‹ Œuvres philosophiques du père Buffier de la Compagnie de JésusChapitre 17 sur 138 · PREMIÈRE PARTIE. — CHAP. VU · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — CHAP. VU

visibles nous sont donc connues avant un Dieu invisible ; or, les choses visibles sont des corps, donc la connaissance que nous avons des corps est présente à notre esprit, mémo avant la connaissance de Dieu.

11 est vrai que certains philosoplies s'en tiennent à une preuve de l’evistence de Dieu, laquelle ne suppose point des objets visibles. J’ai naturellement l’idée de Dk'u, disent-ils, donc Dieu existe ; mais à qui feront-ils croire que cette proposition ; J'ai îiaturellemenl l'idée de Dieu, ou cette autre ; Si j’ai iuilurelleine.nl l’idée de Dieu, Dieu existe; à qui, disje, feront-ils croire que l’une ou l’autre de ces deux j)ropüsilions soit plus claire et i)lus certaine , plus immédiate! à mon esprit, que celle-ci ; Il ij a des corjis ou des êtres étendus en longueur, largeur et profondeur?

’ôo. D’un autre côté, quelle proposition peut-on imaginer pour attaquer cette proiwsition : Il ij a des corps, qui soit plus certaine et plus claire? Sera-ce celle-ci : Aous ne soin~ mes évidemment certains que du sentiment intime de notre propre perception? Nous avons vu que cette proposition conduirait au fanatisme , puisqu’on l’admettant dans toute sou étendue, chacun de nous pourrait douter raisonnablement s’il n’est point l’étre unique qui existe. Sera-ce donc cetto autre proposition : Je pourrais absolument éprouver tout ce que j’éprouve sans qu'il y eût des corps? 11 s’en faut bien que cette proposition ne soit plus certaine et plus claire ; car je ii’ai ni clarté ni certitude de ce que je pourrais ou ne pourrais pas, dans une disposition de chose toute contraire à celle que j’éprouve actuellement. Cette prétendue possibilité que je me ligure n’est donc point un sentiment naturel , mais la pensée de certains esprits spéculatifs qui poussent leur spéculation au delà des bornes. Si une pareille possibilité était fondée dans le sens commun , on pourrait juger sensément que toulce qu’actuellement nous éprouvons ne suppose point des corps; et, par conséquent, douter sensément s’il en existe , et agir sensément eu conformant à ce doute la con-

duite de notre vie. Or, je demande si c’est un titre de sens commun que de j)Ouvoir ùtre arrt'lé dans la conduite de la vie par l’incertitude s’il y a des corps? Cette incertitude étant une folie manifeste, la certitude contraire est donc une sagesse jointe à la vérité. Voilà où il s’en faut tenir jwur ne pas confondre les idées les plus fixes de l’esprit humain , et pour ne pas substituer de vains raffinements à la vraie philosophie.

Mais dans le sommeil et dans le délirc n’éprouvc-t-on pas à peu près les mémos impressions que nous éprouvons ordinairement par le moyen des corps? Peut-être sont-elles à peu i>rès les mêmes, mais très-certainement elles ne sont pas Iw mêmes ; et si quelqu’un, pendant la veille, ne se trouvait pas tout autrement affecté que quand il rêve, if ne mériterait pas plus que l’on s’ainusiît à raisonner avec lui , que s’il était actuellement dans le délire ou dans le sommeil ; outre que dans ces deux états , si on ressent des impressions approchantes de celles que font sur nous ordinairement les corps , c’est parce qu’on a reçu auparavant des corps mêmes des impressions qui se renouvellent alors par l’agitation des esprits. Ges deux états supposent donc nécessairement des corps; et ils en montrent l’existence, bien loin de montrer que je jmurrais éprouver tout ce qm j'éprouve sans qu'il y etU des corps, car, s’il n’y avait point de corps, qu’éprouverais-je et que pourrais-je éprouver? Je n’en sais rien et n’en puis rien savoir, n’en ayant point l’expérience : or, ne pouvant indépendamment d’elle pénétrer dans la nature des esprits, ceux qui croiraient pénétrer plus avant ne pénétreraient que dans des chimères. Aucune proposition contraire n’est donc plus certaine ni plus claire que celle-ci : Il y a des corps , elle est donc une première vérité, dictée à notre esprit par la nature et par le sens comtnum, puisque, pour la prouver ou pour la détruire , on ne peut marquer une proposition plus claire ni plus évidente.

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