‹ Œuvres philosophiques du père Buffier de la Compagnie de JésusChapitre 46 sur 138 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

De l’essence des (Ures.

197. On di'finit commum'mont l’osseiu’e ce par quoi une, chose est ce quelle est , mais comme une chose est par ellom(*me ce qu'elle est, la dt'finilion do l'essonce se termine à dire que resscnec d'une chose est d’ètro celle chose , ce (|ui ne nous fait guère plus connaître ['essence on giméral que si on ne s'était [loinl nu'lo do l’expliquer.

198. D’autres fois les [ihilosophos, voulant di'couvrir l’ossenci* de chaque être particulier, ropri'sontont certain amas de qualités dont ils font un amas d’idé(*s ((u’ils a[»j)ollent définition ; supposant (|uo tout ce qui est ex[)rimé dans cette définition est l’essence do la chose, ou que tout ce qui n’y est jioint ex|)iimé n’est [loint l’essence do cotte chosi' ; sur quoi il se prés(*nte à faire une observation importante.

199. L’objet do col amas d’idi'*os qui forment une définition, n’est [las pnVisémont hors do notre |)ons<''e tel qu’il est dans notre pens(M\ Ainsi, l’amas d’idi'es i[ui forment la définition d’un globe, o’osl-à-diro d’une figure parfaitement londo, et dont la siiporficio est partout très-(^galoment éloigru‘o d’un certain point (|u’on nomme centre; cet objet, disje. n’isil pas hors do nous, tel que nous lo r(*pn'*S(*nU’ cet

ama.s d'idées, puisqu’il n’exisie point de globe dont la rondeur soit parfaite, et dont tous les |X)ints dans sa superficie soient en elfet tros-égalomeiit éloignés du centn*. Cette essence du globe, qui est l’objet do ma jiensée (|uand je définis un globe, n’est donc pas un objet qui soit , hors de ma pensée, précist'*ment tel qu'il est dans ma penst’*e. De même, quand on a délini si longtemps la terre que nous habitons un ylobe composé île terre et d'eau, tout cet amas d'idées ou de (puilités n’était pas réellement, hors de notre esprit, tel qu’il était dans notre esiirit ; puisqu’il s'est trouvé, selon les observations de l’Académie des sciences de Paris (année 171. J), que la terre que nous habitons n’était jioint un ylobe, mais un ovale. (On la croit maintenant un sphéroïde aplati vers les pôles.) De même encore à l’égard de l’homme , qu’on définit un anima/ ra/.sonmiWe, cette essence de riiomme, (pii (St ici l’objet de ma penscu', n’est pas, hors de moi , précisi'*meut telle qu’elle est dans ma pensée ; car, si elle l’était précist'inent , elle existerait , hors de moi , telle qu’elle est dans ma pensée, sans qu’il fôl jiossible d’y ajouter rien ou d’(m diminuer rien; cependant, non-seulement on jieut, mais on doit ajouter quelque chose à celte définition pour la rendre conforme à ce qu’est l’homme hors de ma pens(''e; car il est non-seulemenl animal raisonnable, mais encore il est raisonnable de telle figure. Par là, si on se représentait un animal raisonnable sous la figure d’un ours ou d’un hanneton, on ne se représenterait point l’homme tel qu’il ('St réellement Imrs de notre esprit, nulle essence d’homme n'existant réellement sous la figure d’un ours ou d’un hanneton , et même nous ne ^oyons pas comment elle y pourrait natuivlloraent subsister.

200. Je sais qu’on a coutume de dire que la figure de l’homme n’est que sa propriété et non pas son essence ; mais je demande si l’homme, tel (jue Dieu l’a fait r('*ellement, pc’ut se trouver sans cotte propriéU'*? 11 est évident que non. l'Ile est donc nécessairement attachée à l’homme tel ipie

DEÜXlkME PARTIE. — CHAP. II. 83

Dieu l'a fait. La définition d’animal raisonnable ne représente donc pas exactement tout l’iiomme tel (lu’il existe rw>llement.

