues cl les jargons qui se parlent au monde ont en soi une égale beauté.

On parlait dernièrement dans une compagnie de la dispute (]ui s’échaiitra, il y a plus de trente ans, entre le Par- » nasse français et le Parnasse latin sur la jirééminenec de chacune de ces deux langues. L’on citait aussi les ouvrages ingénieux qu’avaient fait sur cette matière d’un coté M. Charpentier , de l'Académie française, et de l’autre cété le

EXAMEN

P. Lukas, alors professeor de rhétorique au collège des Jésuites. Téandre, qui avait écouté sans dire mot ce qu’on avançait là-d(8’,u3, commença à parler, en demandant s’il ne s’était pas élevé un tiers qui se déclarùt en faveur et pour la prééminence du bas-breton , lequel , pris en soi , avait bien autant de mérite que le français et le latin, ajoutant qu’il trouvait encore une égale beauté dans tous les langages et les jargons qui se parlent au monde. Cette idée parut d’abord si bizarre que ceux qui l’écoutaieut , persuadés qu’il raillait, se prirent à rire aussi , mais ne parurent pas trouver la proposition soutenable. Téandre en eut un petit déj)it ; et , craignant de ne pouvoir se faire entendre autant qu’il l’aurait souhaité à tant de gens prévenus : Pour moi , dit-il tout bas à Timagéne , qui était auprès de lui , je ne demanderais qu’un homme qui voulût dans un entretien suivi éclaircir cette vérité, et malgré les préjugés violents dont elle est comme in- > vestie, j’oserais n'pondro de la lui rendre plausible., et môme de l’en convaincre.

11 faut encore aujourd’hui vous contenter, lui dit gaîment Timagène, et vous rendre plus heureux que ne fut Diogène autrefois; il ne cherchait qu’un homme aussi bien que vous ; il ne jiut le trouver nulle part ; je vous offre ici dans ma personne celui que vous cherchez. Je serai ravi d’entendre vos raisons sur cette matière, pourvu que vous vouliez bien entendre les miennes.

Téandre accepta l’olîrc; et s’étant tous deux retirés ensemble pour n’étre point interrompus, Timagène entama le premier la matière par dire en souriant ; En vérité, on fait grande injustice au bas-breton ; dans le fond , c’est une si belle langue ! pourquoi nos beaux-esprits ne l’étudient-ils pas ' comme ils font l’italien ou l’espagnol , le latin ou le grec? Il est vrai qu’il ne tient qu’à eux, repartit froidement Téandre.

Avouez, reprit Timagène sur le môme ton qu’auparavant , que vous leur accordez là un beau privilège, et qu’ils ont grand tort de ne s’en pas servir. Assurément , répondit Téandre.

S’ils n’étudient les langues que pour les savoir, ils ont tort de ne pas s’attacher au bas-breton aussi bien qu’au français ou à l’italien. En eflFet, que sont en eux-mèmes toutes les langues et les jargons du monde? qu’un assemblage de mots formés au hasard , également vides de sens et d’agrément.

Quoi! dit Timagcne en piirlanl plus sérieusement, n’est-il pas manifeste que les mots bas-bretons n’ont que de la rudesse, au lieu que les mots français n'ont que de la douceur? Où sont donc, reprit Téandre, cette rudesse et cette douceur, autre part que dans l’imagination et dans le préjugé? Trouverons-nous que l'oreille soit beaucoup plus incommodée d’entendre le son qui se fait à la prononciation du mot basbreton tara qu^à la prononciation du mot français pain? Oui, dit Timagène sans balancer ; le premier de ces mots a certainement quelque chose de dur que n’a point le second. Cela est sensible, ajouta-t-il : ce son ham, cette seule syl*lal)e ra est rude , et il semble qu’elle arrache le gosier.

Eh ! combien de syllabes pareilles dans le français , interrompit Téandre? Il en est tout rempli ; les mots mêmes dont vous usez pour condamner le bas-breton ne vous condamneraient-ils pas aussi? Arracher et rude , ra et ru, cela ne faitil pas visiblement une langue aussi insupportable que le basbreton?

Je ne disconviens pas qu’il n’y ait dans notre langue des syllabes rudes , répliqua Timagène ; mais remarquez , s’il vous plaît, qu’elles sont faites pour signifier des choses qui le sont en effet. Vous trouverez racler, ratisser, rahot, ramoner, rasoir, râler. Il ne faut pass’en plaindre ; ces mots conviennent à ce qu’ils expriment. S’il est vrai, dit Téandre, que notre syllabe ra doive nécessairement exprimer des choses rudes, me voilà fort en peine de ce qu’on pensera désormais du ramage des oiseaux, de ce doux ramage, de ce charmant ramage. Ce mot, ou la chose qu’il exprime, ont-ils rien d’âpre • ou de dur? D’ailleurs, quand on nous dit que les zéphirs ramènent le printemps , est-ce là une chose ou un discours

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fort insupportable, parce que l’on prononce la syllabe ru dans le mot de ram-ner? Je ne crois pas que les autres syllal)cs des mots bas-bretons, ou de (juelque langage qu’on puisse imaginer, soient de pire condition que celles dont nous venons de parler.

Du moins, répliqua Timagcne, voudrez-vous bien en excepter le yolh, le ourg, le ordr des Allemands; car enfin chacune de ces syllabes entasse deux et trois consonnes 11*8 unes sur les autres, qui se prononcent ensemble, et qui ne sortent de la bouche que par force, et comme par secousses. Pour moi , ajouta -t-il, je ne conçois rien de plus grossier ni de plus rebutant. Mais, repartit Téandre, si je disais : A^oim fûmes étonnés de trouver dans un bourg une belle architecture d'ordre gothique, apercevriez-vous dans mon langage rien de rebutant ou de grossier? Le ourg, le goth , le ordr qui ne vous semblent venir qu’à force et par secousses dans la bouche d’un Allemand , ne vous sembleraient-ils pas couler aisément dans la bouche d’un Français? Concluez, ajouta Téandre, de ces syllabes particulières à toutes les autres, qu’il serait trop long de rapporter , et des syllabes aux langages en général, pour reconnaître franchement que l’un n’est pas plus rude que l’autre.

Permettez-moi , dit Timagène, de conclure plutôt sur ce que j’éprouve moi-méme que sur tous les raisonnements qu’on peut me faire. Car lorsque j’entends parler un Allemand, un .\nglais, un Bas-Breton, puis-je m’empêcher do sentir que ces manières de parler sont choquantes , et même ridicules? Une petite aventure que j’ai eue en Italie vous servira de réponse, répliqua Téandre.

