‹ Œuvres; poésie, poèmes en proseChapitre 26 sur 59 · LE MAGE · texte numérisé non relu

LE MAGE

Alors, respectueux et doux, le dernier Mage, Contemplant les chevaux cabrés dans la moisson, Semble un vieux serviteur courbé pour rendre hommage Au maître vénéré qui rentre en sa maison :

t Salut, voleurs épris de gloires insensées, Lâchés dans les blés mûrs comme de lourds taureaux 1 Gloire à vous, meurtriers des blanches fiancées, Car le soleil levant vous égale aux héros.

« Vous chevauchez pareils aux dompteurs des Chimères, Aux blonds libérateurs des princesses en deuil. Et plus haut que le bruit des peuples éphémères Vous faites résonner le cri de votre orgueil.

« Et les hommes, au fond de leurs villes lointaines, Troublés par la rumeur de vos chars merveilleux, Vous prêteront, muets, des paroles hautaines, Castrats, vous salueront comme de grands aïeux.

« Allez! moi seul, j'ai vu vos mauvaises épées; Seul je sais le secret de votre cœur banal.

Mais je veux être aussi pour les foules trompées Complice de l'aurore et du vent matinal.

« Je veux laisser en paix la splendeur des mensonges Ëclore sous les pieds de vos chevaux impurs; Car vous êtes élus pour passer dans les songes, Car le destin vous livre aux aèdes futurs.

6o POÉSIE

c Et vaincu je bénis les ennemis immondes.

Puisque aux appels de leurs clairons retentissants Un éphèbe surgit à Torient des mondes, Q^i sacrera leur roi par les rhythmes puissants. »

Il parle ainsi, tendant sans haine des mains calmes ; Et dans les champs, émus d'un frisson de réveil. Parmi les gerbes d'or et les tranquilles palmes, Ces brutes, dieux nouveaux, marchent vers le soleil.

tAvril 1888.

l'étoile du bergeh 6i

L'ÉTOILE DU 'BEliGEli

U N calme soir caresse au loin les belles plaines ; L'Étoile du Berger, au fond du ciel d'été, Comme un signe de gloire et de félicité Resplendit sur les prés et sur les granges pleines.

Grande et droite sous le fardeau des lourdes gerbes, Une fille aux pieds nus, d'un pas robuste et lent, S'avance dans les champs silencieux, foulant Les ronces et les fleurs sous ses talons superbes.

Ses yeux durs font rêver d'aventures sublimes, Et ses bras, soulevant le sac plein de blé mûr, Fotit le geste d'offrir dans le nocturne azur A quelque dieu guerrier des dépouilles opimes.

Elle va, roidissant virilement son torse; Une odeur de moisson, d'herbes et de forêt Flotte autour de sa chair farouche, et l'on croirait Respirer dans le vent le parfum de sa force.

jS88.

l'étrangère 63

L'ÉTTi^T^GÈ%E

ïlif son manteau d'argent tissé par les prétresses, La vierge s'en allait vers les jeunes cités, Et la nuit l'effleurait de mystiques caresses, Et le vent lui parlait de longues voluptés.

Or, c'était en un siècle où les rois faisaient taire Les joueurs de syrinx épars dans le printemps ; Les sages enseignaient aux peuples de la terre L'horreur des jeunes dieux et des lys éclatants.

Mais tandis que là-bas se levait sur les villes La mauvaise lueur des temples embrasés, La vierge allait cherchant, parmi les races viles, Le fabuleux amant digne de ses baisers.

Elle apparut un soir, blanche et mystérieuse, Dans le mois où la faux couche les blés épais ; Et de très loin, vers la foule laborieuse, Tendit ses douces mains comme des fleurs de paix.

Elle gardait dans ses cheveux et dans ses voiles Un long parfum de gloire et de divinité.

Et, pour avoir dormi sous de saintes étoiles. Son corps entier était pénétré de clarté.

Elle vient et déjà^le merveilleux murmures Ont réveillé comme autrefois les bois ombreux : Appels de chèvrepieds gorgés de grappes mûres. Près des nymphes riant dans les fleuves heureux.

Des voix ont dit des noms oubliés de guerrières, D'ineffables syrinx soupirent dans les airs.

Le vent porte des bruits antiques de prières, Une ombre olympienne emplit les cieux déserts.

Et la vierge, attendant de glorieux éphèbes.

S'offre splendide et nue aux baisers triomphaux. Alors les chefs et les vieillards gardiens des glèbes La repoussent avec des bâtons et des faux.

l'étrangère 65

• Va-t'en I Nous avons peur de tes yeux pleins d'aurore, Tu nous ramènerais les vieux songes pervers.

Par toi nous rêverions et nous verrions encore Des ténèbres d'amour obscurcir l'univers. »

Et les femmes quittant les prés et la fontaine, Laissant les clairs fuseaux et les vases de miel, Poursuivent en hurlant l'étrangère hautaine Qui souille le pays d'une senteur de ciel.

Des clameurs de combat sonnent dans les vallées, Les bois sont secoués de tragiques frissons, Et, comme aux rouges soirs des anciennes mêlées, Les filles aux bras forts courent dans les moissons.

Victoire ! Maintenant une prostituée

Qjii regarde le ciel avec des yeux méchants

Traîne le corps sacré de la vierge tuée ;

Le sang surnaturel trouble les lys des champs.

La nuit descend ; les cieux fleuris d'étoiles claires Resplendissent comme un jardin prodigieux.

Les filles au cœur froid ont senti leurs colères Grandir sous le baiser du soir religieux.

Leur fureur se ravive à l'odeur des fleurs douces, A la bonne rumeur de la plaine et des flots.

Farouches, dénouant leurs chevelures rousses, Elles poussent du pied l'étrangère aux yeux clos.

Joyeuses d'insulter des neiges lumineuses, Elles mordent sa gorge avec férocité ; On voit briller au fond des prunelles haineuses L'orgueil mystérieux de souiller la beauté.

Et toutes, emplissant de sables et d'ordures La bouche qui savait les mots mélodieux, Sur la divine morte avec leurs mains impures Se vengent de l'amour, des rêves et des dieux.

^oûi 1888.

Page 1