‹ Œuvres; poésie, poèmes en proseChapitre 29 sur 59 · OBÉRON · texte numérisé non relu

OBÉRON

Val mais garde ce cor d'argent pâle et d'ivoire. Si l'enfant prisonnier de ta jeune splendeur Troublait ton cœur sacré d'une mauvaise ardeur, Si ton front rougissait d'une aurore charnelle, Appelle-moi. Sinon tu seras l'éternelle Exilée. A jamais, avec des sanglots vains, Femme tu pleureras loin des palais divins.

Mais quand tu voudras fuir la honte de la terre. N'importe où tu seras, dans le val solitaire. Aux champs tumultueux, dans les bois endormis, Sonne de l'olifant vers les astres amis.

Je viendrai t'emporter comme une belle proie Vers les pays de rêve et de féerique joie.

Ohéron disparaît.

ORIANE

Doriette, j'ai peur délicieusement.

Femme 1 . . . J'ai sous les pieds le grêle froissement De l'herbe fraîche, moi qui volais dans la nue; Maintenant je me sens comme si j'étais nue

Et comme si le vent du soir était plus près

De mon front... O senteur nouvelle des forêts 1

Naguère j'aspirais en mes divines courses

Je ne sais quels parfums magiques. L'eau des sources

Se changeait sous ma lèvre en céleste liqueur.

Qu'elle est bonne, l'eau des fontaines I... Tout mon cœur

Frémit quand le vent rude effleure mes épaules I

Oh I je voudrais courir là-bas, parmi les saules.

Mais il est temps. Tu vois que je te vengerai.

Cherchons cet insolent.

DORIETTE.

Ahl j'aurais préféré Moins de zèle 1

Oriane fait un geste de surprise.

Ne va pas croire que je l'aime, Ce rôdeur de forêts, harmonieux et blême !

C'est un rêveur, un fou qui cause avec le vent Et marche dans les fleurs frémissantes, buvant Les vaines voluptés de la brise estivale.

Puis tu ne serais pas d'ailleurs une rivale.

Certes, s'il t'effleurait de ses désirs humains, Si sa lèvre insultait la neige de tes mains.

Tu sonnerais du cor et tu te perdrais toute Dans les brouillards du ciel natal...

ORIANE, impatientée.

Eh ! oui, sans doute.

Allons vers cet en£int 1

Une flûte chante au loin, puis une voix s'élève. DORIETTE.

Il est ici. J'entends Ses chansons.

ORIANE

Oui, là-bas, indécis et flottants, Des murmures de flûte éveillent les fleurs closes. Ëpions-le. Viens nous cacher parmi ces roses.

Oriane entraîne Dorieite dans les buissons. Elles se cachent. SILVÈRE, au loin*.

Les fllles dansent dans les vignes ; Sur le grand lac sombre et charmant, Entendez-vous l'adieu des cygnes Mourant mélodieusement?

Des chœurs dansants de vendangeuses S'unissent autour du pressoir; Entendez-vous les voix songeuses Des cygnes mourant dans le soir?

// paraît à la lisière du bois.

Oui, les cygnes I les blancs chanteurs I Je les envie

* La musique des deux strophes chantées a été écrite par M. A. Gedalge.

Et je voudrais mourir comme eux, l'âme ravie, En chantant noblement sur les fleuves aimés. O musique I Des bois, des vergers embaumés.

S'échappe une chanson puissante qui m'enivre. Là-bas, des gens m'ont dit, un jour, qu'on pouvait vivre Sans écouter le bruit des arbres triomphaux ; Mais, bien sûr, ils se sont moqués de moi. C'est faux, Car, moi je le sais bien, il faut, pour que l'on vive, Mêler sa voix à la rumeur gaie ou plaintive De la bonne forêt, des brises et des eaux.

mon Dieu I je voudrais être tous les oiseaux.

Il écoute chanter un rossignol.

Rossignol ! Il s'en va ; les bêtes sont méchantes I

// se tourne vers les arbres, Us mains jointes comme pour prier le rossignol.

Je voudrais tant savoir la chanson que tu chantes 1

// est adosse d un arbre, comme en extase. Oriane sort à demi des buissons et fait signe d Doriette de rester cachée.