Je revenais de Naples quaiKl , à quelques milles de Rome, je rencontrai des officiers français. Doux Napolitains, (jui voyageaient avec moi , me parurent fort attentifs à notre discours, où cependant je savais qu’ils n’entendaient rien. Je me persuadai que c’est cju’ils étaient charmés du son et de la prononciation de notre langue, sur quoi je voulus uTat-

DES PRÉJUGÉS \ULGAJRES. -385

tirer un compliment de leur part, en les mettant sur ce sujet : j’étais bien loin de mon comi)te; pour réponse, mes deux Napolitains se prirent à rire , me disant en italien ; ü ! quel jargon , que votre français! De sorte que l’un d’eux, prétendant contrefaire notre prononciation, et se tordant la bouche pour faire un son de canne : Voilà , me dit-il , comme vous parlez , vous autres. Je ne sais , poursuivit Timagène , si vous trouverez cette idée fort judicieuse , mais je sais que la nôtre no l’est pas davantage quand nous reprochons aux autres nations qu’il nous faut faire violence pour prononcer leurs mots ; aussi faut-il qu’ils s’en fassent de leur coté pour prononcer les nôtres. Figurez-vous des Allemands qui commencent à parler français , quelles contorsions de visage ne font-ils pas! Nous ne pouvons nous empêcher do rire on les voyant; et cependant, selon nos principes, c’est de notre langue qu’il faudrait rire alors, et dire ; Quelle langue ridicule que le français , qui fait faire des grimaces si impertinentes à d’aussi honnêtes gens, et à des personnes aussi raisonnables que le sont les Allemands! Qu’y a-t-il donc do vrai en tout cela? C’est qu’ils ont leur habitude , cl que nous avons la nôtre. Ce qui , dans la prononciation , nous paraît le plus aisé, est justement ce qui leur paraît violent; et tout au contraire , ce qui leur paraît naturel ou joli , est ce que nous trouvons barbare et burlesque.

Ne parlons point, repartit Timagène, de ce que paraissent les langages, mais de ce qu’ils sont en effet. Ne m’avouerezvous pas que l’arabe est incomparablement plus difficile à prononcer que le français et l’italien? Eh bien, répondit Téandre en souriant, je vous l’avouerai puisque vous le voulez; car il faut de la complaisance jusqu’au fort do la dispute : l’arabe est infiniment plus difficile à prononcer que l'italien, mais à un Italien; en récompense vous m’avouerez, s'il vous plaît, de votre côté, que l’italien est incomparablement plus difficile à prononcer que l’arabe, mais à un Arabe. Vous voulez en plaisantant, repartit Timagène, élu-

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der ma difficulté; je conçois assez que l'éducation contribuo à donner ou à emjiècher la facilité de prononcer une langue; c’est j>ourquoi, mettons à part l’éducation ; je suppose un homme qui ne soit ni Arabe ni Italien , un Français, par exemple. C’est vous-mème que je prends ici pour juge : de quel côté trouverez-vous plus de facilité et d’agrément pour la prononciation? du côté de l’arabe ou du côté de l'ilalien?

Vous me prenez pour juge , reprit Téandre , et moi je me récuse. Et pourquoi? demanda Timagène. Parce que je dois le faire, reprit Téandre, selon les lois de l’équité. Un juge au Palais est recusablo , non-seulement dans sa propre affaire, mais encore dans celle de ses parents, jusqu’au troisième degré. Faites-y attention : il y a un degré d’alliance encore plus proche entre la langue italienne et la langue française. Ne savez-vous pas ce qu’on dit d’elles, aussi bien que de l’espagnole, que ce sont trois sœurs, filles d’une même mère qui est la langue latine? Cette alliance fait que nous sommes plus accoutumés à l’espagnol et à l’italien qu’à l’arabe ; mais si nous supposons un homme qui ne sache aucune langue , croyez-vous qu’il ait plus de difficulté à prononcer l’une que l’autre? Nullement : les Orientaux trouvent plus d’agrément et de facilité dans les prononciations gutturales ; les Occidentaux en trouveront davantage dans les prononciations où les lèvres et le bout de là langue ont plus de part; mais ce qu’éprouvent les uns et les autres sur cela n’est point ce que les Choses sont en soi.

Si vous pouvez, dit Timagène, excuser le langage arabe, vous excuserez bien l’anglais qui siffle et l’italien qui chante ; mais je suis curieux de voir ce que vous direz en faveur de l’allemand qui râle. Puisque vous êtes particulièrement de mauvaise humeur contre cotte dernière langue, reprit Téandre, je veux vous raconter une chose qui doit servir à la justifier.

Quand j’étais jeune et plein des idées ordinaires à nos

Français, je me trouvais avec le comte d’Ort...; la conversation étant tombée sur le caractère des langues, je parlai de l’allemand comme de la rudesse et de la grossièreté même. Le comte me releva à l’instant, et me dit qu’on voyait bien que je ne savais pas cette langue, et qu’il n’en était aucune si touchante , ni si propre à exprimer des sentiments agréables. Sur quoi , me disant une tirade de gentillesses allemandes, il m’assura que le français ni l’italien n’approchaient point do cet agrément. C’est qu’il s’était fort diverti en Allemagne : de sorte qu’il avait confondu , comme il arrive d’ordinaire, l’idée de la chose exprimée avec l’idée de l’expressioir.

Puisqu’il confondait ainsi les idées, interrompit Timagène, vous souffrirez que je m’en rapporte moins à son témoignage qu’à celui de Charles-Quint. Un empereur vaut un peu mieux qu’un comte, ajouta-t-il en souriant, outre que son autorité en ce point est tout autrement considérable. Il était lui-môme Allemand ou du moins Flamand d’origine; il savait les principales langues de l'Europe aussi parfaitement que sa langue naturelle, comme pour se dédommager du latin qu’il n’avait jamais pu apprendre; il pouvait donc faire mieux que personne un juste parallèle des langues vivantes de l’Europe, et porter un jugement équitable. Cependant, qu’en disait-il? vous le savez. Si je voulais parler aux hommes, je parlerais français; je parlerais espagnol aux dieux , italien aux dames, et allemand à mon cheval.

Voilà ce qu’on rapporte de Charles-Quint, repartit Téandre; mais, s’il a parlé ainsi , il aura voulu plaisanter; il le pouvait faire sans avoir trop d’envie de se faire croire : je crains même que le rapport ne soit pas trop fidèle ; et ce qui m’en fait douter, c’est que je vois raconter diversement la chose en divers pays. Nous disons nous autres que Charles-Quint pour parler aux hommes aimait mieux le français; et les Italiens disent qu’il aimait mieux l’italien; ce que nous disons au contraire de la douceur de la langue

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italionno pour parler au sexe, c’esl ce cjue les Italiens disent île la nôtre. Chaque nation se partage à son gré sur le mérite de son langage. Aussi les Italiens qui estiment fort tout ce qui les touche , mettent comme un principe incontestable , que pour le commerce de la vie et pour les affaires, leur langue est préférable à toute autre, laissant à la nôtre l’honneur frivole que nous faisons à la leur, de la croire propre à faire aux dames de jolis compliments.

