SCÈNE I
ANTIOCHUS, ARSACE
AMTIOCHUS.
Arrêtons un moment. La pompe de ces lieux. Je le vois bien , Arsace , est nouvelle à tes yeux. Souvent ce cabinet superbe et solitaire , Des secrets de Titus est le dépositaire.
' Un amant et une maîtresse qui se quittent ne sont pas sans aoute un sujet de tragédie. Si on avait proposé un tel plan ^ Sophocle ou à Euripide, ils Tauraient renvoyé à Aristophane. L*amour qui n'est qu*amour, qui n'est point une passion terrible et funeste, ne semble fait que pour la comédie, pour la pastorale ou pour Téglogue. Cependant, Henriette d'Angleterre, belle-sœur de Louis XIV, voulut que Racine et Corneille fissent chacun une tragédie des adieux de Titus et de Bérénice. EUe crut qu^une victoire obtenue sur Vamour le plus vrai et le plus tendre ennoblissait le sujet , et en cela elle ne se trompait pas. Mais elle avait encore un intérêt secret é voir cette victoire représentée sur le théâtre : elle se ressouvenait des sentiments qu'eHe avait eus longtemps pour Louis XIV, et du goût vif de ce prince pour elle. Le danger de cette {fission, la crainte de mettre le trouble dans la famille royale, les noms de beau-frère et de belle-soBur, mirent un fîrein à leur» désirs ; mais il resta toujours dans leur cœur une inclination secrète , toujours chère à l'un et à l'autre. Ce sont ces sentimente qu'elle voulut voir développés sur la scène, autant pour sa consolation que pour son amusement. Elle chargea le marquis de Dangeau , confident de ses
C'est ici quelquefois qu'il se cache à sa cour. Lorsqu'il vient à la reine expliquer son amour. De son appartement cette porte est prochaine , Et cette autre conduit dans celui de la reine \ Va chez elle : dis-lui qu'importun à regret , J'ose lui demander un entretien seoret.
ABSACE.
Vous, seigneur, importun? vous, cet ami fidèle
Qu'un soin si généreux intéresse pour elle?
Vous, cet Antiochus, son amant autrefois?
Vous, que l'Orient compte entre ses plus grands rois ?
Quoi ! déjà de Titus épouse en espérance' ,
Ce rang entre elle et vous met-il tant de distance?
amours avec le roi» d*6ngager secrètement GoraeiUe et Racine à travaiUâr Tun et Fautre sur ce sujet, qui paraissait si peu fait pour la scène. Les deux pièces ftirent composées dans Tannée 1670, sans qu'aucun des deux sût qu*il avait un rival. Biles furent jouées en même temps, sur la fin de la môme année, celle de Racine à Thôtel de Bourgogne, et celle de Corneille au Palais-Royal. Il est étonnant que Corneille tombât dans ce piège : il devait bien sentir que le sujet était Topposé de son talent. Entellus ne terrassa point Datés dans ce combat : il s*en faut bien. La pièce de Corneille tomba : celle de Racine eut trente représentations de suite; et toutes les fois qu'il s'est trouvé un acteur et une actrice capables d'intéresser dans les rôles de Titus et de Bérénice, cet ouvrage dramatique, qui n'est peut-être pas une tragédie , a toujours excité les applaudissements les plus vrais : ce sont les larmes. (Volt.)
' Ce détail n'est point inutile : il fait voir clairement combien l'unité de lieu est observée; il met le spectateur au fait tout d'un coup. On pourrait dire que la pompe de ces Heux , et ce cabinel superbe » paraissent des expressions peu convenables à un prince que cette pompe ne doit point du tout éblouir, et qui est occupé de tout autre chose que des ornements d'un cabinet. J*ai toujours remarqué que la douceur des vers empêchait qu'on ne remarquât ce défsiut. (Volt. )
' Épouse en espérance : expression heureuse et neuve, dont Racine enrichit la langue, et que par conséquent on critiqua d'abord. Remarquez encore qu'èpotu« suppose èUuU épouH. C'est une ellipse heureuse en poésie. Ces finesses sont le charme de la diction. ( Volt. )