201. De plus,sicetU' propriété n’appartient pas réellement à l’essence de l’Iiomme, pourquoi les monstres dont on a vu des femmes accoueher sont-ils déclarés, par leur fi<;urc seule, ne pouvoir être des hommes? Pourquoi n’attend-on pas qu’ils aient ra>£e de raisonner pour juger s’ils sont des animaux raisonnables? D’un autre coté, pourquoi la seule figure humaine fait-elle juger qu’un imbécille est homme, bien qu’on ne l'ait jamais entendu raisonner? La figure, la taille, une certaine constitution corporelle est donc de l’essence réelle de l’homme , et l’homme est donc i-éellement quoique autre chose que ce (|ui est exprimé dans sa définition.

202. L’essence que nous avons dans notre esprit par la définition , et (|ue nous apjK'llerons désormais essence reprr^ sentèe (parce qu’elle n’est autre chose que la représentation que se fait notre esprit de ce que nous jugeons être de plus particulier et de plus intime dans les choses qui sont hors de nous), celte es.sence représentée, dis-je, n’est donc pas l'essence que j’apiK'llerai désormais réelle , car celle-ci consiste dans un amas intime de qualités, qui ne pouvant pas toujours être ai>erçues, démêlées ou exprimées, n’est pas précisément ni ce qui s’exprime par la définition , ni cette essence représentée par la définilioti, que quelques-uns pourraient confondre avec l’essence réelle. Les philosophes ont pourtant coutume de les distinguer sous les noms, l’une, d’essewee métaphysique J et l’autre, physique. Pour profiter de leur distinction, qui est si importante, tous doivent se souvenir que l’essence métaphysique n’est qu’une pensée qu’ils se forment à eux-mêmes, souvent l’un d’une façon et l’autre do l’autre , comme on le voit par les définitions toutes diffé* rentes d’une même chose, formées selon ks idées particulières (pi’ils en ont conçues chacun de leur côté. Or, ce (pi'ils

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en oui cotiru n’éttint pus toujours conforme à la naluro intime, réelle et totale de la chose, l’ossence métaphysique est, ordinairement parlant, beaucoup moins la nature de la chose que l’idée que chacun s’en forme. Avec celte réflexion, (juelques-uns doivent rabattre de la haute estime (pi’ils ont de l'essence inétaphysicjue, s’ils ne veulent s'exposer à prendre une idée pour une réalité.

CIIAriTRM III.

De demi iiolions de l'ewence atlribuecs l’une à l’Ialon cl l'autre à Descaries.

i03. La première et la plus ancienne de ces opinions est celle qu’on attribue à Platon , savoir : que l'essence de chaque chose est par elle-même éternelle et immuable. Examinons de près quel est le sens légitime de ces termes, qui ne peuvent s’entendre que d’une essence réelle ou d’une essence repn^ sentée.

204. Si on les entend d’une essence réelle, on parle d'une chose existante réellement en quelque temps que ce soit : présent, passé ou avenir. Or, je ne sache jKiint d'être existant par lui-mème, éternel et immuable, sinon Dieu, qui a crt-é tous les autres dans le temps et à sa Aolonté , et , jiar là , il n’y a aussi d’essence qui soit éternelle et immuable que celle de Dieu. Si c’est que Platon s’imaginait que les essences existantes de toutes choses étaient de soi éternelles, comme l’est celli? de Dieu , il aurait enseigné une fausseté également impie et manifeste, dont l’expression seule doit nous paraître dangereuse, au lieu de la faire valoir.

