CHAPITRE XI
De ridcnlilé el de la diversité des élrei.
2i2. L’identité d’une chose est ce qui fait dire qu'elle est la /ncnieetnon une autre. Il paraît ainsi qii’ ûlenti/é et unifé ne diffèrent point, sinon par certain regard de temps et de lieu. Une chos<* considérée en divers lieux ou en divers temps, se ndrouvant ce tpi’elle était, est alors dite la iné/n/t chose. Si vous la considériez sans ntdle ililTérencede temps et de lieu, vous la diriez simplement une chose : car par rapport au même temps et au même lieu , on dit voilà une chose , et non voilà la même chose.
243. Nous concevons différemment l’identité en différents êtres. Nous trouvons une substance intelligente, toujours précisément la même , à raison de son unité ou indivisibilité; quelques modifications qu’il y siiivienne, telles que ses pensées ou ses sentiments. Une même âme, pour éprouver des changements d’augmentation ou (h^ diminution de pensées ou de sentiments, n’en est pas moins précisément la même: au lieu que dans les êtres corporels , une portion de matière n’est plus dite précistmient la même , quand elle reçoit continuellement augmentation ou altération dans st's modifications, telles que sa figure et son mouvement.
244. Observons que l’usage admet une /den/j’/é de ressemsemblance qui se confond souvent avec la vraie identité. Par exemple, en versant d’une bouteille de vin en deux verres, on dit que dans l’iin et l’autre verre, c’est le même vin; el en faisant deux habits d’une même pièce de drap , on dit (jue les deux habits sont de même drap. Cette identité n’est que dans la ressembloTice , et non dans la substance ; puisque la substance de l’un ])out se trouver détruiU? sans que la substance de l’autre se ti-ouvc altérée en rien. Par la res-
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somblancc , doux choses sont dites aussi la meme; quand l’une succède à l’autre dans un changement imperceptible , bien (pie très-réel ; ensorte (|ue ce sont deux substances toutes différentes.
iio. Ainsi la substance de la rivière de Seine chanite tous les jours imjiercepliblement , et par là on dit que c’est toujours la même rivière; bien que la substance de l’eau qui forme cette rivière , change et s’écoule à chacpie instant. Ainsi le vaisseau de Thést*e était dit toujours le même vaisseau de Thésée ; bien qu’à force d’être radoubé , il ne ri'sfàt jihis un seul morceau du bois dont il avait été formé d’abord. Ainsi le même corps d’un homme, à cinquante ans, n’a-t-il ])lus rien jieut-être de la substance <pii composait le même corps, quand cet homme n’avait (pie six mois : c’est-à-dire, qu’il n’y a souvent dans les choses matérielles, (ju’une identité de ressemblance , que l’équivoque du mot fait prendre communément pour une identité de substance. Quelque mince tpie paraisse cette observation, on en peut voir l’importance par une réflexion de M. Bayle dans son Dictionnaire historique*. Il montre que cette équivoque pitoyable est le fondement de tout le fameux système de Spinosa. Admirons par là ces prétendus grands génies, qui {(our aller au delà du sens commun, commencent par ne jiliis entendre ce <[u’ils disent, dans la première proposition qu’ils font à la suite de Spinosa. M. Locke propose touchant l’identité un autie paradoxe ; nous l’examinerons dans les remarques sur sa métaphysique.
246. Quelques-uns ont demandé si un point de matière très-petit, ne pourrait pas avoir une identité essentielle et jH'rmanente ; en sorte cpi’il fût incapable par sa nature d’être autre ipie tel corps. En admettant ce système, un point dè matière imperceptible serait de soi l’essence ou le gernui de tel être jiarticulier, et non de tout autre ètn'. On supjiose, jiar exenqile , que Dieu eût mis dans la seu le [KM’Sonned’ Adam ,
‘ Au mol Spinosa, lellre L. Voyez la note (G), à la tin de la V' parlie.
un nombre do corpuscules, qui fussent autant de germes pour tout ce qu’il y aura jamais au monde d'iunnmes et de corps humains : il ne se trouve, disent-ils, nulle impossibilité dans cette hypothèse, car le plus petit point peut se diviser en plus de milliers d’autres ]X)ints de plus petits en plus petits, qu’il n’y aura jamais d’hommes au monde. Chaque point étant ainsi et le germe et l’essence de chaque corps humain , il pourrait s’étendre et se dilater par des parties accessoires ; et avec cela il ne quitterait rien de son essence, de son unité et de son identité.
247. Ce système a paru commode à quelques-uns pour expliquer non-seulement la nature et l’identité des corps; mais aussi leurs formes substantielles, dont on a i>arlé tant de siècles. Mais ces particules de matière qu’on supposerait le germe et l’essence de chaque chose , bien qu’imperceptibles, seraient toujours divisibles, puistiu’elles seraient corporelles et matérielles. Or, ces particules plus subtiles ne viendraientelles point à se froisser, et à 'se diviser elles-mêmes, nefùtce que dans leur rencontre et leur choc mutuel? Alors l’identité et l’essence d’un même corps ne serait-elle point éivarse de toutes parts? Parla, cette même particule, qui, n’était que l’essence d’un corps, pourrait devenir, dans sa division, mille essences d’un même corps; ce qui ne se corapreml plus.
248. Au reste si ces considérations ne nous fout pas connaître l’identit(> et l’essence des choses , elles nous font connaître évidemment les bornes de notre esprit ; car il se perd ^absolument dans cette divisibilité de la matière , qui s’étend à un infini qu’il nous est également impossible de comprendre et de ne pas avouer. C'est ce qui nous donne occasion de parler de l’infini.