CHAPITRE VI
Examen de In manière dont la définition explji|iie la nalure ou l'essence
des choses.
217. La principale difficulté qui se trouve à bien comprendre ce que c’est quo nature, c’est l’ambiguité de ce mol, ou les ditlérentes iilées tpii y sont attachées.
Il signifie 1®. l’assemblage de tous les êtres que l’esprit hhmain est capable de connaitre; 2”. le principe universt»! qui les forme et qui les conduit ; ce principe au fond n’est autre tjue Dieu désigné par le mot de nature, en tant qu’il est le principe du mouvement dans tout ce qui nous frappe par le moyen de nos sens. 3®. Il signifie la constitution particidière et intime qui fait chaque être en particulier ce qu’il est; i®. la disposition (jui so trouve dans les êtres indépendamment de toute industrie ou de la volonté humaine , et , en ce sens-là , ce qui est naturel est opposé à l’artificiel ; ainsi disons-nous que la chute de l’eau qui tombe d’un torrent est naturelle , et que la chute de l'eau qui tombe dans une cascade de jardin est artificielle, en tant qu’elle a été disj>osée
par l'industrie humaine à tomber de la sorte ; nous en parlerons ailleurs plus au long. 5“. Enfin , le mot nature signifie l'idée que nous nous formons de ce que nous jugeons de plus intime en chaque chose-, et que nous exprimons par la définition ; c’est ce qui s’appelle, dans les écoles ( comme j’ai dit), essence métaphysique, et ce que nous avons appelé essence représentée; sur quoi on peut faire les nMlcxions suivantes ;
Bien que les philosophes définissent ordinairement la définition, un discours qui explique la nature de chaque chose, elle explique au fond l>eaucoup moins la nature de la chose que la signification du mot qui indique la chose. Or, la signification d’un mot qui indique une chose, n’est rien moins (|ue la nature totale et complète de cette chose même. Pour en être convaincu d’une manière sensible, il suffit déconsidérer que le nom de chaque chose a été établi par le commun des peuples, qui ne sont rien moins que philosophes, et qui n'ont prétendu, en établissant un mot, que faire distinguer parmi eux ce qu’actuellement ils ont dans l’i'sprit quand ils prononcent un certain mot.
218. D’ailleurs, il est évident qu'un mot, par sa signification , jH’ut très-bien faire distinguer la chose .signifiée d’avec toute autre chos<>, sans en atteindre ou en expliquer la nature. Par exemple , je ferai très-bien distinguer ce que j’énlends par le mot mer, ou la mer, en disant que c’est un amas d’eau salée qui occupe environ la moitié de la superficie du (jlobe terrestre ; mais pour la faire ainsi distinguer, je n’atteins ni n’explique pas au juste sa nature, telle que la comprend un ange ou Dieu même : preuve évidente que la définition n’explique pas la nature de la chose dans toute son étendue , mais seulement la signification des mots pour faire distinguer les objets dont nous voulons parler.
219. Nous pouvons ici, après M. Locke, faire utilement l’analyse de la méthode établie dans les écoles, de définir par le moyen du genre et de la difl’érence : le genre coni—
DEUXlkME PARTIE. — CIIAP. Vif. î)3
prend ce que la ehose d<Mîiiie a de commun avec d’autres choses; la différence comprend ce que la chose a de particulier, et qui ne lui est commun avec nulle autre chos<*. Cette méthode n’est qu’un supplément à l'énumération des diverses qualités de la chose définie : comme quand on a dit de l’homme que c’est un animal raisonnable , le mot animal renferme h'S qualités de mouvant, rivant, sensible, etc., et n’est que pour suppléer à l’énumération de ces qualit(^ différentes.
i20. (’ela (?st si vrai que, s’il ne st* trouve point de mot particulier qui exprime toutes les qualités de 1a chose définie, alors il faut avoir recours à l’énumération même des qualités; par exemple, si l'on veut définir une j>erle, on ne le pourra faire en manjuant sim[)lement un «enre et une différence précise , comme on en marque dans la définition do l’homme , et cela parce qu'il n'y a point de mot qui seul renferme toutes les (|ualilés qu’une perle a de communes avec d’autres êtres. C'est ainsi que la méthode de définir par voie de "enre et de différence, est le supplément ou l’abrégé de l’énumération des qualités que l’on découvre dans la chose définie; mais ce que l'on en découvre n'étant pas toute sa nature, la définition ne se trouvera autre chose que l’explication de la vraie signification d’un mot et du sens que l’usage y a attaché, et non pas de la nature ethx'tlve réelle et totale de la chose indiquée par le mot.