‹ Œuvres; poésie, poèmes en proseChapitre 27 sur 59 · SILVÈRE OBÉRON · texte numérisé non relu

SILVÈRE OBÉRON

La scène représente une clairière dans la forêt des fées. Parmi des herbes lumineuses et des fleurs coule une fontaine. A droite, des buissons de roses. Oriane est assise près de la fontaine. Elle dévide sur son rouet des fils pareils à des rayons de lune.

ORIANE

fils resplendissants, ô fils couleurs d'étoile, Serez-vous le manteau d'un prince ou bien le voile

D'une reine?... Non, non, fils couleur du printemps, Je veux que vous soyez les clairs rideaux flottants Éployés sur le lit ardent d'une amoureuse.

Comme un pavillon d'or sur une barque heureuse.

Un silence. Le rouet s'arrête. Oriane laisse tomber son fuseau et rêve.

Oui, moi la calme sœur du lys et du ramier.

J'aime l'amour, et c'est mon plaisir coutumier D'endormir une vierge en des songes d'épouse. O songes nuptiaux...

Vivement, se faisant un reproche.

Eh bien I suis-je jalouse ?

Oriane serait jalouse des amants ?

Ah ! folle !... N*ai-je pas dans mes palais dormants L'orgueil des voluptés inefFablement pures ?

Là-bas, aux buissons bleus je cueille au lieu de mûres Des saphirs... Et le soir, en tournant mes fuseaux. J'entends chanter les mandragores. Mes oiseaux Exhalent dans leur vol un parfum de corolles. Et je suis une fée, et je sais les paroles Qui font surgir au ciel des astres inconnus.

Je peux tout 1

Tristement. .

Non I car mes longs cheveux, mes bras nus, Ma gorge qui s'émeut sous ma robe étoilée.

Nul ne les voitl et si, parfois, dans une allée

LE COR FLEURI 6q

Un voyageur épris de deux et de forêts

Passe en chantant au loin, vite, je disparais I

Car Obéron, le roi des forêts merveilleuses,

Le veut ainsi 1 Je puis dormir sous les yeuses

Du chemin. Le passant ne vient pas, ébloui,

Me réveiller : Je suis invisible pour lui,

£t, toute, je me mêle à la vapeur des sentes,

Aux brjimes de la lune, aux clartés frémissantes

Qjii meurent sur les champs, les jardins et les bois.

Elit se mire dans la fontaine.

Pour qui donc suis-je belle, hélas 1

Mais tu me vois, Ciel où veillent des yeux ; et toi, forêt vivante. Tu me vois. Le baiser que mon rêve me vante, Le baiser ne vaut pas la caresse du soir.

Tout parfumé de fleurs féeriques. Mon pouvoir Est plus doux que l'amour. Je suis l'heureuse reine Q}ie jamais nul désir ne troublera.

DORIETTE, entrant brusquement.

Marraine, Venge-moi I

ORIANE

Doriette I Oh 1 quels yeux en courroux I

DORIETTE.

Êcoute-moi 1 jadis parmi les buissons roux

Tu m'as trouvée ainsi qu'une abeille exilée Des belles ruches d'or.

ORIANE, riant.

Et je vous ai volée 1

DORIETTE.

Tu m'as prise en tes bras, marraine, et j'ai grandi Dans la forêt que dore un magique midi.

ORIANE

Oui, mais tu fuis parfois la divine clairière.

Tu t'en vas, déployant, ô ma douce guerrière,

Comme un noble étendard tes cheveux dans le vent, <

Et je sais que là-bas tu triomphes souvent

Et qu'en des soirs d'orgueil tu choisis pour escorte

Des rois tristes que tu domptas.

DORIETTE.

Oui, je suis forte I Mes pieds se sont posés sur les grands boucliers Comme de blancs oiseaux frêles et familiers S'abattent sur les toits altiers des citadelles. Oui, partout, des amants inconnus et fidèles M'attendent. Eh bien, là, dans le bois, ce matin. Je ne sais quel chanteur puéril et hautain M'insulta, comprends-tu, moi la victorieuse ! Mais tu me vengeras.

ORIANE

Ma belle furieuse, Conte-moi quelle fut cette insulte !

DORIETTE.

J'errais, Écoutant vaguement sous les feuillages frais Les murmures amis d'une source sacrée.

Soudain (certes, j'eus tort I) ma ceinture dorée £t ma robe, je les jetai dans les buissons.

Et, souriante, avec de farouches frissons.

Je me cachai dans la splendeur de la fontaine.

ORIANE, vivement.

Et l'enfant qui rêvait sur la route lointaine Accourut, vit briller l'éclair de tes cheveux, S'enivra de ta chair et, dans ses bras nerveux, Prit, comme un segipan vainqueur d'une faunesse, Ton cher corps éclatant de royale jeunesse ?

DORIETTE, un peu confuse.

Ehl non, ce ne fût pas cela...

D'une insulte ?

ORIANE

Tu me parlais

DORIETTE.

Tandis, hélas ! que je voilais

Ma face avec mes doigts mal clos, l'enfant sauvage. Sans se cacher parmi les saules du rivage, Sans épier la source où je riais, pourtant I Passa, les yeux au ciel, dédaigneux et chantant.

ORIANE

Certes, filleule, il t'a gravement offensée.

Il va mourir, c'est dit I

DORIETTE, vivement.

Je n'ai pas la pensée De le tuer! Vois-tu, cet enfant étranger.

Je le hais I Mais on peut haïr sans égorger.

Et je ne rêve pas pour uniques délices De le voir dévoré des louves et des lices.

ORIANE

Veux-tu qu'il t'aime ?

DORIETTE.

Non ! Il est trop tard. Vraiment, Je ne sais que vouloir. Imagine un tourment.

Elle cherche.

L'enchaîner sur le bord effroyable d'un goufire? Non 1 Le changer en pierre, en arbre?... Il faut qu'il souffre. Et le roc ne sent rien et l'arbre a trop de fleurs. Cherchons encor I... La terre est pauvre de douleurs. Tiens! Que près de la source où je fus offensée

n soit troublé de quelque étrange fiancée ;

Qpe j'entende monter aux cieux lointains et sourds

Ses sanglots et les cris de ses vaines amours.

ORIANE

Par qui le ferons-nous punir?

Brusquement, d elle-mime.

Oh ? queUe idée I A Doriette.

Le châtiment est sûr, car tu seras aidée Par quelqu'un de très grand...

DORIETTE.

Ciel 1 Ai-je deyiné.

C'est toi qui vas...

ORIANE

Pourquoi ce regard étonné?

Je t*obéis. Je veux le châtier moi-même.

DORIETTE.

Réfléchis... Tout â l'heure il te criera: «Je t'aime. » Et penché vers ta lèvre il te dira tout bas Des mots victorieux... Tu ne faibliras pas ?

ORIANE

Oriane ne peut s'attendrir.

DORIETTE.

Es-tu sûre?

ORIANE

Oui, mon cœur souverain ne craint pas la blessure Des amours vaines...

DORIETTE, résignée.

Soit I si tu veux, venge-moi !

Oriane s'avance vers les arbres et fait des signes magiques avec son fuseau.

ORIANE

Obéron, Obéron, je t'appelle, ô mon roi!

Obe'ron parait.

Page 1