‹ Œuvres poétiques de Amadis JamynChapitre 5 sur 17 · DE LA TRANSFORMATION DES AMANS · texte numérisé non relu

DE LA TRANSFORMATION DES AMANS

Av temps iadis la belle Cytheree De son Vulcan bien fort énamourée, Par grand désir Tembrassa tour vn iour Et de leurs ieuz enfantèrent Amour, Amour ce Dieu qui par douce puissance Met tous les Dieux sous son obéissance, Qui les humains dessous le ioug contraint.

Qui dans ses rets tous animaux estraint, Qui aux métaux, aux herbes et aux plantes Fait resentir ses pointures cuisantes.

Ce ieune enfant en beauté surpassoit Venus sa mère et iamais ne croissoit :

Fource à l'Oracle au secours ils allèrent,

Et à Themis soudain ils demandèrent Comment pourroit ce Cupidon nouueau Croistre aussi grand qu'à voir il estoit beau. L'Oracle dist qu'on ne le verroit croistre Puisque tout seul il auoit pris son estre Et qu'il falloit de Venus le pouuoir Vn second frère à l'Amour conceuoir, Puis aussi tost qu'il auroit prins naissance L*autre prendroit à Fenui accroissance.

Adonc Venus fit vn fiere à l'Amour,

Et l'vn croissant l'autre croist à son tour :

Car leur grandeur vient tousiours d'estre ensemble,

Et quand de l'vn l'autre se desassemble

Le nœud d'entr'-eux ne se continuant,

Tout au contraire ils vont diminuant.

Ainsi en moy vostre beauté, Maistresse, Et vostre grâce en sa fleur de ieunesse Font vn amour, qui comme imparfaict tend A son parfait que de vous 11 attend :

Vous le pourrez en moins de rien parfaire Si luy donnez vn amour pour son frère :

Et si ie suis assez digne estimé D'estre de vous également aimé, Comme sans feinte à preuue ie vous aime Plus quVn grand Roy n'aime son Diadème.

d'amaois jamyn. 199

Qui ne connoist l'extrême passion De ma bouillante et chaude affection i Qui ne connoist les peines que i'endure, Et qu'à mon dam tousiours vous estes dure ?

Le plus souuent sonrd, muet et transi,

Tout transporté d'vn espineux souci^.

le ne sçaurois, tant la fureur m*aff61e,

De ma poitrine arracher la parole :

Si bien que ceux qui en ce poinct m'ont veu

En vous blasmant ont pitié de mon feu,

£t pour garir, si ie le pouuois croire,

Vostre beau nom fuiroit de ma mémoire.

Mais ie ne puis : Tan trois fois est passé

Que vos liens me tiennent enlacé,

Sans que ie puisse en liberté reuiure

Hors des filets à mon aise deliure,

Et sans pouuoir ny cauer de mes pleurs

Ny amollir le roc de vos rigueurs.

Quoy i pensez-vous que par la seule ouye, Ou par les yeux Tame soit resiouye i Ou seulement par vn petit soubris ?

(Grâces qu'on donne aux moindres fauoris) Ou seulement quand par acquit on touche Leure sur leure au corail de la bouche ?

A quel efl'ect sont donnez les cinq sens.

Sinon à fin, que l'ame repaissans Des doux plaisirs que fortune nous liure, Puissions par eux mille plaisirs ensuiure i Il faut iouîr de toutes les beautez Par tous les sens de Nature inuentez A cet effect. L'oreille cauerneuse Puise les sons dVne voix mielleuse, Et puis les fait à nostre ame gouster.

Nostre œil aussi ne faut à présenter.

Le laid ou beau qui frappe sa lumière Pour émouuoir nostre ame imaginaire, Et par le goust, Todeur, et le toucher, Tout homme doit ses passetemps chercher :

En ce faisant n'erre la créature, Car elle suit les loix de la Nature.

Croyez, ma Dame, au Poôte Romain Sage aux discours de tout TEstre mondain :

— Celuy, dit-il, qui iamais ne repose Et qui tousiours ne repense autre ^chose Qu'à se changer, muer et transformer En la beauté qu*il choisist pour aimer, Par nul moyen d'elle ne prend la forme, Et viuement du tout ne se transforme, S'il ne reioint ensemble à sa moitié Son corps meslé par bouillante amitié.

d'amàdis jamyn. 2oi

Le vray ciment de durable alliance Est sans mentir la douce iouissance.

Premièrement par secrette action Auec le corps Tesprit fait vnion.

Et se logeant en vne autre demeure Plus que la sienne il la trouue meilleure :

Cest quand Tesprit peu à peu se déçoit, Et peu à peu les beautez il reçoit Qu'en son aimée il auoit aperceuôs :

Il les retient si viuement conceuâs DVn éternel et profond souuenir Que tout à coup il se reuient vnir Au corps aimé^ de façon si estrange Que s'oubliant en l'aimée il se change :

Il est Paimee et ensemble est Pâmant, Tant ha de force vn amoureux tourment.