203. De plus, dire que l essence réelle est immuable, c’est dire que Dieu même ne peut altérer en rien les choses existantes telles qu'il les a faites (car c’est là ce que nous ap)>eluns essence réelle). Or, que Dieu ne puisse rien changer aux choses

OËUXlkMt; PARTIE. — CHAP. III. 85

qu’il a faites ni les faire autrement, c'est ce qui parait encore insouUuiablc : c'est donner, sans raison , des bornes à la toute-puissance divine. On ne j^eut donc pas dire, en ce senslà, que l’essence réelle des choses, telles que Dieu les a faites , soit immuahle.

i06. On ne peut pas dire avec plus de raison , que l'essence des choses est immuable et éternelle , au sens que se figurent quelques-uns, savoir : qu'il n’y a qu’un certain nombre d’essences ou de modèles de choses selon lesquels tous les êtres sont formés , et à quoi il faut que tout ce qui est jKissible se rap|>orte ; en sorte (jue Dieu même ne pourrait rien faire au delà de ce nombre déterminé d’essences; C4»r ce serait là donner de nouveau à la toute-puissance de Dieu des bornes qu’elle ne peut avoir.

207. Il ne reste donc qu’à examiner si l’éternité et l’immutabilité d’essence conviennent à l’essence représentée et métaphysique, laquelle consiste dans l’idée et le jugement particulier que nous formons sur l’essence des choses, comme quand nous jugeons que l’essence d'un homme est d'étre animal raisonnable. Or, en supposant que l’essence soit telle pensée ou tel jugement, l’essence ne saurait être dite immuable ni éternelle, puisque ce jugement et celte jKjnsée ne le sont pas. (N. 202.)

208. Si l’on veut dire seulement que ce que nous appelons homme n'a jamais pu être qu'animal raisonnable, comme ce que nous apjxîlons triangle n’a jamais pu être qu’une figure composée de trois lignes et de trois angles, la proposition sera très-vraie, et d’une vérité si évidente, qu’il semblera puéril de faire valoir, sous des termes mystérieux , ce qui do soi-même saute aux yeux de tout le monde; car, il est bien clair que si animal raisonnable est ce que nous appelons homme, l’homme n’a jamais pu être qu’un animal raisonnable. Homme et animal raisonnable signifiant ici précisément la même idée ; dire que l’homme n’a jamais pu être qu’aninml raisonnable, c’est dire uniquement que Vhomme n’a ja-

mais pu être que Vhomme, et que V animal ratAonmhU n’a jamais pu être que \' animal raisonnable, ou , si vous voulez, c’est dire que lelle chose ou telle idée n’a jamais pu iHre (jue telle chose ou telle idée.

209. Mais de savoir si telle idée ou tel jugement que je me suis formé d’une chose existante hors de moi, ou si telle essence représentée dans mon esprit ne i>eut et ne doit pas changer par rapport à l’essence réelle existante au dehors, que je veux actuellement me représenter, et à laquelle elle n’est pas toujours conforme ; c’est ce qui ne saurait être un véritable sujet de dispute. Il est clair (lu'il faut changer un jugement quand il ne se trouve pas vrai , quitter une définition défectueuse pour une définition juste , et enfin une essence mal représentée pour une essence bien représentée. À prendre la chose de ce biais , il est évident que rien n'est moins immuable que l’essence.

210. C’est peut-être sur cela qu’il s’est élevé une opinion directement opposée à celle des Platoniciens, et qui est, diton , celle de Descartes, savoir ; que l’essence des choses est si peu immuable que Dieu la peut changer comme il lui plaît iwur faire de chaque essence une tout autre essence. Ainsi , bien que l’essence d’une montagne soit d’avoir une vallée, Dieu néanmoins jæut très-bien , selon ces phiIoso[)he3, faire une montagne sans vallée. C’est là donner dans un autre excès qui fait un pur verbiage , et j’admire qu’on puisse l’attribuer à Descartes, sans entreprendre de le rendre ridicule ; car enfin une montagne sans vallée est une montagne qui n’est point montagne, et qui ne le saurait être , puisque nous appelons inonla<ine une terre élevée dont le bas s’appelle vallée ; il faudrait donc alors que Dieu }n'd faire ce qui né se peut faire. Or, parler ainsi c’est dire des mots qui ne forment nul sens et nulle idée, et qui, au contraire, détniisent toute idée et toute raison. Il se trouve ainsi, dans ce qu’ont avancé, au sujet de l’essence, d’anciens et de nouveaux philosophes, une confusion de mots qui a causé , on

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