‹ Œuvres philosophiques du père Buffier de la Compagnie de JésusChapitre 131 sur 138 · VIII“ PROPOSITION · texte numérisé non relu

VIII“ PROPOSITION

Qu'il n'y a point de pensiics nouvelles dans l'usage des belles-lellreS.

Commençons par ôter’ outc équivoque. Ne dit-on pas tous les jours : Cette pensée est nouvelle*; ce discours est plein dé pensées neuves ; et en parlant ainsi ne parle-t-on pas bien 1

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oui, sans doute, puisqu'on parle selon l’usage; mais dans une espèce d’analyse i)hilosophique, qu’il s’agit de faire ici des pensées , ce n’est pas aux mots que nous en voulons , c’est à la chose même.

Si l’usagè avait établi d’appeler hommes nouveaux ceux qu’on verrait avec un habit neuf, on parlerait juste en se conformant à cet usage. Ces hommes pourtant n’auraient rien de nouveau en eux-mêmes et dans leur substance, mais seulement dans leur extérieur ou leurs vêtements. C’est en ce sens que dans les belles-lettres il n’y a point. do pensées nouvelles.

Je ne parle donc point ici des sciepees plus hautes et plus épineuses , comme seraient la physique et les mathématiques, où il se trouve des expériences qui attirent de nouveaux raisonnements; c’est ce qui s'appelle nouvelles découvertes et nouvelles connaissances, plutôt que pensées nouvelles; car on ne doute pas qu’un fait nouveau ne produise dans l’esprit une nouvelle idée ; mais les belles-lettres ne regardent guère (juc des sujets connus, sur lesquels on croit vulgairement que les rares génies trouvent des pensées rares et nouvelles, et que je dis au fond n’ètrc pas nouvelles, pourvu qu’elles soient véritablement belles. Comment cela? parce que le fond, et comme l’esSentiel d’une belle pensée, est d’être vraie; s’il nous faut ici des autorités, nous n’en manquerons pas.

L’ouvrage le jilus accompli qui ail paru sur cette matière le marque expressément : La vérité est ta première qualité, et comme le fondement des pensées; les plus belles sont vicieuses, ou plutôt celles qui passent pour belles et qui semblent l'élre, ne le sont pas en effet, si ce fond lj;ur manque *.

Un autre auteur*, qui n’est pas d’une moindre réputation, recherchant en quoi consiste l’agrément et le sel des pensées que l’on trouve souvent dans ses ouvrages , répond , qu'à son

' La Manière de bien penser dans tes ouvrages d' esprit.

' M. Despréaux.

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DES PRÉJUGÉS VULGAIRES. 4ü9

avis, il consiste principalement à ne jamais présenter à l'esprit, que des pensées vraies et des expressions justes.

A cotte autorité des modernes, si l’on daigne n’étre pas efl'rayc d’un nom un peu usé , mais qui n’en vaut peut-être pas moins (c’est celui d’Aristote), je dirai ce qu’il avance dans sa Rhétorique , que le sublime des pensées ne consiste jxnnl dans leur nouveauté, mais dans leur vérité qui frappe l'esprit.

Si donc la nature des belles pensées consiste dans la vérité, comment s’y prendrait-on à en faire qui fussent nouvelles? Tout ce qui est vrai est ancien; c’est le proverbe : Rien de plus ancien que la vérité. En effet , on ne peut applaudir à une pensée qu’en la trouvant conforme à ce que nous ont toujours dicté la nature et la raison au dedans do nous, c’est-à-dire à ce que nous pensions, et à ce que nous sentions nous-mêmes intimement : c’étaient donc les mêmes pensées et les mêmes sentiments que nous avions déjà, mais à quoi nous ne faisions pas actuellement d’attention ou de réflexion.

C-’est pour cela qu’un grand esprit de notre siècle a dit que dans un discours ingénieux, on trouve en soi la vérité de ce qu’on entend, qui y était sans qu’on le sût, et que celui qui nous l’a fait apercevoir (par une attention actuelle) ne nous fait pas montre de son bien, mais du nôtre. Et un autre auteur raisonne ainsi: D’où vient, dit-il, qu’un bon mol frappe d'abord, sinon parce qu’il dit une chose que chacun j)ensait? 11 en apporte pour exemple le bon mot de Louis XII ; Un roi de France ne venge point les injures du duc d'Orléans. Pourquoi ce mot frappe-t-il? sinon parce qu’il présente aux yeux une vérité que tout le monde sent; savoir, qu’un prince sur le trône ne doit plus agir par ses mouvements ]Ktrticuliers , mais par les seules vues du bien général de son Etat.

