‹ Œuvres poétiques de J. RacineChapitre 111 sur 326 · ACTE IV, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE II

Ont fait croire à tous ceux qui les ont entendues

Que jadis ^ j'ose ici vous le dire entre nous.

Vous n'aviez 9 sous mon nom^ travaillé que pour vous.

a Tant d'honneurs^ disaient-ils^ et tant de déférences,

a Sont-ce de ses bienfaits de faibles récompenses?

« Quel crime a donc commis ce fils tant condamné?

« EsiH^ pour obéir qu'elle l'a couronné?

« N'esiril de son pouvoir que le dépositaire? »

Non que, si jusque-là j'avais pu vous complaire,

Je n'eusse pris plaisir, madame, à vous céder

Ce pouvoir que vos cris semblaient redemander;

Mais Rome veut un maître, et non une maîtresse ^

Vous entendiez les bruits qu'excitait ma faiblesse :

Le sénat chaque jour et le peuple , irrités

De s'ouïr par ma voix dicter vos volontés.

Publiaient qu'en mourant Claude avec sa puissance

M'avait encor laissé sa simple obéissance.

Vous avez vu cent fois nos soldats en courroux

Porter en murmurant leurs aigles devant vous ;

Honteux de rabaisser par cet indigne usage

Les héros dont encore elles portent l'image.

Toute autre se serait rendue à leurs discours;

Mais, si vous ne régnez, vous vous plaignez toujours V

' Un commentateur a critiqué remploi du mot maitresse sans régime, dans le sens que Racine lui donne ici. Cependant le sens de ce mot nous parait très-bien déterminé par les mots mattre et Rome , qui précèdent. Rame veut un maUre peut signiÛer Rame veut être gouvernée ^ fStIrce même par une femme; mais Rame veut un maître , et non une maffretfe, âgnifie rigoureusement : Rame veut être gouvernée par un homme 9 et non par une femme. Ces deux mots , maitre et maîtresse , ainsi opposés, s^expUquent Tun Tautre. Le grand art de Racine est de si bien encadrer ses mots , qu*il est impossible de se méprendre sur leur aocqytton.

' G*est le mot de Tibère sur la mère d'Agrippine. Un jour que cette veuve de Germanicus éclatait en reproches contre Tibère', ce prince , après ravoir entendue , prononça une de ces paroles sincères qui s'é-

Avec Britannicus contre moi réunie , Vous le fortifiez du parti de Junie; Et la main de Pallas trame tous ces complots. Et^ lorsque malgré moi j'assure mon repos ^ On vous voit de colère et de haine animée : Vous voulez présenter mon rival à Tarmée ; Déjà jusques au camp le bruit en a couru.

AGRIPPINE

Moi, le faire empereur? Ingrat! Tavez-vous cru?

Quel serait mon dessein? qu'aurais-je pu prétendre?

Quels honneurs dans sa cour^ quel rang pourrais-je atten-

Ah ! si sous votre empire on ne m'épargne pas , [dre * ?

Si mes accusateurs observent tous mes pas.

Si de leur empereur ils poursuivent la mère ,

Que ferais-je au milieu d'une cour étrangère?

Us me reprocheraient, non des cris impuissants.

Des desseins étouffés aussitôt que naissants ,

Mais des crimes pour vous commis à votre vue ,

Et dont je ne serais que trop tôt convaincue.

Vous ne me trompez point, je vois tous vos détours;

cbappaient si rarement de son cœur. Il se servit , en la réprimandant, d'un vers grec , dont le sens était : « Vous vous croyez opprimée , parce que vous ne régnez pas. » — « Âudita haec raram occulti pectoris « vocem elicuere , correptamque greeco versu admonuit , non ideo lœdi , « qnlanonregnaret, » (Tacit., Annah, lib. IV, cap. 52. )

' Âgrippine se justifie de même dans Tacite , quand elle est accusée ie conspirer contre Néron. « Vivere ego , Britannico potiente rerum , pote teram? At si Plautus aut quis alius, rempublicam judicaturus obti- « nuerit , desunt sdlicet mihi accusatores, qui non verba, impatienta i( caritatis aliquando incauta, sed eacrimina objiciant, qaibus, nist a « fllio , absolvi non possim. » — « Britannicus sur le tr6ne me laisserait-il la vie? Plautus ou tout autre peut-il devenir mon maître sans devenir mon juge? Manquerais-je d'accusateurs qui me reprocheraient, non des paroles imprudentes échappées à la tendresse d'une mère, mais des crimes dont il n'y a qu'un fils qui puisse m'absoudre? » {Annal., lib. Xllï, cap. 21.)

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