Cependant , ajouta Téandrc , comme les sentiments du cœur, les pensées de l’esprit et les besoins de l'homme sont à peu près les mômes par toutes les nations, toutes les nations aussi les savent très-bien exprimer chacune à sa manière. Eh bien, dit brusquement Timagène, chaque nation, selon vous, a sa manière do s’exprimer : voilà donc, selon vous-môme, une différence de beauté dans les langages : l'ime s’exprime agréablement, et fait une langue agréable ; une autre s’exprime grossièrement et fait une langue grossière; car il en est, ce me semble, des nations diverses, par rapport au monde en général, comme de nos différentes provinces par rapport à la France en particulier. Chaque langage semble tenir de la nature du terroir où vivent ceux qui le parlent : de sorte que le gascon et le provençal sont un jargon vif et [>laisant; au lieu que le normand et le ])icard ont quelque chose de traînant ou de grossier.

L’exemple est plausible, dit Téandre; mais pour bien discerner si vous avez raison de trouver le langage gascon plus agréable que le normand , il faudrait être sans préjugé et sans intérêt. Puis-je en avoir sur ce point, répliqua Timagène? Suis-je Gascon ou Picard, Provençal ou Normand? Non, répondit Téandre; mais vous êtes de Paris : vous avez été élevé parmi des gens prévenus que le jargon normand est plus grossier que le gascon, et le picard plus niais que le provençal; ce préjugé vous est naturel, vous ne l’apercevez pas. Mais quoi! demanda Timagène, comment une idée, ou si vous le voulez, une prévention si iiniver-

selle aurait-elle pu s’établir ; puisqu’enfin c’est le sentiment unanime des personnes de Paris et de la cour?

Pour satisfaire à votre demande, répliqua Téandre, il faudrait être non-seulement philosophe , mais historien ; et savoir distinctement comment j)eu à peu on on est venu à parler notre langue comme on la parle. Dans la généalogie des mots , des accents et des tons dont elle est formée aujourd’hui, vous lui trouveriez infailliblement plus de rapports avec le gascon qu’avec le normand. Je ne voudrais pas néanmoins assurer que ceci fût la seule cause du préjugé ; il pourrait être l’etrct de certaines dispositions si imiierceplibles, qu’à peine pourra-t-on découvrir quelle est son origine. Croiriez-vous, ajouta-t-il, qu’il sutTit quelquefois do l’idée qu’on a des gens pour en avoir une à peu près semblable de leur langage; et qu’une ancienne aversion qu’on avait en France pour les Normands, a pu contribuer à rendre insupportable le jargon de leur pays, sans qu’il ait rien en soi de plus désagréable que le français de l’Académie?

En elfet, poursuivit-il, quittons un moment les idées pol)ulaires. Pourquoi les mots normands n’en vaudraient-ils pas bien d’autres? jugeons-en par ceux que citait l’autre jour un de nos amis : être éfriié, pour dire être surpris avec frémissement; être sangmélé, pour dire être épouvanté, et avoir une peur qui va à bouleverser tout le sang; caïeux , ])Our dire paresseux; polin, pour dire babil; pouchc, pour dire sac; bouter, pour dire mettre. Que la mode n’en estelle, vous verriez quelle politesse et quel agrément on trouverait dans une bouche délicate de la cour qui dirait ; Oh! vous m’avez tout èfritèe , et je suis toute sangmélée; Madame la marquise est une caleuse, mais elle a bien du potin, et no •à'éfrite pas de ce qu’on lui dit.

C’est un plaisant contraste, dit Timagène en se prenant à rire, que votre phrase construite de mots normands, avec l’idée (pie ce pourrait être le style de la cour. Mais, malgré

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l’elTort que vous faites pour justifier ce vilain langage, vous n’en venez pas encore à bout ; car, quand je vous passerais, ce qu’après tout on peut vous accorder, savoir que les mots normands en vaudraient bien d’autres, si l’usage les avait introduits à Paris et à la cour, le désagrément n’est pas tant dans les mots mêmes que dans leur inflexion , et dans l’accent avec lequel on les prononce. Vous pouvez vous le remettre dans l’esprit ; nous avons fait ensemble un voyage à Dieppe , il n’y a que peu d’années. Trouvez-vous que cet accent pût jamais faire un agréable effet dans une bouche délicate?

En doutez-vous, reprit Téandre, puisqu’à l’accent, non plus qu’aux mots, il ne manque que la mode, qui viendra peut-être quand on y pensera le moins? Il suffit que nous en ayons le passé pour garant; car ne trouvez-vous pas tous tes mots nonnands et leurs accents également grossiers? Couiel, par exemple , pour dire un couteau, aussi impertinent que des vaissias pour dire des vaisseaux; et cependant cette terminaison en el au lieu d’en eau a été pendant plusieurs siècles celle do la cour. On disait le bel au lieu de dire le beau , d’où nous est resté le nom d’un de nos rois Philijype-le-Bel. Aujoutons aussi que ces mêmes terminaisons qui vous semblent si affreuses dans le normand, se rencontrent toujours dans quelques-unes des plus belles langues de l’Europe , et même dans plusieurs do nos mots français, et dans ceux des anciennes langues; témoin l’accent normand , qui prononce en oon nos e français à la fin des mots, comme platoon pour dire plate, ce qui est la prononciation de Voméga du grec , cette langue si délicate.

Mais, s’il est besoin de vous convaincre d’une manière évidente et sensible, qu’il n’y a pas un désagrément plus réel dans l’accent normand que dans l’accent de Paris; voyez, vous dirai-je, si les étrangers , qui ne savent ni l’un ni l’autre, y aperçoivent aucune dilférence? Trouvons-nous, nous autres, le haut allemand plus tendre ou plus gracieux

que lo bns allemand ; l’italion napolitain plus désagrt'able que l'italien romain ? Les gens du pays y trouvent pourtant la même dilférence que nous trouvons entre lo bon français et le mauvais langage de nos provinces.

Ce que vous me dites, repartit Timagène, s’accorde trop bien avec mon expérience pour n’en pas convenir; je me souviens d’une chose qui m’arriva avant que je susse l’italien , et que je veux bien vous raconter, quoiqu’elle condamne ce que j’ai dit jusqu’ici. Deux Italiens, l’un Romain, l’autre Milanais, me prirent pour juge, me demandant dans laquelle de ces deux prononciations je trouvais le plus d’agrément : quiamare ou chiamare. Comme nous prononçons à Paris un chien et non pas un quien (ainsi que prononcent les peuples de plusieurs de nos provinces); je ne doutais pas que la prononciation de chiamare ne fût celle de Rome, et quiamare celle du Milanais; d’ailleurs, étant persuadé que l’italien de Rome était le plus poli do toute ritalie, je décidai sans délibérer, que la prononciation do chiamare était la plus belle, et que dans celle de quiamare, il y avait quelque chose de niais et de plat. La première était pourtant la milanaise, que les Romains trouvent d’une grossièreté insupportable.

