COLBERT
SECRETAIRE D*iTAT, COMTRÔLEURHSénéAAL DES FlNÀ:fCES, SORINTENDANT BCS BATIMBim y. GRARD-TRifeORIEII BV8 ORDRES DU ROI ,
■ARQim DE UIGNELAT» KTC.
HONSBIGIŒUR y.
Quelque juste défiance que j'aie de moï-méme et de mes ouvrages , j'ose espérer que vous ne condamnerez pas la liberté que je prends de yous dédier cette tragédie* Vous ne Tavez pas jugée tout à fait indigne de votre approbation. Hais ce qui fait son plus grand mérite auprès de vous , c'esty^ MoNSEifiNEUB; quo vous avez été témoin du bonheur qa'eUe a eu de ne pas déplaire à Sa Majesté.
L'on sait que les moindres choses vous deviennent considérables^ pour peu qu'elles puissent servir ou à sa gloire ou à son plaisir ;^ et c'est ce qui fait qu'au milieu de tant d'importantes occupations, où le zèle de votre prince et le bien public vous tiennent continuellement attaché, vous ne dédaignez pas quelquefois de descendre jusqu'à nous, pour nous demander compte de notre loisir.
J'aurais ici unebeUe occasion de m'étendre survos louanges, si vous me permettiez de vous louer. Et que n& diraisje point de tant de rares qualités qui vous ont attiré Tadniiration de toute la France ; de oette pénétration à laquelle rien n'échappe ; de cet esprit vaste qui embrasse^ qui exécute tout' à la fois tant de grandes choses ; de cette âme que lien n'étonne,^ que rien ne Mgue!
Mais, Monseigneur, il feut être plus retenu à vous parler
214 ÉPITRË DÉDIGATOIItE.
de vous-même ; et je craindrais de m'exposer, par un éloge importun , à vous faire repentir de l'attention favorable dont vous m'avez honoré ; îi vaut mieux que je songe à la mériter par quelques nouveaux ouvrages : aussi bien a'est le plus agréable remerclment qu'on vous puisse faire. Je suis avec un profond respect y
Monseigneur^
Votre très-humble , très- obéissant, et très-iidèle serviteur,
THiis^ regioam Bereoicem eue eiiam mupHat poUieitus
ferebahar.... itatim ab wrbe dinUiit mvitus invUam \
C'est4-dire que « Tîiiis^ quiaknait paasionnément Bérénice^ « et qui même ^ à ce qu'où croyait , lui avait promis de Té- « pouaer^ la renvoya de Rome, malgré lui et malgré elle, dès a les preuûers jours de son empire. » Cetle action est trèsfameuse dans riûstoire > et je Tai trouvée très^propre pour le théâtre, par la violence des passions qu'elle y pouvait exciter. En effet, nous n'avons rien de plus touchant, dans tous les poètes, que ia*séparation d'Énée et de Diàoa, dans Yii^e. Et qui doute que ce qui a pu fournir assez de matière pour tout un chant d'un poème héroïque ' , où Taction dure plusieurs jours ^ , ne puisse suffire pour le sx^ti d'une tragédie , dont la durée ne doit être que de quelques heures? Il est vrai que je n'ai point poussé Bérénice jpsqu'à se tuer, comme Didon^ parce que Bérénice n'ayant pas ici avec Titus les derniers engagemoits que Didon avait avec Énée, elle a'est pas obligée comme elle de renoncer à la vie. A cela près , le dernier adieu
' SuET.,, in THo, cap. 7.
' £t qui doute que ce qui a pu fournir, eto. Racine appuie ici ans doctrine très-4atne d'an argomeot très^videox. Il eit fort douteux que ce qui peut fournir la laatière d'un chant de poème épiqiie puisse suffire pour le sujet d'une tragédie. L'épopée est toute en descriptions et en récits menralleux; la tragédie doit être toute en action et en passion : il n'en est pas moins vrai que la simplicité d'action est un des préceptes de l'art dramatique. (G. )
' Vaeiantb. « Et où la narration occupe beaucoup de place. » Ces mots , que l'on trouve un peu après, et dont la durée ne doit être que de qfielques heures» ne se trouvent pas dans la première édition.
qu'elle dit à Tiius^ et Teffort qu'elle se fait pour s'en séparer^ n'est pas te moins tragique de la i»èce; et j'ose dire qu'il renouvelle assez bien dans le cœur des spectateurs l'émotion que le reste y avait pu exciter. Ce n'est point une nécessité qu'il y ait du sai^ et des morts dans une tragédie : il suffit que l'action en ^it grande^ que les acteurs en soient héroïques y que les passions y soient excitées ^ et que tout s'y ressente de cette tristesse majestueuse qui fait tout le plaisir de la tragédie.
Je crus que je pourrais rencontrer toutes ces parties dans mon sujet; mais ce qui m'en plut davantage , c'est que je le trouvai extrêmement simple. Il y avait longtemps que je voulais essayer si je pourrais faire une tragédie avec cette simplicité d'action qui a été si fort du goût des anciens; car c'est un des premiers préceptes qu'ils nous ont laissés : <x Que ce que vous à ïeirei, dit Horace^ soit toujours simple et ne soit qu'un ' .- » Ils <mt admiré VAjax^ de Sophocle^ qui n'est autre chose qu'Ajax qui se tue de regret^ à cause de la fureur où il était tombé après le refos qu'on lui avait fait des armes d'Achille*. Ds ont admiré le Philoetète, dont tout le sujet est Ulysse qui vient pour surprendre les flèches d'Hercule. VŒdipe méme^ quoique tout plein de reconnaissances^ est moins chargé de matière que la plus simple tragédie de nos jours. Nous voyons enfin que les partisans de Térence^ qui relèvent avec rais<m au-dessus de tous les poètes comiques^ pour l'élégance de sa diction et pour la vraisemblance de ses mœurs , ne laissent pas de confesser que Plante a un grand avantage sur lui par la simplicité qui est dans la plupart des sujets de Plante. Et c'est sans doute cette simplicité merveilleuse qui a attiré à ce dernier toutes les louanges que les anciens lui ont données. Combien Ménandre était-il encore plus simple , puisque Té-
* « Deoiqve sit qModfis , simplex dmiCaxat , et uniuo. >
HORAT., De Jrte poêL
> Var. a Four n'avoir pas obtenu les aimes d'Achille. »
rence est obligé de prendre deux comédies de 'ce poète pour en faire une des siennes !
