On distingue principalement deux sortes d’autorités
62 TRAltÉ DES PREMIÈRES VÉRITÉS.
la divine et Vhumaine. La divine est le témoignage de Dieu mémo, et l’humaine le témoignage des hommes.
En supposant que Dieu est la vérité même, il est im{)Ossible de ne pas juger une chose vraie quand il est évident qu’il'l’a dite. Ainsi, quand nous résistons à la foi divine, c’est que nous no sommes pas convaincus que Dieu ait rendu témoignage aux articles de notre foi , ou que nous n’avons pas l’idée de Dieu.
L’autorité humaine est appuyée sur ce que rapportent des hommes. Bien que tous en particulier soient faillibles, il est néanmoins des circonstances où l’on ne doit pas résister à leur témoignage, et même où il est impossible, pour un esprit sensé, de le faire; en sorte qu’alors l’autorité humaine tient lieu d’une première vérité au delà de laquelle on no remonte point. Il faut rechercher ces dernières Circonstances jM)ur faire l’analyse de cette sorte de première vérité qu’on apjKîlle ordinairement évidence morale.
^ 1 il. La nature a donné aux hommes une telle disposition pour discerner la vérité, quand elle est à leur portée, et pour l’énoncer, quand leur passion ou leur intérêt particulier ne s’y opposent point, qu’il est imjX)ssible que tous s’accordent à reconnaître une fausseté pour une vérité.
<42. Ainsi, voyant qu’il no saurait y avoir nulle passion et nul intérêt dans tous les hommes qui rendent témoignage à certains faits, et qui le rendent unanimement ; par exemple, qu’il existe une ville de Rome ou une ville de Constantinople, qu’il y a eu en France un monarque appelé Charlemagne, etc., le seul témoignage des hommes réunis ensemble, sur ces articles, est, à mon égard, une règle de vérité • -qui emporte nécessairement mon jugement, et, par conséquent, c’est une véritable certitude ou évidence dans les suivantes circonstances :
143. I. Qu’il s’agisse d’une vérité, dont la connaissance soit parfaitement à la portée des hommes qui en rendent témoignage ;
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II. Qno leur nombre soit si "rand, qu’il ne puisse venir à l’esprit des s;ons sensés , d’en souhaiter un plus f»rand pour un témoignage assuré ;
III. Qu'on n’ait nullement sujet de soupçonner intérêt ni passion dans leur témoignage;
IV. Que ce h'-moignagc ne soit pas contredit, même par ceux qui auraient intérêt de le faire.
144. Peut-être que quelqu’une de ces conditions, et surtout la dernière, n’est pas nécessaire; mais quand les quatre se trouvent réunies, je dis que c’est une règle de vériti; si certaine , qu’aucun homme sensé n’en disconviendra jamais. Si l’on veut être de bonne foi, on trouvera même qu’il est im|K)ssible de ne pas juger que la chose est vraie. C’est pourquoi, dit M. Locke, nous la recevons aussi aisément et nous y adhérons aussi fermement que si c’était une connaissance certaine; de sorte qu’en conséquence nous raisonnons et nous agissons avec aussi peu de doute que si c’était une parfaite démonstration.
lit». Au reste, je suis surpris que M. Locke ne donne à cette règle de nos jugements que le nom de probabilité. Il parle ainsi : Le plus haut degré de probabilité est lorsque le consentement général de tous les hommes, dans tous les siècles, autant qu’il peut être connu, concourt avec l’expérience constante à confirmer la vérité d’un fait particulier attesté par des témoins sincères. Je suis , dis-je , surpris que M. Locke ne donne à tout cela que le nom de probabilité; ce n’est pas que je prétende m’arrêter jamais à disputer du mot. M. Locke a pu restreindre celui de certitude aux connaissances qui nous viennent uniquement par voie d’ex|K*rience personnelle ; mais il faut avouer aussi qu’il n’aurait rien perdu de la justesse de ses expressions pour suivre en cette occasion l’usage le plus universellement reçu ; du moins aurait-il dû indiquer pourquoi il s’en écartait sans qu’il en j)araisse aucune raison.
En effet, quand il dit que nous adhérons à cette probabilité aussi fermement qu'à une connaissance certaine , ce
n’est donc pas, selon lui, une connaissance certaine; mais si elle ne l’est pas, comment avance-t-il qu’e//e exclut le doute aussi bien qu'une parfaite démonstration? Une connaissance qui exclut le doute autant qu’une démonstration, peut-ello n’étre pas certaine et évidente?