ORIANE

Nuit langoureuse 1 Odeur lointaine des moissons, Extase 1 Ah 1 je suis folle. Il est temps. Punissons L'insulteur 1

Elle va vers Silvère.

Tiens ! il dort. Une magicienne L'aura touché peut-être, ou quelque égyptienne

8o POÉSIE

Épancha sur ses yeux des urnes de sommeil.

Q^e &it-il là, debout ?

A Silvère.

Mais vous êtes pareil Aux oiseaux endormis dans les branches I Sans doute Vous ne m'entendez pas!

SILVÈRE, sans st relourner.

Je ne dors pas, j'écoute.

AUez-vous-en. Le soir tranquille était si doux.

ORIANE

Farouche I Non, je veux m'asseoir auprès de vous, Tout près, pour vous troubler I

Elle éclate de rire. Silvère se relourner étonné. SILVÈRE.

Mon Dieu, suis-je en délirer Quel oiseau merveilleux a chanté?

ORIANE

Cest mon rirel

SILVÈRE

Oh f par grâce, riez encore 1

ORIANE

Vous vouliez

LE COR FLEURI 8l

Être tout seul dans l'ombre heureuse des halliers ; Faites rire les bois. Je pars.

SILVÉRE, suppliant.

Je vous en prie I Nous veillerons tous deux dans la forêt fleurie, Reste! Tu dois savoir des airs mystérieux.

Tout à l'heure j'étais méchant. Comme tes yeux Sont clairs I

// emeiUe une fleur. Oriane s'est assise sur une espèce de hane couvert de mousse. Elle joue avec le cor qu'elle tient à la main.

Prends cette fleur, c'est une primevère.

Cette autre encor 1

O R I A M E , prenant les fleurs»

Comment te nommes-tu ?

SILVÈRE

Silvère I

ORIANE

Eh 1 que fais-tu ?

SILVÊRB.

Je chante au milieu des bergers.

Tenez, ces fleurs aussi I Mettez ces lys légers U, dans .ce cor, ainsi que dans une urne blanche. Je connais tout le bois. Je sais où la pervenche

Se dérobe et je sais quel arbre va fleurir.

Veux-tu de l'aubépine ? Oh 1 je voudrais t'ofFrir Tout le printemps 1 Pourtant, j'ai peur de vous. Vous êtes Trop belle I

O RI ANE, eoquettt.

Vous trouvez I

SILVÈRE

Oui, j'ai vu dans des fêtes Parmi les rois vêtus d'argent et de satin Une joyeuse reine au sourire enËintin.

Mais votre main est plus royale que la sienne.

ORIANE. I

Vraiment?

SILVÊRE.

Et votre voix, blonde musicienne, A l'air de commander aux bois obéissants.

Venez plus près, parmi les lys. Oh I je me sens Défaillir doucement.

Pendant toute la scène, il n'a cessé de cueillir des fleurs. Il les apportait à Oriane. Oriane qui joue avec le cor y place les fleurs comme dans une urne. Au moment où Silvère l'attire vers lui, elle dépose nonchalamment le cor sur le banc it mousse.

Reste ainsi rapprochée.

Je rêve que la nuit divine s'est penchée Sur moi comme une belle et pacifique sœur.

DORIETTE, sortant du buisson, Va-t*en, il t*aime assez.

O RI ANE, à Doriette.

Tout à l'heure.

A elle-même.

O douceur Des paroles d'amour!

SILVÈRE

Vois-tu, dans ton haleine Je respire les fleurs absentes de la plaine.

Donne ta lèvre 1

o R I A N £ , se défendant mal.

Non 1 Non I

DORIETTE, sortant du buisson.

N'est-ce pas encor

Le moment?

o R I A N E , comme en extase.

Le moment?

DORIETTE.

Allons, vite, le cor!

* SILVÈRE

Ta chevelure blonde illumine et parfume L'ombre douce et le soir voilé de claire brume.

DORIETTE.

Hâtons-nous 1

ORIANE, à Dorietle.

Un instant 1 Aurais-tu peur ?

Elle rit. A ellt-miwt.

Je ris. Mais mon cœur a tremblé comme un oiseau surpris.

s IL V ÈRE, il u lève, va vers elle et l'enlace. Je t'aime 1

DORIETTE,

Sonne donc I

ORIANE

Soit! Ma tâche est finie.