Mais le vray but de la spirituelle Métamorphose, est l'autre corporelle :

Lors deux esprits et deux corps alliez Ne sont plus qu'vn iusqu'à la mort liez.

Le corps humain est l'instrument de Tame, Si quelque ioye ou tristesse Tentame Elle la montre et décelé au dehors Par le moyen des organes du corps.

Comment se peut l'affection connoistre De nostre esprit qui ne sçauroit paroistre A l'œil mortel.' Nous ne pouuons sçauoir

>3 ŒUVRES fo£tiques d'amadis jamvn.

Ses passions, car on ne les peut voir :

Et par le corps seulement est possible Que puissions voir cest esprit inuisible.

Comment verront les deux Amans épris Qu'ensemble vnis s'embrassent leurs esprits, Si les corps loints ne donnent témoignage Que les esprits ont vn mesme courage ?

Regardez-moi la vigne d'vn Ormeau :

Son bras restreint du pié iusqu'au coupeau.

Qui connoistroil d'entr'eus la sympathie Si ce n'estoit que la Vigne se lie Et s'entonille, auec amoureux tour Lasciueraent se pliant à l'entour.' L'aimant à soy le rude fer attire, Tantauec luy se conioindre il désire :

Ainsi l'on voit qu'au monde il n'y a rien Qui s'accordant d'vn amoureux lien Ne vueille encor d'vnion corporelle Manifester son amour mutuelle.

CONTRE L'HONNEVR

1E ne me plains d'Amour, de ma Foy, ny de vous, le me plains de l'Honneur qui nous aueugle tous, De l'Honneur vieil Tyran qui commande le monde, Faisant que dessus luy toute chose se fonde : Et si c'est vn nom vain sans profit ny plaisir Qui met empeschement en l'amoureux désir, Nom qui cause auiourdhuy les querelles douteuses^ Qui seul pipe au besoin les Pucelles honteuses*

Les hommes n'auoyent-ils assez d'inuentions.

Assez d'autres frayeurs pour leurs afflictions^ Et assez d'autres maux sans luy donner naissance > Ah que petite chose aux Amans fait nuisance!

Les hommes contre eux mesme ont ainsi machiné

Cet InaiTirJc^ sal zrd ts a r^'aé :

O'ilî* '^at '-'-'00 dédiirie et sccferreat trahje f^ J^iZ^zt^ inzccez^Jt îz^iizz^ d'escrs Etale» ^iis»at haIstj^ ce moctcre m-frnf iics b&ecâicts le C6t:e bccse merc 2ax hTTT^:=s zuoct &kts : Cent {.xj l'H îMirat ca fisi le tei^i ^ cocte loye, t/rna^ C6fTotnp'33t de tout ce qu:^£lle cBaoje : Ceât l sy f\û noos oontniar au labeur îcnporr^a 'it btti^sc DO< cœars cfra exemple coamun, 1^ amenant deaant nous les fbcnnis et abexII;£S. ^>n rac<^ate de Itzjr mille estianges memeilles, Mab q'iîconque les croit n'a pas le cerneau bon. Et te donne la faim du panne Erî^thon.

f..as! qoe ie porte enuie aux animaux plus nides Qui ne tombent au ioug de telles seruîtudes.

Et ne prestent Toreille aux £ibles de noms vains. Comme sont les cerneaux des l[Ta$ile& humains. La louange d'Honneur leur est si coutumicre Qu'ils luj font maintenant Nature chAmbneK :

O trop méchantes loix pleines d'iniqutt^^ Far qui toute douceur perd le leoust de K'mtS Fuis qu'elles font cueillir des charvlv^ns intertilcs Où Nature a semé de bons épies vtiles»

Mais qu*est-ce que THonneur r ce qui nous htit priser ; Cest plustost ce qui sert à nous martyriser»

L'Honneur est seulement vne folle hérdsie :

L'Amour est la vertu que Nature a choisie :

En suîuant la Nature on ne peut s'égarer, Et pource auec Amour on ne sçauroit errer.

La Nature est pour nous qui d*aimer nous commande, Et TAndrogyne aussi sa moitié redemande :

De là vient que ie brûle et si ne sçay comment Exprimer mon ennuy tant il est véhément.

le sçay bien toutefois qu'indomté ie désire De languir sans limite en si plaisant martyre. Ce n'est pas d'auiourd^huy que m*oyez lamenter Encontre luy qui vient nos souhaits arrester. Car vne tour d'airain.nos approches n'engarde, Ny distance de lieux nostre bien ne retarde : C'est l'ombre fantastiq du fantosme d'Honneur Qui comme épouuantail aux ignorants fait peur : Ainsi que les enfans ont crainte de ténèbres S'imaginant d'y voir quelques esprits funèbres. Ce nom d^Honneur infecte^ enuenime et destruit Les banquets amoureux, et des Grâces le fruict. Sans relâche il tourmente, il poind, il blesse, il pique : Et qui le considère auec bonne pratique Connoist que ce don rare et si fort aueuglant Est des choses qui n'ont que d'estre le semblant Toutefois ne sont point. Il ne se voit personne Qui sçachant tel mystère à luy ne s'abandonne. Sans penser qu'il permet la domination Des Sens iuges certains à vne fiction,

2o6 ŒUVRES POÉTIQUES

A Songes fkbuleuz^ à Feintes, à Fumées, Qui de solide corps ne sont point enfermées.