Je suis donc enfin disposé à vous accorder, ajouta-t-il, que tous les langages 'sont à peu près les mêmes pour le son , et que ce qui nous y plaît ou nous y choque , n’est que le plus ou le moins do rapport qui s’y trouve avec l’idée que nous ont donnée l’éducation et l’habitude sirr la meilleure manière de prononcer.

Mais aussi ce n’est pas là ce qui fait le normand un si mauvais langage : ce sont les mauvaises constructions et les arrangements vicieux qui , au lieu d’un discours raisonnable, font le plus grand galinvatias du monde. Dire, comme on dit en Normandie, je [(mes cela pour nous fimes cela, cc je singulier avec fimes qui est un pluriel, cela ne renverse-t-il pas tout le sens? Dire beau maison, beau masculin avec maison

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qui est féminin, cela ne choque-t-il pas manifestement la droite raison? Voilà donc, ajouta Timagène à Téandre, contre ce que vous soutenez touchant l’égale lieauté des langages, une démonstration dont il n’y a pas un grammairien qui ne convienne.

Vous avez raison , dit Téandre ; il faut voir seulement de quel grammairien vous parlez. Si c’est d’un grammairien français, je l’avoue, c’est une démonstration dans ses principes; mais si c’est d’un grammairien picard ou normand, ou de la province d’où vous tirez ces phrases, vos démonstrations que deviennent elles? Grammairien picard ! reprit Tima"ène. Grammairien normand ! le caractère est nou—

veau, et je ne savais pas encore l’alliance qui so pùt faire do ces termes. Qu’est-ce donc, à votre avis, qu’un grammairien? dit Téandre. Le croyez-vous d’une si haute extraction (ju’il dégénérât pour devenir Gascon ou Normand, Picard ou Bas-Breton , en marquant les règles de bien parler tous ces langages? Je ne crois pas, répliqua Timagène, que ces règles se soient trouvées autre part que chez le professeur en langue normande de la Comédie sans titre. Je vous passe la raillerie, reprit Téandre; mais enfin pourquoi n’y auraitil pas de règles pour le normand comme pour le français? C'est, dit Timagène ( puisqu’enfin vous voulez qu’on vous réponde en foi rne sur une chose si ridicule d’clle-méme ) , c’est parce que les mots ne doivent pas être arrangés comme les arrangent ceux qui parlent normand , parce qu’ils parlent sans construction.' Oui, reprit Téandre, sans construction française, qui n’est pas celle dont il s’agit; mais ce n’est pas sans contruclion normande; au contraire, dire je fîmes, c’est la construction normande la plus fine, la plus juste, la plus exacte. Mais, dit Timagène, un singulier avec un pluriel, je avec fîmes, cela est-il supportable ? Eh ! qui vous a dit, reprit Téandre, qu’en normand je avec fîmes soit un singulier avec un pluriel? Ne confondez rien ici ; ces lieux mots je et fîmes y sont deux pluriels; l’usage du pays

DES PRÉJÜOÉS VULGAIRES.

lo reconnaît, tout lo monde rontond, personne no s’y tromyo en Normandie; en faut-il davantage? Pourquoi le Normand n’aura-t-il pas droit de faire le je singulier et jduriel, comme le Français fait qui de ces deux nombres? Apollon est-il partial? et aurait-il accordé à certain pays, préférablement à un autre, le droit de faire à sa fantaisie des mots et des constructions de mots? C’est blesser manifestement, ajouta-t-il ' en riant, l’équité d’un dieu si judicieux.

Je n’aurais jamais pensé, reprit Timagènc, faire un crime de lésc-Apollon , que d’attaquer la construction du langage normand, et je ne soupçonnais pas qu’il ambitionnât une équité si délicate. Cependant, s’il aime tant la justice, je réclame la sienne contre vous sur le tort que vous faites à la grammaire, à qui il appartient de régler les manières do parler ; car, à vous entendre , le peuple le plus grossier sera à lui-même sa règle sur ce point.

Les intérêts de la grammaire, répondit Téandre, vous tiennent toujours fort au cœur; cb bien ! en votre considéra- ■tion, il les faut ménager; mais aussi ne lui faites pas un honneur qu’elle ne mérite point, et ne lui donnez pas de faux droits. Ce n’est pas à elle , comme vous scmblez le croire , d’établir des lois dans lo langage , et do faire des mots masculins ou féminins, singuliers ou pluriels; c’est assez pour elle do les indiquer et de s’y ajuster comme elle peut. Nous en avons, dans le français même, des exemples évidents. Examinez comme parle Vaugelas : J'ai eu cette consolation da7is mes peines, qu'une infinité de personnes qualifiées m’ont témoigné le déplaisir qu’ils en ont eu. Personnes qualifiées et ils en ont eu, n’est-ce pas là un féminin avec un masculin? Une infinité m’ont témoigné, ne voilà-t-il pas un singulier avec un pluriel ? Que deviennent, dans le français même, les règles de la grammaire, à les prendre comme vous les imaginez? Mais, à les prendre comme il faut, selon leur vrai caractère , tout s’accorde très-bien. Ce ne sont que des observations sur la manière de parler, qu’il

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a plu à la fantaisie des hommes d’établir dans une nation ou dans un pays. Cest pourquoi il n’est aucun pays, quelque langage qu’on s’y fasse, où la grammaire ne puisse être aussi juste que dans tout autre , et elle peut dominer dans la place de Falaise ou de Cherbourg ' , aussi bien qu’au milieu de Paris et de l’Académie française. Vous devez être content ' de . moi , ajouta Téandre ; vous voyez qu’au lieu de rétrécir les droits de la grammaire, votre favorite, je les étends bien plus loin que vous n’auriez imaginé. Il est vrai , dit Timagène ; mais je doute que ceux que vous lui attribuez , soient dos droits dont elle soit fort jalouse.