1 i6. Au reste, mettant à part cette espèce de contradiction, si c’était au fond que M. Locke refusât d’admettre pour rèijjle infaillible (le vérité , ce qu’il a appelé simplement probabilité, et ce que dans la suite il veut bien appeler assurance, je lui demanderais volontiers pourquoi il admet {wur certitude le témoignage des yeux et non pas le témoignage unanime de tous les hommes? N’est-ce pas également la nature qui de côté et d’autre nous impose la nécessité de consentir à ces témoignages, et qui persuade que ni l’un ni l’autre ne saurait nous tromper?
Aussi , n’y a-t-il qui que ce soit un peu versé dans l’histoire qui ne se trouve du moins aussi certain qu’il a existé une ville appelée Carthage, qu’il est certain de ce qu’il a vu de ses yeux.
D’ailleurs, M. Locke avoue qu’il est impossible de juger (|ue tous les caractères d’une imprimerie se soient arrangés par hasard d’une manière si heureuse qu’ils aient dressé un poème aussi beau que V Enéide de Virgile; or, il ne m’est pas moins impossible de juger que tous les hommes se soient trompés ou soient convenus de me tromper, pour me faire croire qu’il y a eu une ville de Carthage. 11 est donc certain qu’en ce cas-là je ne suis nullement libre pour faire un jugement contraire à ce témoignage unanime des hommes. Il me l)araît évident que Vautorité, prise de la sorte, n’est pas une simple probabilité, mais une véritable certitude.
I i7. J’avoue au même temps que ce dernier genre de certitude, qui entraîne mon jugement avec autant de réalité que les précédentes, m’emporte avec moins de rapidité et de vivacité. Je no suis pas plus certain que j’ai présentement un papier devant les yeux que je suis certain qu’il y a une ville
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de Constantino|)lo et ([u’il y a une ville de r.arllia<ie. fiofiendant, la j)remière certitude fait encore ?ur moi une impression plus sensible que la seconde; et c’est ici que se vérifie, dans un sens très-raiftOnnable, la maxime dont nous avons parlé ailleurs, (ju'on croit encore phix ce qu’on voit que câ qu’on entend, c’est-à-dire (|u’on y adhère, sinon avec plus de vérité, au moins avec plus de sensibilité.
1 i8. Les témoignages d’autorité humaine universelle font le plus haut degré du genre de certitude qu’on appelle communément certitude morale,
LiO. Cette espèce de certitude a un rapport particulier avec les mœurs et la conduite des hommes; puisqu’elle les conduit dans leurs desseins, leiii-s vues, leurs entreprises et toutes leurs démarches; de manière que celui qui agirait contre celle espèce de certitude, passerait avec raison pour extravagant.
'130. D’ailleurs, la certitude morale a des degrés, et elle fait sur nous moins d’impression à mesure que les conditions dont j’ai parlé s’y rencontrent moins.
Ainsi , supposé qu’elle tombe sur un fait historique : ceux mêmes à l’égard de qui il est avéré sont moins emportés par sa vérité quand ils le voient contredit par quelques-uns; car, encore qu’on sache qu’ils se trompent en ce point, leur jugement laisse toujours une sorte de soupçon qu’ils voient peut-être sur l’article dont il s’agit quelque chose que nous ne voyons pas nous-mêmes.
<51. D’un autre côté, la certitude morale ne laisse pas de subsister avec ces légères ombres de soupçon. Ainsi, ceux qui ont examiné à fond la vérité de certains faits historiques en demeurent persuadés, bien qu’ils les voient contredits par des auteurs et des personnes que l’intérêt ou la passion font parler et penser autrement que les autres.
132. Il semble donc que la certitude morale n’exige que les trois premières conditions dont j’ai parlé, savoir: 1®. Que 'autorité et le témoignage des hommes tombe sur des faits
dont la connaissance soit parfaitement à la portée de ceux qui les rapportent , et qu’ils n’aiCnt pu s’y méprendre ; 2®. Qu’ils soient eu grand nombre et de dispositions si différentes, qu’on n’y jniisse soupçonner de collusion; 3®. Que leur biraoignage ne puisse paraître l’effet d’aucune passion ni d’aucun intérêt.