Cependant, selon les préjugés vulgaires, voilà îeux pensées dans ces deux expressions; car la première, qui est celle de Louis XII , fait un bon mot , et s’appelle une i>ensée

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singulière; et la seconde, qui est celle de tous les hommes' raisonnables, ne fait qu’une proposition ordinaire, et n’est qu’une pensée commune. La pensée nouvelle et la pensée commune ne sont pourtant au fond qu’une même chose , et ne diffèrent, pour ainsi dire, que dans la figure, l’ornement, le tour, sans être pourtant des pensées dilférentes ; comme un homme, pour avoir un extérieur, une figure, un habit, un ajustement différent, ne cesse pas d’être le même homme, et n’est méconnu que par ceux qui ne le voient que de loin , ou qu’en passant, sans le voir de près et avec attention.

Est-il donc bien sur que ces deux propositions soient, au fond , fa même pensée ? oui sans doute ; plus vous les pénétrerez , plus vous serez convaincu que c’est même vérité , même raison, inême motif, propre à faire la même impression sur un esprit capable de les approfondir et d’en juger indépendamment de leur tour. S’il les regarde comme principe, il n’en pourra tirer que la même conséquence; et s’il les regarde comme conséquence , il trouvera qu’elles ont le même principe d’où elles sont également éloignées; de sorte que si l’on est plus ému de l’une que de l’autre, c’est qu’on ne voit pas assez ce que sont au fond l’une et l’autre , mais qu’on en juge par des images étrangères qui ne metUmt et n’êtent rien au fond de la pensi*e. Un esprit qui serait entièrement dégagé, un ange, par exemple, n’y trouverait nulle différence ; nous n’y en trouvons que parce ijue nous sommes moins clairvoyants.

Qu’on dise avec tout le monde : La mort inexorable à l’égard de tous les hommes, n’en épargne aucun, île quelque rang qu’il soil; ou bien avec Horace : L’affreuse mort renverse sans discernement , et la cabane des juiuvres et le palais des rois; ou bien avec Malherbe :

Le pguvrc en sa cabane où le chaume le couvre ,

Est sujet à scs lois ;

El la garde qui veille aux barrières du Louvre ,

N’en défend point nos rois ,

le vulgaire, dans ces trois expressions différentes, croira voir trois pensées : qu’on y regarde de près, on apercevra même proposition , même vérité, même jugement, môme chose pour le fond que conçoit l’esprit dans l’ime des trois, comme dans les deux autres; et qui les pénétrera également, verra par l’une des trois comme par toutes les trois ensemble , que les hommes sont tous irrérnissihlemenl sujets à la rifjoureuse loi de la mort. Les trois prétendues pensées n’en sont donc qu’une seule essentiellement.

Pour celle-ci, dira-t-on peut-être, c’est la même, tournée seulement en trois manières différentes; car un de nos auteurs convient que c’est ce qui arrive en cet exemple et en (pielques autres semblables; et moi je dis qu’il faut convenir que cela arrive, non-seulement en plusieurs autres, mais dans tous les exemples possibles. Je défie qu’on apporte aucun exemple de pensée si brillante, si nouvelle, si extraordinaire, que l’on ne fasse voir être une peqsée ancienne et commune, eh la dépouillant de ses figures et de ses ornements, qui ne èontribuent en rien au fond de la pens<‘e, comme les habits ne contribuent en rien à la personne et à la substance d’un homme.

Ün a admiré comme un trait des plus merveilleux le mot de ce pirate à Alexandre : Parce que je ravage la mer avec une barque, on m’appelle voleur, et parce que vous le faites avec une grande (lotte, on vous appelle héros. Cette pensée, dit-oh, est sublime, ex([uise, extraordinaire, nouvelle. Voulez-vous voir combien en même temps elle est au fond ancienne et commune? voyez ce qu'on a toujours dit parmi le peiq)le, et ce qu’on y dit tous les jours, que ceux qui ont l’autorité absolue font impunément beaucoup de mal, et qu’on leur donne encore des louanges; au lieu qu'un particulier, pour en faire beaucoup moins, est traité comme un criminel. N’esbee j)as précisément le fond et l’essentiel de la pensée du pirate? Ce qu’on a dit du feu roi : Il a trouvé dans la victoire quelque chose de plus glorieux que la victoire même, a

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passô et a été cité par un bel esprit comme l’exemple d’une pensée nouvelle; mais cette pensée nouvelle est manifestement aussi ancienne que Salomon , qui nous a dit dans scs Proverbes , qu’il y a plus de gloire à se posséder soi-méme qu’à prendre des villes. Il en faut dire autant de toutes lesautres pensées les plus recherchées et les plus singulières ; elles se réduisent toutes à des pensées communes, populaires, vieilles, usées et même triviales.

