‹ Œuvres philosophiques du père Buffier de la Compagnie de JésusChapitre 57 sur 138 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Du Uni et de l'inOni.

449. On dispute si naturellement nous avons l'idée de Tinfini. Pour éclairer la question , on peut distinguer avec les scolastiques deux sortes A' infinis. L’un est dit infini en puissance, l’autre infini absolu. Le premier, selon ma pensée, consiste en ce qu'un être , quelque grand ou petit qu’on le suppose , soit conçu avoir encore plus de grandeur ou de petitesse qu’on ne peut concevoir, quelques degrés multipliés les uns sur les autres que l’on s’imagine. Le second infini consiste en ce qu’une chose ait actuellement et absolument tant de grandeur ou de petitesse , qu’on n’en puisse imaginer davantage. Quelques-uns, en d’autres termes qui reviennent aux miens , définissent l’infini en puissance ce qui étant fini dans ce qu'il est actuellement , se trouve infini dans ce qu'il pourrait être ou devenir ; au lieu que l’infini absolu esteeçu» dans son tout actuel , est actuellement infini.

450. Il est manifeste que nous avons naturellement l’idée du premier infini , car nous ne concevons rien de si grand que nous ne puissions ajouter dans notre pensée aux degrés de grandeur qui sont i)résents à notre esprit , des degrés ultérieurs de grandeur ; il en faut dire autant à proportion de la petitesse.

Pour le second infini , il semble que nous ne pouvons nous en former l’idée; puisqu’il nous est impossible do concevoir un objet si grand que nous ne puissions, par la pensée, ajou-* ter à la grandeur que nous avons actuellement dans l’esprit de nouveaux degrés de grandeur.

45t. Vous concevez un Dieu, me dira-t-on, qui a cette infinité a’osoluc; mais c’est de quoi il s’agit, si je le conçois. Je conçois bien un premier être de qui il faut que les autres

lOS TRAITÉ DES PREMIÈRES yÉRITÉS.V

aient reçu le leur ; et par conséquent qui a de soi tout ce qui est dans le leur. Je conçois encore qu'il a tant de vertus et de puissance , que je ne saurais lui en attribuer un si grand nombre de degrt's que je ne conçoive qu'il en a encore davantage; mais ce n’est là, si l'on y prend garde, que concevoir l'infini en puissance; au lieu que , pour concevoir l'infini (ibsolu, il faudrait que je conçusse toute l'étendue des attributs de Dieu , et tout Dieu même, pour parler ainsi. Il faudrait que je conçusse tant d'attributs en lui que je ne pusse en imaginer plus que je n'en concevrais actuellement. Or, c'est ce que je ne puis faire , car j’éprouve en moi que je puis concevoir en Dieu des vertus et des degrés de vertus de plus en plus, et que <piand j'en aurai conçu le plus grand nombre que je sois capable d’imaginer, ce sera toujours un nombre déterminé; de sorte que j'en pourrai imaginer encore davantage. Il m’est donc impossible de concevoir tant de vertus en Dieu que le nombre ou l’étendue n’en soit pas finie dans mon idée ; ou bien Djeu ne serait pas i>lus ce que je puis concevoir ; ce qui est expressément contre ce que nous jugeons et devons juger de la nature et de l'infinité de Dieu.

252. Mais (|uand on a une fois l’idée de Dieu, dira-t-on , on ne peut concevoir plus de vertus que n’en renferme celte idée? à quoi je réponds, ijue c’est celte idée de Dieu que nous n’avons point telle que se le figurent certains philosophes ; car notre idée n’est point projwrtionnée à toute l’étendue de l’objet (pii est Dieu. Elle est donc fausse, ajoutera-t-on, puis(ju'elle n’est pas conforme à tout son objet. La conséquence n’(*st pas juste ; une idée n’est pas fausse quand notre esprit, par elle, conçoit un objet hors de lui autant qu’il le peut concevoir, bien qu’il ne le conçoive pas dans toute l’étendue de ce qui est connaissable de cet objet. Une idée est toujours juste ipiand elle nous fait nettement distinguer son objet de tout autre objet, en nous repiésentant ce qui est en lui de particulier, comme nous Taxons dit (N. 218) parlant de ia définition. S’il n’\ avait d'idée juste et vraie que

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