CHAPITRE V
Observations sur l'idée de même essence.
%\ 4. L’usage en déterminant le nom qui devait s’appliquer à une chose par certaines circonstances ou qualités de la chose même, n’a pas déterminé toujours précisément jusqu’à quel changement de ces circonstances la chose doit conserver le même nom ; ce qui donne à divers e.sprits un embarras assez frivole, au sujet de l’essence. Ainsi , bien qu’on ait ôté à une orange son écorce, l’usage lui laisse encore le nom d’orange ; ce qui fait aussi juger communément que l’essence de l’orange n’est point alors changée ; mais si en la pressant on vient à en séparer le jus, comme on on a séparé l’écorce en la rognant, tous conviennent qu’alors ce ne serait plus là cette orange. Cependant, par rapport à ce qu’elle était d’abord, sa constitution n’a pas changé moins réellement en lui ôtant l'écorce qu’en lui ôtant le jus; mais, au premier cas, le nom d’orage est demeuré, et dans l’autre, il n’est pas demeuré.
CVst ce changement arbitraire de nom que l'on prend , à moins qu’on n’y fasse attention , pour un changement d’essence ; ce qui vérifie que nous attachons l’iiiée d'essence d’une même chose ou de mène essence à certaines qualités sensibles attachées elles-mêmes, par l’usage , arbitrairement à un nom.
215. — 2“. L’essence représentée convient à plusieurs individus, et, sous ce regard, on lui donne le nom d'espèce, parce que ix'sultant do l'idée d’un amas de certaines qualités sensibles, auquel amas nous avons attaché un certain nom, et ce môme nom avec ces mômes qualités convenant à plusieurs individus, il est clair que par là ils se trouvent avoir une môme essence reprt'sentée ; mais l’essence réelle ou individuelle n’étant que la constitution réelle de chaque être, qui , dans cette constitution , a quelque chose de particulier qui le distingue de tout autre être , il est clair encore que l’essence réelle ne saurait convenir qu’à un seul être et qu’à une seule chose.
216. Ainsi, lorsque nous nous représentons l’essence d’un cercle ou d’un triangle par une idée abstraite, et que nous jugeons que tout cercle ou triangle est réellement et hors de nous tel qu’il est alors représenté dans notre esprit, c’est un abus par lequel nous confondons l’essence réelle avec l’essence représentée, puisque réellement il n’existe point de cercle indépendamment de la matière, ni de cercle existant matériellement qui soit parfaitement rond , tel qu’il est dans notre pensée par une idée abstraite (N. 49), laquelle fait, comme nous avons dit , l’essence représentée ou l’espèce. L’essence d’un cercle réelle et existante hoi-s de nous, n’est donc que le fer ou le bois ou l’encre qui existe en figure de cercle, laquelle n’est jamais parfaitement ronde, et qui fait un cercle existant eu particulier, diflérent de tout autre cercle particulier existant, (fest donc une erreur manifeste que de donner une essence réelle à des idées abstraites ou es-
j sonces représentées , qui n’ont nulle autre existence que la
DEUXltMK PARTIE. — - CHAP. M. 91
substance de notre âme , dont elles no sont que les jienst*es ou modiiications.
Peut-être s’otonnera-t-on que j’insiste sur des choses qui sont par elles-mêmes évidentes, quand un les regarde un peu de prés et dans leur vrai jour ; mais, bien que cet éclairciss<;ment ne consiste que dans des mots ou dt*s idées à démêler, il dissipera les diOicultés qui ont souvent embarrassé ou même agité les esprits au sujet de l’essence. C’est là, si je no me trompe, le fondement d’une philosophie idéale, qui voudrait devenir à la mode aux déjiens de la réalité et des premières vérités (lue nous devons admettre touchant l’esseuce des êtres.