'Je dis triviales, car le beau mot du pirate, que dit-il au fond autre chose , sinon , il n'y a que les petils voleurs de pendus'/, De mémo encore , dire à un grand homme , pour louer sa modestie, qu’il est d'autant plus estimé qu’il s'estime moûis lui-méme, cette pensée ne parait ni vieille ni usée. Je suis pourtant bien trompé si, réduite à sa juste valeur, elle n’est au fond la même que, vos mépris vous servent de louanges. Tous les discours ingénieux sont remplis ainsi de pensées triviales et vieiHes, que le vulgaire, même parmi ceux qui se pi(juent d’esprit , juge être des pensées toutes singulières et toutes nouvelles, tant il est ordinaire à l’esprit humain de prendre le change.

Mais si les pensées, dès qu’elles sont vraies , ne sont jamais nouvelles pour le fond , quel sera le mérite des unes par-dessus les autres, et en quoi consistera la beauté, l’agrément et l’excellence d’une pensée ? C’est un mysU're qu’il faut tâcher à découvrir ici , puisque d’habiles gens qui en ont fait l’essai ne l’ont pas , ce me semble, découvert assez nettement.

Un d’eux, ainsi que nous l’avons déjà insinué, eût voulu se tirer d’affaire sur •ce point , en disant que c’est un je ne sais quoi qu’on peut beaucoup mieux sentir que dire. Mais comme ce je ne sais quoi est justement ce qu’on voudrait savoir, il ajoute, qu’à son avis il consiste à ne jamais présenter aux lecteurs que des pensées vraies et des expressions justes; de sorte que, selon ses termes, la plus belle pensée, en fait d’ouviages d’esprit , serait celle qui serait exprimée* avec le plus de justesse. Aussi, dans l’exemple du bon mot

(lo Louis XII, In raison , dit col auteur', pourquoi on en est - frappé d'abord, c'est que ce bon mot présente une vérité que tout le monde sent , et qu’il dit mieux que tous les plus beaux discours. Ccpendanl, en faisant une exacte comparaison do ces deux propositions, qui renferment au fond la mc'me pensée : Un roi de France ne venge point les injures du duc d’Orléans : et un prince sur le trône doit oublier ses ressentiments jHirticuliers , pour n’avoir en vue que le bien général de son Etat, l’expression de celle-ci se trouve, aussi juste (jue l’expression de celle-là, pour ne pas dire même plus juste. Néanmoins , cette preiqière proposition fait un bon mot , une pensé(^ belle et qui frappe, au lieu que la seconde ne fait qu’un discours commun , une pensée onlinaire, et qui ne frappe point. Il est donc manifeste que le mérite, le sel, l’agrément, le brillant, et ce qu’on ap{>elle vulgairement la nouveauté d’une pensée, consiste en quelque autre chose que dans la vérité de la jiensée, accompagnée d'une justesse d’expression.

En effet , quelques autres paroles du même autcîur confirment ce que nous disons; car, s’efforçant de démêler cette matière, il avance, que le bon mot n’est bon mot qu'en ce qu’il dit une chose que chacun pensait, mais d’une manière fine et nouvelle. Ce n’est donc plus seulement présenter à l’esprit une pensée vraie et une expressiàn juste, c’est quel- (jue chose de plus; c’est le faire d’une manière fine, et »o«velle. Mais en quoi consiste cette manière fine et nouvelle? c’est ce cpie nous cherchons. Sera-ce en ce que, dit encore le même auteur, qu’une pensée neuve, brillante, extraordinaire, est celle qui a dû venir à tout le monde, et que quelqu'un s’avise le premier d'exprimer? Certainement la pensée du mot de Louis XII a été exprimée mille^t mille fois avant lui; et, indépendamment de lui, tout le monde pensait et tout le monde disait, qu’un prince sur le trône doit oublier

‘ M. Dcspréaui.

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ses ressentiments particuliers pour n'avoir en vue que le bien (fénèral de son État.

Ainsi , pour nous en tenir sur cette matière à quelque jwint déterminé et précis, il faut dire que la beauté, l’agrément et ce qu’on appelle la nouveauté des pensées , consiste uniquement à les exposer sous des expressions et des figures sous lesquelles l’esprit n’a pas coutume de les voir, et à quoi il'ne s’attendait pas. Car, réveillé par un détpur qui le surprend , il y porte toute son attention et s’y arrête avec plaisir, comme à un objet dont il n’est point dégoûté par un trop fréquent usage.

