ACTE V, SCÈNE VIII
Le seul nom de Junie échappe de sa bouche.
Il marche sans dessein; ses yeux mal assurés
N'osent lever au ciel leurs regards égarés ;
Et Ton craint , si la nuit jointe à la solitude
Vient de son désespoir aigrir l'inquiétude ,
Si vous Tabandonnez plus longtemps sans secours ,
Que sa douleur bientôt n'attente sur ses jours.
Le temps presse : courez. Il ne faut qu'un caprice ' ;
II se perdrait^ madame.
AGHIPPINE.
Il se ferait justice*.
Mais y Bnrrhus ^ allons voir jusqu'où vont ses transports : Voyons quel changement produiront ses remords ; S'il voudra désormais suivre d'autres maximes.
BURRHUS
Plût aux dieux que ce fût le dernier de ses crimes * !
expression , on la trouverait très-^juste. P6at^>n faire entendre en moins de mots que le sOenoe de Néron étant la preuve de sa foreur, chacun s'enfuit? CTest par ces alliances de mots que le poète dit les choses avec tant de vivacité , et se foit une langue qui semble n*étre qu*à lui. ( L. R.)
* Cerédt renferme quelques négligences, téUes que tenir le marbre de ses pieds liés de ses bras pressants t César, çvi n*ose dUtraire, pour qui n'ose arrêter : des yeux mal assurés qui n*osent lever des regards égarés: le caprice qui peut porter un amant à se tuer. On peut également observer que c'est trop de quatre vers pour désigner les vestales. Cette description jette un peu de froideur dans ce rédt.
' Cette réponse, dictée par la passion du moment', quoique dure et cruelle pour une mère, est admirable dans la bouche d'Agrippine. On pressent avec effroi que sa violence et ses emportements hâteront le moment du parricide. Les trois vers qui suivent achèvent d'élever au dernier degré de la ressemblance ce sublime portrait d'une femme ambitieuse. (G.)
* Narcisse est mis en pièces par le peuple, et abandonné par le tyran qu'il a servi : sou châtiment est complet. Celui de Néron ne l'est qu'en prédiction , comme le si^jet et l'histoire l'exigeaient. Mais il perd Junie qu'il a cru posséder, et on nous le représente dans un état d'épouvante et de désespoir qui fait même craindre qu'il n'attente sur sa vie. Junie
lAciiii. -> T. 11. H
2tO BRITANNICUS.
est dans une retraite sacrée , à Tabri des attentats de Néron. Le poète a fait tout ce que demandait son art , et tiré de son sujet tout ce qu'il pouvait donner. 11 n'en est pas moins yrai que ce dernier acte est d'un effet médiocre, et fort intérieur à celui du quatrième ; mais» ai Ton ne traitait que les sujets dont la principale force est dans le dénotùnent, il en est beaucoup que le génie se refuserait. Britannicui est au second rang pour Teffet théâtral; il est au premier pour la conception originale, la vérité et la profondeur des vues morales et politiques, et par le fini de Texécution. Voltaire, feit plus que personne pour apprécier les beautés sévères de cette tragédie, leur a rendu la justice qu'il leur devait, et a très-bien fait sentir pourquoi, dans la nouveauté, le public parut peu sensible à un genre de mérite que le temps seul pouvait mettre à sa place. Après avoir rappelé les objections faites contre l'ouvrage au moment où il parut, il ajoute qu'on en trouva la réfutation dans l'ouvrage même, à mesure qu'il fut mieux jugé et mieux senti. Il entre , en grand artiste , dans les vues de l'auteur, et en reconnaît la justesse. Briiannicus , dit-il , fut la pièce des connaisseurs, et nul n'a plus de droit que lui de prononcer en leur nom. Cependant il pense que cet estimable omvrage est un peu froid : ce sont ses termes. J'ose croire qu'ils ne sont pas justes ; que la louange est ici trop restr^te , et la censure trop rigoureuse. Une pièce qui attache le spectateur d'un bout à l'autre, et par des impressions aussi vives que celles de la scène du second acte entre Britannicus et Junie, de la scène du troisième acte entre Britannicus et Néron, et surtout dé la scène du quatrième entre Néron et Burrbus; une telle pièce ne saurait être taxée de froidrar. à moins qu'on n'appelle froid tout ce qui n'est pas déchirant , et Voltaire n'était pas capable do cette sottise. Mais vers la fin de sa vie, sans renoncer jamais à cette admiration solennelle qu'il avait professée pendant quarante ans pour Vexedlent Racine, il eut quelque accès d'humeur contre lui et contre quelques autres grands hommes; ce qui le fit tomber dans des contradictions choquantes, dont son dernier jugement sur Atkalie est une preuve déplorable. ( L. ) «-> Les premières leprésentationa de Britannicus eurent peu de succès : la pièce était trop au-dessus des auditeurs; Racine n'avait pas encore formé son public. Toutefois , une circonstance singulière, et qui a été racontée par Boileau, contribua peut-étro à la froideur du parterre : a Le rôle de Néron était joué par Floridor, le « mdlleur comédien de son siècle ; c'était un acteur fort aimé du public, « et tout le monde souf&ait de lui voir représenter Néron et d'être obligé « de lui vouloir du mal. Gela fut cause que l'on donna le r61e à uu « acteur moins chéri, et dès lors la pièce s'en trouva mieux. » (Bolœana. p. 107.)
TRAGÉDIE