Cej>endant, vous me faites faire des réflexions qui me surprennent et qui m’instruisent au même temps , et je ne comprends qu’à peine comment la prévention m’avait causé des dilficultés sur ce que vous venez d’expliquer. Je conviens donc que par rapport à l’assemblage des mots, aussi bien que par rapport à leurs sons, toutes les langues pourraient être également belles , parce qu’il n’y a rien en cela qui ne soit purement arbitraire; mais convenez aussi avec moi que ce n’est là tout au plus que l’extérieur d’une langue , pour ainsi dire; il faut en examiner le fond et la nature; il faut voir les idées qu’elle fait naître, si elles sont justes, claires, vives, agréables; c’est là particulièrement où je voulais venir quand je vous parlais d’ordre, de construction , de netteté et d’arrangement, ce qui ne consiste pas tant dans les mots que dans les idées plus ou moins heureuses qu’ils font naître; de sorte qu’un seul mot d’une seule langue en particulier, fera souvent plus d’effet sur moi que plusieurs autres mots d’une autre langue; voilà ce qui y fait une différence do beauté que vous voudrez bien , si je ne me trompe , reconnaître pour très-réelle. C’est sur cela aussi qu’un belesprit donnait hautement la préférence au français, en le comparant aux autres langues de l'Europe , dans un ouvrage

' Villes de Basse-Normandie où l'on parle un normand exquis.

le plus poli * du monde, où il a traité cette matière assez au long.

On ne peut trop estimer, dit Téandre, Fesprit et la politesse de cet auteur ; mais il ne s’est pas piqué de }>liilosophie dans l’ouvrage que vou's citez : il voulait dire des choses agréables et bien tournées, il y a réussi. Quoi ! reprit Timagène , vous jugez qu’il ne croyait pas au fond notre langue plus belle qu’une autre , par les endroits que je viens de vous marquer? Non, repartit Téandre , et s’il l’avait cru, nous ne devrions pas ici nous en rapporter entièrement à lui ; il était un si grand maître dans la langue française * qu’il avait intérêt de la protéger aveuglément. Mais , reprit Timagène , ce n’est point par intérêt qu’il parle; c’est sur des raisons qu’il apporte , et que je trouve très-justes.

Si les siennes sont très-justes, reprit Téandre , permettezmoi de vous demander ce qu’il vous plaît que je pense des vôtres ; car vous ne vous accordez pas avec lui autant que vous le penseriez bien. Vous trouvez que c’est une beauté singulière à une langue de faire entendre plus de choses d’un seul mot que ne fait une autre langue avec plusieurs autres mots; et, sur ce principe, il vous faudrait estimer la langue italienne préférablement au français , en des mots que votre auteur tourne en ridicule, et met fort au-dessous de nos mots français : c’est en parlant des diminutifs, bambino, bambinello, bambinellucio. Je m’en souviens, interrompit Timagène ; il traite ces diminutifs d’expressions puériles , il leur fait justice. En effet, la plaisante cascade, bambino^ bambinello i bambinellucio, ouvecchino, vecchietio, vecchietino, vecchiezzo, vecchiarello! Qui peut jamais parler sérieusement de la sorte , ou qui pourrait jamais imaginer un langage plus badin? Au contraire , est-il rien de plus judicieux que de condamner cet enjouement excessif de la langue ita-

■ Entretiens d’Âris te cl d’Eugôuc; second entretien sur la langue française.

* Le F. Doubours.

lionne , aussi bien (|ue l’enflure de la langue espagnole , et de leur préférer la française , qui est également éloignée de ces deux extrémités? Mais, dit Téandre, êtes-vous bien sûr que tout le monde veuille reconnaître ces deux langues aux traits dont vous les peignez? Leurs ternies que vous nommez enflés ou badins, font-ils à ceux qui en savent le véritable usage des idées fastueuses ou ridicules? et ne font-ils pas au contraire le même elfetdans leur imagination que nos termes les plus naturels? Arrêtons-nous aux mots italiens que vous avez cités, et à leurs diminutifs, bambino, bambinello, bonibinellucio. Cela vous fait rire ; riez-vous quand on vous dit en français un enfant, un petit enfant, un misérable j>ctil enfant? c’est le sens de ces trois mots italiens; ce sera donc le son des mots qui vous déplaira, et non plus la chose. Mais vous êtes tombé d’accord que le son d’une langue n’est point en soi préférable au son d’une autre langue. S’il en est ainsi, à quoi SC réduira ce badinage prétendu de la langue italienne? à exprimer par un seul mot ipiatre de nos mots français, bambinellucio , c’est-à-dire un misérable petit enfant. Et n’est-ce pas ce qui doit faire son mérite , selon votre première maxime? En elfct, vous jugiez d'abord une langue préférable à une autre quand d'un seul mot elle fait naître plus d’idées que plusieurs autres mots d’une autre langue. A quoi vous en tiendrez-vous dans la suite avec votre auteur?

A quoi je m’en tiendrai? repartit Timagène en souriant, et après avoir un peu rêvé, à juger avec vous qu’il n’aura pas parlé sérieusement : cependant je m’y étais laissé surprendre; c’est de la meilleure foi du monde que j’estimais puérils et ridicules tous les diminutifs italiens, et c’est très-sérieusement maintenant que je les préfère à nos manières de parler qui y répondent. Puisqu’cnfin il vaut mieux exprimer la même chose en un mot qu’en quatre, la parole la plus parfaite est celle (pii approche davantage de la nature de la pensée, lacpiellc se produit en un instant.

Mais je fais une réflexion, ajouta Timagène; il me semble

que je dois être assez satisfait que vous m’ayez un peu mené battant sur le dernier article : c’est une petite disgrâce qui en rétablit mieux mes affaires. Voici donc ma pensée ; Ce que nous avons dit touchant les diminutifs n’était que par occasion, ce n’était qu’un combat de rencontre. J’y ai été vaincu, mais ma défaite en cette conjoncture particulière me donne la victoire en général : ce que j’ai prétendu soutenir universellement contre vous , est qu’il y a des langues plus estimables les unes que les autres; dussé-je donc vous avouer que l’italien est plus beau que le français (ce sera pour dire le vrai un peu à contre-cœur), au moins vous obligerai-je d’avôuer aussi que toutes les langues ne sont pas également belles.

Vous avez voulu trop avilir Titaiion, dit Téandre; vous voulez présentement trop l’élever; je ne m’accommode ni de l’un ni de l’autre, et je m’en tiens à l’égalité sur le mérite et la beauté des tangues. Si néanmoins il fallait nécessairement se déterminer en faveur de l’une préférablement à l’autre , je craindrais un peu pour la nôtre, par l’endroit que nous avons déjà marqué ; car enfin , l’expérience nous met sous les yeux que pour rendre une page de latin il faut plus d’une page de français. Eh bien, interrompit Timagène, passons condamnation; point de grâce, point de ménagement; vous m’avez déterminé à juger avec exactitude et avec sévérité; tenons-nous-en là , et disons aux dépens du français même, que telle langue est on soi plus belle que telle autre.

Ne prononçons pas si vite , reprit Téandre ; quand le français serait un peu diffus , sommes-nous bien sûrs que ce soit là un défaut? et les maîtres dans l’art de parler ne cherchent-ils pas souvent à multiplier les paroles pour attraper cette perfection véritable ou imaginaire qu’ils trouvent dans le discours qu’ils appellent nombreux? Faut-il donc reprocher à notre langue la dépense qu’elle ferait de quehiues mots i>our se rendre ainsi plus harmonieuse?