La vérité par elle-même satisfait l’esprit humain et lui plaît naturellement; mais à force de voir toujours la même vérité , il arrive qu’il n’en est plus touclié , parce qu’à cette occasion il ne se fait plus de nouvelles traces dans le cer- < veau. Les viandes les plus exquises cessent souvent de flatter le goût , si elles sont toujours assaisonnées de la même sorte. Il en est de même des choses de l’esprit : les pensées les plus véritables, les plus solides , ne font point d’impression si on les voit trop longtemps sous une même image et sous un même jour ; mais donnez-leur un tour nouveau , revêtez- les d’une image que l’esprit voie ou croie voir pour la première fois , il en sera aussi épris que les yeux le sont de voir un objet ( dont la beauté ne les touchait plus parce qu’ils y étaient accoutumés) ; de voir , dis-je, cet objet avec • une nouvelle parure et un nouvel ajustement.

Cela supposé , il ne faut point s’étonner que la même pensée vraie et solide, exprimée avec le même tour, paraisse quelquefois agréable aux uns et insipide aux autres ; c’est que les uns n’avaient jamais vu ce tour-là et en sont surpris; et que let autres, parce qu’ils le connaissaient déjà, le voient sans être surpris, et par conséquent sans plaisir et sans goût. C’est une réflexion qu’on peut faire plus sensiblement à l’égard des vérités chrétiennes.

Nul homme de bon sens ne peut entendre , pour la pre-

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mière fois , les maximes admirables de la religion sans en dire frappé , parce que ce sont pour lui des vérités à quoi son imagination n’était pas accoutumée. Mais s’il les a entendues toute sa vie , alors , pour en être frappé ( nous parlons ifi de ce qui se fait naturellement, et non pas des opérations do l’Esprit-Saint qui souffle où il veut et qui agit quand il lui plaît) , pour en être frappé , dis-je , il faut que ces vérités soient revêtues d’espressions et de figures qui surprennent l’imagination et lui soient nouvelles , afin de réveiller par cette surprise son attention et son goût, de manière que les sermons du P. Bourdaloue ne diffèrent de tant de sermons sensés pour le fond , mais plats et insipides, que par cfe point-là seul ; aussi ce point-là seul est-il le tout.

C’est par là encore que se vérifie et s’éclaircit un mot de M. de La Bruyère, qu’/l esl plu§ aisé de prêcher que de plaider ; mais qu'il esl plus difficile de bien prêcher que de bien plaider. C’est que la matière d’un sermon étant très-commune, et celle d’un plaidoyer l’étant moins, il est bien plus aisé de ramasser l’une que l’autre pour en faire un discours. Mais de faire en sorte' que ce discours sur des matières de la religion qui sont très-communes et déjà sues de tout le monde , réveille et attire autant l’attention que la matière d’un plaidoyer qui est toute nouvelle , et par elle-même et par ses circonstances , c’est ce qui demande incomparablement plus de génie , ce qui est beaucoup plus difficile, et ce qui vérifie parfaitement 1e mot d’Horace : Difficile est proprie communia dicere. J’ajouterais volontiers : non-seulement il est difficile de le faire, mais c’est la souveraine perfection que d’y réussir.

Analyse.

4 . Le fond des belles pensées est la vérité. 2. Le vrai est ancien et même est par avance dans l’esprit de ceux qui l’approuvent. 3. Toute pensée vraie n’est pas pourtant censée belle. 4. Elle est telle, quand elle paraît sous une nouvelle

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image qui surprend. 5. A cola près, les pensées les pliis brillantes se réduisent aux plus triviales. 6. Une pensée belle ne l’est pas pour ceux à l’égard de qui elle serait trop familière et comme usée.

Usage.

La vérité exposée en cet article est l’abrégé des règles de l’éloquence , et en quelt[ue sorte de toute littérature ingénieuse. Quelque ouvrage qu’on fasse, il ne peut manquer de plaire et de réussir, si, ayant la vérité pour base , il paraît, dans son total et dans ses parties, revêtu d’un tour nouveau et d’images nouvelles. Ranimant ainsi l’attention de l’esprit , il lui fait goûter de nouveau une vérité solide , mais qui ne faisait plus toute son impression, à cause de l’habitude qu’on en avait , et que l’esprit était comme las d’y porter sa vue. Le meilleur mets rebute par un fréquent usage, si on na l’apprête d’une manière qui réveille le goût.

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