Avec une ironie affectée, elle se dégage.

Bonsoir, enfant! Oui, j'ai laissé par ironie

Errer ta jeune lèvre en mes cheveux épars.

Et je riais de toi. Mais c'est assez, je pars.

Elu va vers le banc et reprend le cor.

SILVÊRE.

Vous partez ! O mon Dieu, vous me quittez. Je tremble. Que vous ai-je donc £ait? Restez! Mais il me semble. Puisque vous me fuyez, que la lune d'été Se retire du ciel et reprend sa clarté; Il me semble que les forêts sont désolées, Que tu vas emporter comme des fleurs volées Dans ta robe et tes mains tous les astres des cieux. Oh 1 je souffre d'amour !

Il pleure, la lêie entre ses mains. Oriane repose le cor sur le banc,

ORIANE, rêvant.

Songe délicieux I Plane encore sur moi 1...

SILVÈRE

Tu m'as pris mes soirs calmes.

Tu m'as pris les forêts et les jardins de palmes. Tu m'as pris l'amitié des oiseaux fraternels. Je ne chanterai plus : des sanglots éternels Étoufferont en moi mes chansons bien aimées ; Lorsque je marcherai sous les tristes ramées,

Je ne connaîtrai plus la caresse des bois Et mon cœur exilé n'entendra plus de voix.

Oriatu le regarde, affectant l'ironie.

Oh I je mourrai de ton regard qui me méprise I

ORIANE

Eh bien I non. J'ai menti ! Vous le savez, ô brise, O sentier lumineux et blond où je passais ; Et toi, claire fontaine amie, oui, tU le sais. Toi vers qui je penchais ma gloire aérienne, Je ne puis plus partir maintenant. Je suis sienne.

SILVÊRE.

due dit-elle ?

ORIANE

Prends-moi, Silvère. Je consens.

SILVÊRE.

Viens ! je vais Remporter dans mes bras frémissants A travers la spendeur de la forêt complice.

Pour que l'hymen de nos deux rêves s'accomplisse Les astres nuptiaux ferment leurs yeux cléments. Dans tout le bois pour le triomphe des amants Un féerique printemps épaissit la feuillée.

Tout se tait. Pas un cri d'oiselle réveillée,

Pas un frisson de vent sur le calme gazon.

Viens I Je crois voir là-bas le ciel de l'horizon S'ouvrir pour nous ainsi qu'une porte divine. Viens I Nous nous en irons dans la bonne ravine Et, pendant nos premiers baisers, nous sentirons Les rosiers indulgents se pencher sur nos fronts.

ORIANE

Oui, l'ivresse d'aimer trouble mon âme ardente. Fuyons I

DORIETTE, sortant du buiuon.

Mais sonne donc 1... Elle fuit... Imprudente I Tu me venges trop bien, Orianel Merci...

Je n'avais pas rêvé de le punir ainsi.

Oriane, Oriane I Hélas I dans la broussaille,

Elle regarde dans le buisson.

Elle Éiiblit ! la feuille autour d'elle tressaille. Ses cheveux dénoués semblent un ruisseau d'orl Oh 1 je veux la sauver. Je vais prendre le cor Moi-même 1

Elle saisit le cor et le porte d ses Uvres. Le eor ne rend aucun son.

L'olifant reste muet 1 Prodige I Mais non, ce sont les fleurs 1... Allez-vous-en, vous dis-je. Mauvaise! fleurs I

Elle arraché violemmeni les fiturs.

HnfinI Mes appels éclatants Vont évoquer le roi sauveur.

De nouveau elle porte le cor i ses lèvres. Mais avant de sonner elle regarde encore le buisson.

n n*est plus temps I *

Oriane et Silvère reparaissent au milieu des arbres.

* A la représentation, après ce vers venait le couplet saivant qui terminait la pièce :

ORIANE

Je te préfère au roi des clairières magiques, Je suis femme et fuyant les rêves nostalgiques. J'oublierai dans tes bras par les joyeux chemins L'ombre divine et les silences surhumains.

Lorsque le baiser joint les lèvres attendries, L*amour terrestre est la plus douce des féeries.

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