Mais ce qui peut justifier davantage le français sur l'élcn-

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due de ses expressions, le voici : c’est qu’il semble la recher-, cher pour devenir plus intelligible. Or, cette intention est si louable, qu’en cette considération seule vous voudrez bien lui passer tout le reste; car, s’il réiwte les mêmes mots, c’est .d’ordinaire afin d’éviter jusqu’à la moindre apparence d’obscurité ou d’équivoque.

Je vous sais un très-bon gré, reprit Timagène, de m’avoir empêché de le condamner si aisément , car on ne parle que pour se faire entendre :.plus une langue est intelligible, plus elle est parfaite , et il est aisé de reconnaître qu’il n’en est point do si claire que la nôtre; non-seulement, comme vous l’avez dit, parce qu’elle a soin de fuir toute ambiguïté et toute équivoque, mais encore parce qu’elle suit un ordre naturel dans ses expressions , qui s’arrangent les unes avec les autres comme les idées s’arrangent dans l’esprit. En effet, quel arrangement que de dire , comme le latin de Cicéron : Au long silence que j’ai gardé jusqu’ici.... doit mettre fin ce jour*, au lieu de dire, selon l’ordre naturel, ce jour doit mettre fin au long silence que j’a\ gardé jusqu’ici. Plus j’y pense, ajouta Timagène, plus ce renversement d’idées me choque dans la plupart des langues, et plus aussi je suis persuadé que le tout pour le tout, le français leur est préférable à cause de sa netteté.

Vous vous pressez toujours un peu de prendre parti , répliqua Téandre; pour moi, j’ai peur que la netteté que nous trouvons dans notre langue ne soit pas un si grand avantage , ni dont elle doive se prévaloir pour se mettre au-=<les-=sus des autres langues; du moins serais-je bien aise auparavant que vous me dissiez où vous avez vu des gens qui , sachant bien l’italien, le latin, l’allemand ou l’anglais, se plaignent que , dans chacune de ces langues, on ne puisse pas s’expliquer aussi nettement qu’on fait en français? Voyons-'

• üiuturni aileniii ijuo eram lih lemporilms usta,... (iiiem hodlenuu dus adulU. (Cic., Or. pro Marcello.)

nous parmi eux arriver quoique mésintelligence, faute de pouvoir bien s’entendre?

Au regard de l’arrangement de nos expressions, conforme, dites-vous, à l’arrangement qui se fait de nos idées . . dans notre esprit , si cette prérogative a quelque chose de spécieux , elle a peu de réalité ; car les idées doivent se présenter toutes ensemble à l’esprit pour faire une proposition , sans quoi elles n’ont aucun sens déterminé , et c’est par cette raison que les Latins, pour mettre un verbe à la fin d’une phrase, n’en conçoivent pas moins promptement ni moins nettement tout ce qu’ils disent; il n’y a dans tout cela que l’habitude et un tour d’imagination. L’expérience le montre même dans notre langue ; comment y parle-t-on quelquefois? Faifcs-y réflexion.

De tous les animaux qui s’élcvcnl en l’air,

Q«»i marchent sur la terre , ou nagent dans la mer ;

De Paris au Pérou , du Japon jusqu’à Rome , *

Le plus sot animal , à mon avis , c’est l’homme.

Selon vos règles, ajouta Téandre, et pour arranger nettement les idées, ne faudrait-il pas mettre d’abord ce qu’on ne place qu’au bout de quatre vers entiers, et dire ; L’homme est, à mon avis, le plus sot de tous les animaux? Ainsi voilà dans le français même ce dérangement prétendu d’idées que nous voudrions blâmer dans les autres langues.

La difficulté n’est pas si grande que vous croyez , répliqua Timagène. Vous parlez de poésie, où un peu de mystère ne sied pas mal , et où ce petit désordre fait un bon effet ; mais il en est du style poétique comme du stylo oratoire et sublime, qui doit avoir quelque chose au-dessus du langage vulgaire. J’entends, interrompit Téandre; ce dérangement prétendu d’idées est quelquefois une perfection dans notre langue, et toujours un défaut dans les autres. Je reconnais ici les principes judicieux de nos grammairiens. Tout ce qui leur plaît devient tout d'un coup une élégance;

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et CO qui leur di^plaît, une imperfection; leur goût, leur fantaisie, leur humeur protluisent les oracles de grammaire; mais il en est comme des oracles d’autrefois , ils se détrui- .sent un i)ou les uns les autres. En effet, si dans le français cette conformité prétendue entre les expressions et les idées , rend notre prose naturelle , notre poésie cesse donc do l’étre?Et cependant nos auteurs se vantent que notre poésie est aussi naturelle que notre prose; et si ce petit désordre ou ce petit mystère fait une élégance dans notre poésie, pourquoi ne voulez-vous pas que les autres nations fassent passer dans leurs discours ordinaires l’élégance dont vous vous parez dans vos discours sublimes? Il faut être orateur ou poêle parmi nous pour être sublime, et le peuple l’est natiirellement parmi eux. Pour nous rendre élégants, il faut avoir recours à un peu de mystère qui ne sied pas mal, à un petit désordre qui produit un bon effet, et eux se trouvent éléganli? sans mystère et sans désordre ; leur condition no vaut-elle pas mieux que la notre?

Vous vous divertissez, interrompit Timagène; mais quelque chose que vous disiez, il est certain qu’un style convient aux pièces de poésie et d’éloquence, qui ne convient point aux discours ordinaires. C’est donc une perfection dans nôtre langue de n’user dans ceux-ci que des termes les plus simples, et de réserver ;t la poésie et à l’éloquence les termes figurés et les métaphores. Ainsi, l’usage trop familier qu’en font les autres langues, et entre autres l’italienne et l’espagnole que nous connaissons davantage, est un abus manifeste.

Si l’abus est manifeste, reprit Téandre, il faut néanmoins le trouver pardonnable, afin do ne point trouver notre langue même trop criminelle ; car je ne crois pas que l’usage des termes figurés et métaphoriques lui soit beaucoup moins familier qu’aux autres langues. L’expérience en est aisée à faire, poursuivit Téandre : ouvrons le dictionnaire que voici (c’était un Richelet qui se trouva là par hasard ) ; les mots métaphoriques ou figurés y sont marqués d’une étoile, et

cette étoilé se trouve presqu’à tous les mots qui servent au commerce de la société civile : tellement que chacun de ces mots fait souvent quatre ou cinq métaphores dilTérentes; témoin celui-ci qui se trouve sous més yeux ; or pour dire richesses; acheter au poids de l’or, dire d’or, des lignes toutes d’or.