Et il ne faut point croire que cette rè^e ne soit fondée que sur la fantaisie de ceux qui Font faite : il n'y a que le vraisemblable qui touche dans la tragédie. Et quelle vraisemblance y a-i-il qu'il arrive en un jour une multitude de choses qui pourraient à peine arriver en plusieurs semaines? Il y en a qui pensent que cette simplicité est une marque de peu d'invention. Ils ne songent pas qu'au contraire toute l'invention consiste à faire quelque chose de rien , et que tout ce grand nombre d'incidents a toujours été le refuge des poètes qui ne sentaient dans leur génie ni assez d'abcmdance ni assez de forée pour attacher durant cinq actes leurs spectateurs par une action simple y soutenue de la violence des passions , de la beauté des sentim^ts, et de l'élégance de l'expression. Je suis bien éloigné de croire que toutes ces choses se rencontrent dans mon ouvrage; mais aussi je ne puis croire que le public me sache mauvais gré de lui avoir donné une tragédie qui a été honorée de tant de larmes ^ et dont la trentième représentation a été aussi suivie que la première.
Ce n'est pas que quelques personnes ne m'aient reproché cette même simplicité que j'avais recherchée avec tant de soin. Ils ont cru qu'une tragédie qui était si peu chargée d'intrigues ne pouvait être selon les règles du théâtre. Je m'informai s'ils ^ plaignaientqu'elle les eût ennuyés. On me dit qu'ils avouaient tous qu'elle n'ennuyait point , qu'elle les touchait même en plusieurs endroits, et qu'ils la verraient encore avec plaisir. Que veulent-ils davantage? Je les conjure d'avoir assez bcmne opinion d'eux-mêmes pour ne pas croire qu'une pièce qui les touche, et qui leur donne du plaisir, puisse être absolument contre les règles. La principale règle est de plaire et de toucher : toutes les autres ne sont faites que pour parvenir à cette prenrière; mais toutes ces règles sont d'un long détail, dont je ne leur conseille pas de s'embarrasser : ils ont des occupations
plus importantes. Qu'ik se reposent sur nous de la fatigue d'éclaircir les difficultés de la poésie d'Aristote ; qu'ils se réservent le plaisir de pleurer et d'ôtre attendris; et qu'ils me permettent de leur dire ce qu'un musicien disait à Philippe^ roi de Macéddne y qui prétendait qu'une chanson n'était pas seton les règles : « A Dieu ne plaise^ seigneur^ que vous soyez « jamais si malheureux que de savoir ces choses-là mieux que* a moi ! 0
Voilà tout ce que j'ai à dire à ces personnes à qui je ferai toujours gloire de plaire; car pour le libelle que l'on a fait contre moi , je crois que les lecteurs me dispenseront volontiers d'y répondre. Et que répondrais-je à un homme * qui ne pense rien, et qui ne sait pas même construire ce qu'il pense? n parie de protase' comme s'il entendait ce mot, et veut que cette première des quatre parties de la tragédie soit toujours la plus proche' de la dernière , qui est la catastrophe. Il se plaint que la trop grande connaissance des règles l'empêche de se divertir à la comédie. Certainement, si l'on en juge par sa dissertation , il n'y eut jamais de plainte plus mal fondée. Il paraît bien qu'il n'a jamais lu Sophocle , qu'il loue très-injustement d'une grande multiplieité d'incidents; et qu'il n'a même jamais rien lu de la poétique , que dans quelques préfaces de tragédies. Mais je lui pardonne de ne pas savoir les règles du théâtre, puisque, heureusement pour le public, il ne s'applique pas à ce genre d'écrire. Ce que je ne lui pardonne pas , c'est de savoir si peu les règles de la bonne plaisanterie , lui qui ne veut pas dire un mot sans plaisanter. Croit-il réjouir beaucoup les honnêtes gens par ces hélas de poche , ces mesdemoi$eUes mes règles, et quantité d'autres basses affectations
' L'abbé de Villars, auteur du Comte de Gabaiis et d'une pesante rritique de Bérénice.
* Protast, l'exposition du sujet. (G.) ' Var. « Très-proche. »
qu'il trouvera condamnées dans tous les bons auteurs , s'il se mêle jamais de les lire?
Toutes ces critiques sont le partage de quatre ou cinq petits auteurs infortunés , qui n'ont jamais pu par eux-mêmes exciter la curiosité du public. Ils attendent toujours ^occasion de quelque ouvrage qui réussisse , pour Tattaquer, non point par jalousie y car sur quel fondement seraient-ils jaloux Y mais dans Tespérance qu'cm se donnera la peine de leur répondre ^ et qu'on les tirera de l'obscurité où leurs propres ouvrages les auraient laissés toute leur vie.
PERSONNAGES
TITUS , empereur de Rome.
BÉRÉNICE, reine de Palestine.
ANTIOCHUS, roi de Ck>ma^ène.
PAULIN, confident de Titus.
ARSACE, confident d'Antiochus.
PHÉNICE, confidente de Bérénice.
RUTILE, Romain.