‹ Œuvres philosophiques du père Buffier de la Compagnie de JésusChapitre 58 sur 138 · DEUXIÈME PARTIE. — CHAP. XII · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE. — CHAP. XII

celle qui nous fait connaître un objet hors de nous, selon toute l’étendue do ce qu’il est en lui-méme et autant qu’il est connaissahle, nous n’aurions aucune idée de vraie, car il n’y a que Dieu {jui conçoive les objets autant (ju’ils peuvent être conçus. Si nous avions en ce sens-là une idée vraie de Dieu , nous comprendrions Dieu autant qu’il se comprend lui-mèine, et notre intelligence serait infinie comme la sienne.

Mais, me répliquera-t-on, (ju’est-ce donc ejue je conçois quand je parle de Vinfini absolu? Il faut bien que nous le comprenions et que nous en ayons l’idée; puisque nous nous entendons nous- mêmes quand nous prononçons ce mot infini absolu, auquel nous attachons un autre sens qu’au mot infini en puissance. Or, le sens que nous attachons à ï infini absolu ne saurait être que l’idée même de l’infini absolu.

2o3. La réponse à l’objection est aussi facile que quelques esprits purement imaginatifs la croient impossible à donner. Par infini absolu, j’entends une étendue si grande <pie mon esprit n’y puisse rien ajouter ; mais cette supposition mémo est fausse, car il m’est impossible de concevoir en aucun objet une si grande étendue de perfections que je n'y puisse pas encore ajouter dans ma pensée. Lors donc que j’emploie le terme d’m/mîaI).so/(t, je veux par cette expression indiipier une chose incompréhensible. Quand je jirononce ce mot mémo incompréhensible, j’entends ce que je dis; s’ensuit-il pour cela que je comprenne ce qui est incompréhensible? Non, mais ce que je dis est un mot qui indique un objet où j’avoue que je no comprends rien ; c’est ainsi que j’entends ce que je dis en prononçant le mot infini absolu, j’indique un objet où je ne comprends rien.

Je puis bien croire que cet infini existe effectivement , comme je puis supposer pu croire qu’il existe des choses incompréhensibles, dont je n’ai et ne puis avoir l’idée: de même qu’un aveugle-né suppose qu’il y a des couleurs, mais dont il n’a point d’idée; a'pendant il peut employer et il emploie quelquefois le mot couleur pour indiquer une clwse

OÙ il ne comprend rien. Je parle ainsi et de Vinfîni absolu et de Dieu qui est absolument infini, sans pouvoir comprendre son infinité absolue, mais seulement une infinité en puissance, laquelle en lui est réellement une infinité absolue dont il m’est impossible d’apercevoir les bornes, n’ayant point l’idée de ce qui est au-delà de ce que j’en conçois. Ainsi, dit M. Locke, un pilote sondant la mer avec la plus longue corde qu’il puisse trouver a bien l’idée d’une profondeur très-grande qui reste au delà de celle qu’il a mesurée ; mais il n’a pas une vraie et juste idée do la profondeur précise de la mer.

M. PuBendorf (Deco/rs de l'homme, 1. i, c. 4. o5) fait sur le même sujet une rétlexion qui répondrait seule à toutes les difficultés. La voici : « Quoiqu’on dise avec raison que Dieu « est infini, cette idée qu’on se fait de lui n’est pas une con- « ception pleine et entière : elle manjue seulement la fai- « blesse de nos lumières et l'impuissance où est notre esprit « de comprendre toute la grandeur de l’essence d’un tel « être. »

254. Pour ceux qui prétendent avoir une idée de l’infini absolu, je leur demanderais volontiers si quand ils ont compris, par exemple, un infini absolu en nombre, il n’est pas possible d’y ajouter encore quelque nombre? S’ils disent qu'il n’est pas possible, leur propre conscience les démentira; et s’ils disent qu’il est possible, voilà leur prétendu infini absolu qui cesse de l’ètre ; puisque j’appelle infini absolu une étendue à laquelle on ne puisse rien ajouter et qui ne puisse être conçue plus grande. Or, ce qui se dit de V infini absolu en nombre se peut dire de tout autre infini absolu '.

' Dans cc chapilre, le P. Buflicr, sous l’influence de Locke, confond l'infini avec I indéfini. Son infini en puissance, qü'il compare à un nombre loujours croissant , n’est autre eliose que l'indéfini. Or, on n’arrive pas à l'infini par des additions successives faites à l'indéfini; entre éindefini et l'infini il n’y a pas seulement difTérence de degré, mais différence de nature. Tandis que rindéfini est loujours susceptible de

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