Timagène , convaincu par ses propres yeux , se retrancha sur le caractère de ces métaphores ; Voyez, dit-il àXéandre, combien elles sont justes, modérées, et proportionnées au sujet ; l’or pris pour les richesses, rien de plus convenable; acheter au poids de l’or, pour dire acheter bien cher, rien de plus exact, car rien n’est plus cher que l’or; au lieu que les métaphores des autres langues sont outrées et sans proportion; car appeler un grand cœur, un cœur géant, coraçon giganle; un archicœur, archicoraçon , comme font les' Espagnols; ou appeler une grande gloire, le Capitole de la gloire, il Campidoglio délia gloria, comme font les Italiens : quelle justesse y a-t-il dans ces. expressions? ne semblent elles pas faites plutôt pour étonner l’imagination que pour peindre la pensée d’après nature?

Nos expressions , dit Téandre , sont-elles à couvert de la critique que vous faites ici? Trouvez-Vous beaucoup plus de rapport entre ce qu’on appelle de belles paroles et de l’or, qu’entre lyi très-grand cœur et un cœur géant, puisque (/éan/. ne marque qu’une grandeur extraordinaire ; et entre le Capitole et la gloire, puisque le Capitole est parmi les Romains le premier temple de la gloire? Bien davantage : est-il rien de plus outré dans les termes métaphoriques des langues étrangères que le sont ceux dont nous nous servons dans l’usage le plus familier? Enrager, empoisoiwer, dragon : quelles idées non-seulement outrées, mais affreuses et sanguinaires cela ne ferait-il [>as si nous n’y étions accoutumés? L’idée d’un dragon , c’est-à-dire d’un serpent ailé, venimeux , meurtrier, l’horreur et la désolation eptière de toute une contrée , SC réduit pourtant à exprimer parmi nous un soldat qui fait partie d’un régiment de braves gens, ou quelquefois

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une personne qui fait un peu plus de bruit et de mal que les autres. Le mot enrager se prend do mc'me pour le plus petit dépit. Le mot ennx)isonner marque seulement un tour désavantageux qu’on a donné non discours. AnéanH nosignifio souvent qu’un homme dont l’autorité est diminuée; àes .millions de fuis se disent sans façon pour trois ou quatre fois; de sorte que nous enchérissons encore infiniment sur le latin, qui, dans une expression pareille, devrait sembler déjà fort outré , mais qui ne cite pourtant que les six cents fois, sexcenlies,, là où il nous faut des mille et des millions de fois. Que serait-ce si nous examinions un peu à la rigueur les expressions que le français nous met continuellement à la’ bouche? N’y eùt-il que celle-ci : Votre très-humble et très-obéissant serviteur, c’en serait bien assez pour faire civilité à un homme, de qui souvent on se soucie assez peu, que de lui dire qu’on est son serviteur ; mais son humble serviteur, l’expression est manifestement hypocrite, mais son tréshumhle serviteur, c’est sortir des apparences; mais son irèshimble et très-obéissant serviteur, c’est une profusion d’hyjierboles qui doit nous paraître des plus ridicules, s’il est vrai qu’une langue cesse d’étre naturelle pour user d’expressions figurées qui soient tri's-fortes. Mais c’est ce qui n’est point, ajouta Téandre : les hyjierboles ou les métaphores (jui peuvent paraître le plus outrées, sont des expressions très-naturelles dans toute langue où elles sont une fois en usage. Quelles qu’elles soient, elles ne font entendre que ce que l’usage a établi qu’elles signifiassent. Si queh|ue critique s’avisait de vouloir nous faire rendre compte de nos termes ; anéanti, enrager, des millions de fois,oX de nous reprocher que ce sont des métaphores et des hyperboles outrées, quelle réponse apj)orterions-nous? que notre usage l’a ainsi établi ; que cela vient sans qu'on y pense, et qu’on s’en sert quand il est venu.^'oilà une juste apologie pour nous, si’nous voulons bien reconnaître dans toutes les langues une beauté égale et purement arbitraire; mars si nous prétendons préférer la

DKS PRÉJUGÉS VULGAIRES.

nôtre ù celle des étrangers, et lui trouver une élégance et une justesse qui lui fassent un mérite particulier, ils en di* ront autant de la leur; nous les mépriserons ,- ils nous mépriseront do leur côté , et nous aurons précisément autant • de raison les uns que les autres.

Téandre . cessant de parler, Timagène lui dit froidement : Vous croyez m’avoir convaincu. Du moins, répliqua Téandre, si je n’en suis pas venu à bout, c’est à vous de ré|)onüre aux preuves que je vous ai apportées. Répondre, dit Timagène, quand serait-ce fait? combien de choses à quoi l’on ne peut ' répondre, et à quoi l’on no peut pourtant se rendre? Vous me faites des raisonnements, et j’ai pour moi l’estime générale qu’on fait aujourd’hui du français. Car enfin toutes les nations do l’Europe qui l’étudient, comme la plus belle des langues vivantes, peuvent-elles sur cet article être dans la prévention à leurs propres dépens?

Éclaircissons une petite équivoque, dit Téandre, et nous pouvons être bientôt d’accord. Ce que vous appelez une belle langue , ne voudriez-vous point l’appeler une langue à la mode et une langue utile? Je conviendrais volontiers avec vous que le français est aujourd’hui incomparablement la plus belle des langues vivantes. On la parle dans toutes les cours de l’Europe, et parmi les étrangers qui se piquent . le plus de science et de politesse ; elle a produit des ouvrages qui seuls peuvent suppléer à ceux qu’ont produits ensemble toutes les autres langues. Par là. aussi elle est devenue une langue à la mode, et rien n’est plus utile que de suivre la mode en ce point. Mais si le bas breton, si le normand, le gascon, le picard, l’allobroge ou le visigoth étaient devenus, comme le français, le langage de la nation de l’Europe qui s’est distinguée davantage, surtout en ce siècle, par sa valeur et par ses conquêtes, par son esprit et par la perfection où elle a porté les sciences et les arts, enfin par .sa politesse dans les mœurs et par son goût exquis en toutes choses; alors, mon cher Timagène, sans rien changer dans

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les mots, dans les plirasos cl dans la construction de toutes cos langues ou jargons dont l’idée seule vous paraît si burlesque, elles auraient toutes la beauté et l’excellence que nous pouvons trouver dans le français.

Je commence , dit Timagène , à souffrir un peu plus ce que vous dites , puisque vous ne diminuez le mérite de notre langue que pour relever celui de notre nation : mais quoi ! ce bon goût, cet esprit , ce mérite, qui par votre aveu même distingue si fort aujourd’hui les Français, ne les aurat-il pas fait réussir à exprimer mieux que d’autres nations toutes les idées qui peuvent venir à l’esprit?