Ce fantosme importun nous presse les talons,

Il nous empoigne au flanc par tout où nous allons,

Il couche dans nos licts, et, sorcier redoutable,

A disner, à souper, s'assied à nostre table :

Il marche sur nos pies sans iamais estre las,

Et semble qu'à toute heure il deuance nos pas^

Forçant le franc arbitre imposé de Nature.

Ce traistre nous rauist toute bonne auanture,

Et nous tient comme on voit vn Cheual bien souuent

Qui a le mors en bouche, et Tauoine deuant.

Or quant à moy ie dy ce qui gist en paroles N'estre que pour tromper les viuantes Idoles. Quiconque estime tant ce faux honneur mondain Me le face Vn petit toucher auec la main :

S'il ne se peut toucher, au moins auec la veuê Son essence me soit dauantage connue.

Certe il est inuisible, intouchable, et s*il poind : Vne fleure ou la goûte aussi n'apparoist point, Toutefois nous destruit : Pose en vérité dire Que la peste d'Honneur est cent mille fois pire Que n'est la Jalousie ou tout autre malheur.

Vous conduisez vos pas sur sa trace d'erreur

d'amadis jàmyn. 207

En la mesme façon qu'vn aueugle se laisse Conduire par son chien qui ses voyes adresse : Car il ne le voit point et s'il chemine après.

Il se peut raconter mille argumens exprés Qui montrent ce Tyran estre vostre adversaire, Mais leur infinité me contraint de me taire.

Cependant ie suppli les Dames de s'armer Contre ce faux serpent qui leur défend d*aimer, Dragon qui sous leur sein demeure en sentinelle.

Et vous la plus puissante au secours que i'appelle,

Armez-vous la première : ha! dessillez vos yeux

Pour connoistre comment on vous semé en tous lieus

Des haliers espineux et cuisantes orties

Près les ieunes boutons des roses bien fleuries.

le vous pry désormais ne mettez en auant

Ce nom faict à plaisir qui est moins que le vent^

Et ne m'alléguez plus : t le halrois ma vie

La voyant de reproche ou de honte suiuie I »

Ce sont propos d'enfans remplis de vanité.

En preuue asseurément se voit la vérité.

SS^Si

BAIZER

MA folastre, ma rebelle, Mon désir, ma pastourelle, le baizerois mille coups Ton front, tes yeux, et ta bouche :

Mais quand ma langue les touche Mes deux yeux en sont ialoux.

Quand ie te baise et rebaise.

Et ma léure est à son aise Pressant la tienne ardemment, Quand le pourpre de ta iouê Fait qu'à baisoter ie iouë, Mes yeux en ont le tourment.

ŒUVRES POÉTIQUES d'aMADIS JAMYN. 2O9

Quand, baisant, tes yeux ie presse, O ma douce enchanteresse, Mon ame, mon cœur, mon œil.

Mon plaisir, ma mort, ma vie.

Mes yeux pleins de ialousie Sont en incroyable dueii. •

Ils sont voilés d'vne nue, Car ils ont perdu la veuê De tes yeux verds frétillars , De ta iouâ si douillette, De ta léure vermeillette, Et de tes ris babillars,

De tes ris mollets qui chassent Les ennuis qui me pourchassent, Mes esprits rassérénant :

De tes ris douillets qui tirent Mon ame à soy qu'ils marlyrent, En tes lars la retenant.

Deuant toy mes soucis meurent.

Mes souspirs esteins demeurent Deuant tes ris gracieux Comme sous la souefue haleine Des Zéphyrs se rassereine L'azur émaillé des cieux.

2Î0 ŒUVRES POÉTIQUES d'aMADIS JAMYN.

Comme le soleil dechasse Devant les rais de sa face Vne poisseuse espaisseur, Quand par le paisible vuide Ses cheuaux perlez il guide, Luisant de blonde lueur.

Ainsi petite mignarde Quand ton œil ses rayons darde Benignement dessus moy, Tout mon cerueau il essuyé De ceste amoureuse pluye Que ie verse absent de toy.

Las ! c'est vne estrange guerre Quand ma léure à toy se serre, Mes yeux ne peuuent durer.

Comment donc à ton seruice Qu'vn Dieu mesme s'esiouisse Pourrois-ie bien endurer ?

Quand mes yeux, mignardelettc, Quand mes yeux, friandelette.

Sont ialousement faschez, S'il aduient que ^entretienne Ma léure contre la tienne, L'vn dessus l'autre pancbez.

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