Que dites-vous? interrompit Téandre, toutes les idées qui peuvent venir à l’esprit! Si la langue française eût prétendu y réussir, quand en serait-elle venue à bout? Au lieu de quarante ans qu’on a mis à faire son dictionnaire , il en aurait fallu plus do quarante mille , et l’ouvrage serait encore demeuré imparfait : de manière qu’il coûterait encore beaucoup plus à l’apprendre, même superficiellement, que la langue chinoise, qu’on ne peut, dit-on, bien savoir, à cause de son étendue, riu’en cinquante ou soixante ans. Ainsi , avant que deux hommes pussent bien s’entendre pour s’entretenir en français, il faudrait qu’ils eussent au moins quatre-vingts ou cent ans. C’est le bel âge pour causer, comme vous voyez , ajouta-t-il en riant. Je con\ iens , repartit Timagène , que l’étude serait un peu longue; mais en récompense, elle serait fort utile. Oui, interrompit Téandre, elle servirait extrêmement à exprimer beaucoup de sottises dont l’imagination de chacun des hommes est une admirable source ; croyezmoi, ajouta-t-il, c’est une véritable providence que les langues soient réduites à certaines bornes; il ne s’agit pas d’exprimer toutes nos idées , mais seulement d’exprimer les raisonnables.

No craindriez-vous point , dit Timagène en riant de son côté , de réduire par là le langage de bien des gens à cinq ou six mots , ou même à no point parler du tout? Plût à Dieu , répondit Téandre, que cet inconvénient s’ensuivît ! il aurait

DES PRÉJUGÉS \ULGAIRES. Zi05

son avantage; mais enfin quand je parle ici d’idc^es raisonnables , c’est de celles que les hommes unis dans la société civile ont à se communiquer les uns aux autres pour vivre commodément, et il semble que toutes ces idées peuvent se réduire à deux ou trois mille mots, et à autant do combinaisons qu’on peut faire de ces mots en les joignant les uns avec les autres. Or, c’est ce que la Providence a donné à toutes les nations.

La Providence, ditTimagène, a été plus libérale à l’égard des Chinois, comme vous le marquiez tout à l’heure, puisque cette langue est la plus étendue, et par conséquent la plus riche de toutes. Dites, répondit Téandre, la plus importune et la plus embarrassante. Qu’est-ce qu’une langue, je • vous prie, que les hommes sont obligés d’étudier toute leur vie, et qu’à peine les plus habiles de la nation peuvent jamais bien savoir? Est-ce là , à votre avis, un présent de la ■ Providence , ou plutôt n’est-cc pas une vraie punition ejui approche de la confusion des langues que Dieu envoya aux enfants de Noé? Appelez-vous confusion, reprit Timagène, une langue si heureuse qu’elle seule , ainsi qu’on l’a publié, peut exprimer une, infinité de choses que nos langues européennes ne sauraient exprimer en aucune manière ?

Ce que vous dites du chinois, reprit Téandre, est une qualité qui lui est commune avec toutes les langues du monde , sans que l’une soit au fond plus belle ou plus parfaite que l’autre. Une nation doit mieux parler qu’une autre nation sur certaines choses dont elle a l’usage , et pour lesquelles sa langue a des expressions que n’a point une autre langue. Parlez des mystères de notre religion en français ou en italien, vous en parlez mieux qu’en chinois, ou plutôt vous ne sauriez en parler juste en chinois, avec toute fétendue de cette langue, parce que vous parlez de choses inconnues aux Chinois. Disons-en autant à proportion de toutes les langues : exprimez un falbala en bon latin , disait plaisamment l’autre jour un de nos amis : comment vous y

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prendrez-vous? Le ItUin n’a point de mots pour des choses inconnues au peuple qui a parlé et fait cette langue. En ce sens donc , il est hors de doute qu’on peut mieux exprimer certaines choses en certaine langue ; mais pour les sujets qui sont connus également de deux nations , quand est-ce cpi’on pourra exprimer ces sujets en une de ces langues mieux qu’en l’autre? c’est seulement quand on saura mieux l’une que l’autre.

Mais , interrompit Timagènc , je suppose une langue qui exprime seule ce que savent exprimer de mieux toutes les langues particulières. Laissons les suppositions, dit Téandre; elles seraient d’une discussion trop longue. Mais en attendant (jue nous examinions ce qui pourrait être , tenons-nouscn à ce qui est, et disons que toutes les langues en soi sont , également agréables, également expressives, également régulières , également belles.

Téandre et Timagène auraient peut-être poussé encore ■ plus loin cet entretien, quelque long qu’il fût déjà; mais deux de leurs amis vinrent les trouver dans le lieu où ils étaient et les firent changer entièrement de discours.

Analyse.

1. Langue ou langage, assemblage do mots qui par euxmêmes ne signifient rien. 2. Leur son est au fond le mémo en diverses langues. 3. Nous avons dans le français les sons (pii paraissent les plus rudes dans l’allemand. 4. On iiout (lire même (lue les nchrcs ont un son de canne qui fait que nous semblons nasiller à ceux qui ne sont pas accoutumés à notre langue. 5. La difficulté que nous éprouvons aux prononciations d’une langue étrangère ne nous la doit p»as faire trouver étrange en soi , les étrangers éprouvant la même peine à prononcer le français. 6. Le plus ou le moins d’habitude fait le plus ou le moins de difficulté dans les langues, quelles que soient leurs prononciations; soit les gutturales, comme en Orient, ou les labiales, comme en Occident. 7. On

confond l'idée des nations ou des provinces avec l'idée de leur langage. 8. Les peuples non prévenus n’aperçoivent rien de chocpiant dans les accents qui nous choquent. 9. Les constructions qui nous paraissent défectueuses dans un langage ne le sont que par rapjwrt au nôtre, et ne le sont pas en elles-mêmes. tO. Les idées que font naître les expressions d’une langue ne font pas naître les idées puériles ou outrées que nous imaginons , en jugeant d’elles par rapport aux expressions de notre langue. 11. La brièveté et la clarté, perfections d’une langue seules réelles. 12. Les autres beautés sont arbitraires et de pure mode.

Usage.

Quand nous serons bien persuadés que des mots en soi n’ont nulle beauté que par rapport au sens qu’ils expriment et aux idées qu’ils font naître, nous ne nous arrêterons qu’aux pensées et non point au langage. Dans l’impression machinale et ridicule que fait sur nous une expression mauvaise qui vient du peuple et de nos provinces, n’ayons égard qu’à ce qu’elle renferme de raison ; nous y en rencontrerons souvent plus qu’en certains discours revêtus du plus beau langage. Évitons surtout la disposition puérile qui nous porte à rire des étrangers qui parlent imparfaitement notre langue , tandis que par cet endroit ils sont bien plus estimables que nous, puisque nous le serions nous-mêmes si nous savions autant de la leur qu’ils savent de la nôtre.

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