‹ Œuvres poétiques de J. RacineChapitre 146 sur 326 · ACTE I, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE IV

Enfin votre rigueur emporta la balance :

Vous sûtes m'imposer l'exil ou le silence.

Il fallut le promettre^ et même le jurer.

Hais^ puisque en ce moment j'ose me déclarer ' ,

Lorsque vous m'arrachiez cette injuste promesse ^

Mon coeur faisait serment devons aimer sans cesse.

Àh! que me dites-vous?

ANTIOCHUS

Je me suis tu cinq ans , Madame^ et vais encor me taire plus longtemps. De mon heureux rival j'accompagnai les armes : J'espérai de verser mon sang après mes larmes* Ou qu'au moins ^ jusqu'à vous porté par mille exploits. Mon nom pourrait parler, au défaut de ma voix. Le ciel sembla promettre une fin à ma peine ; Vous pleurâtes ma mort, hélas! trop peu certaine. Inutiles périls ! Quelle était mon erreur! La valeur de Titus surpassait ma fureur'.

d^intérét, s'il est possible. En général, les déclarations d'amour, les maximes d'amour, sont foites pour la comédie. Les déclarations de Xipharès, d'Hippolyte, d'Antiochus, sont de la galanterie, et rien de plus : ces morceaux se sentent 'du goût dominant qui régnait alors. (Volt. )

' Var. Mais , puisque après cinq ans j'ose me déclarer. ^ Var. J'espérais d*y Terser mon sang aprte mes larmes.

On a blâmé ce rapprochement de sang et de larmes ; il est effective* ment peu digne du style tragique. D'ailleurs, verser ses larmes, pour verser des larmes, manque de ooRection. On dit verser son sang, parce qu'on peut répandre œlui d'un autre; et Ton dit verser des larmes» parce qu'on ne peut répandre que les siennes. Ce qui prouve combien la phrase est vicieuse, c'est qu'il y aurait une faute en substituant des à ma. La régularité de la construction demandait donc après avoir versé des larmes , j'ei|»ëftiis de verser mon sang.

^ Voilà à peu près ce qu'un lecteur éclairé demande. Antiochus se reiéve; et c'est un grand art de mettre les louanges de Titus dans s» bouche. Toute cette tirade , où il parle de Titus, est parfaite en son

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11 faut qu'à sa vertu mon estime réponde. Quoique attendu, madame, à Tempire du monde , Chéri de Tunivers, enân aimé de vous , Il semblait à lui seul appeler tous les ooups. Tandis que, sans espoir, hal, lassé de vivre. Son malheureux rival ne semblait que le suivre. Je vois que votre cœur m'applaudit en secret; Je vois que Ton m'écoute avec moins de regret , Et que, trop attentive à ce récit funeste. En faveur de Titus vous pardonnez le reste. Enfin, après un siège aussi cruel que lent, H dompta les mutins, reste pftle et sanglant' Des flammes, de la faim, des fureurs intestines. Et laissa leurs remparts cachés sous leurs ruines. Rome vous vit, madame, arriver avec lui. Dans rOrient désert quel devint mon ennui ^! Je demeurai longtemps errant dans Gésarée, Lieux charmants où mon cœur vous avait adorée .

genre. Si Antiochus ne parlait là que de son amour, il ennuierait, if affodirait; mais tous les accessdres sont nobles et intéressants : c*est la gloire de Titus, c'est un siège Ikmeux dans l*histoirâ, c'est, sans le vouloir, réloge de Tamour de Bérénice pour Titus. Vous vous sente? alors attaché malgré vous et malgré la petitesse du r61d d' Antiochus. ( Volt. )

' Les épithètes pdie et sanglant', données h mit. sont plus énergiques, et présentent un tableau plus frappant que si elles étaient données aux mutins eux*-mémes. Ce n'est plus une armée que le poète met sous mes yeux : c'est un reste pâle et sanglant des flammosi de la fiiiro, et des fureurs intestines. Toutes ces expressions appartiennent à la poésie , et à la poésie de Racine.

' L'OrtetU diieri est ici une expression de génie. Voyei ce que peut la poésie. En prose, il faudrait dire : c L'Orient n'était plus pour mot qu'un désert; vous n'y étiez plus. » En vers, un seul mot dit tout cela , et par conséquent le dit mieux , en suggérant tout ce que rimaginatio& peut y ajouter. ( L. )-^ Tibulle dit à celle qu'il aime : Jn sottsfu mlfti turba hcU ; elle lui tient lieu du monde dans un désert^ et l'Orient sans Bérénice paraît un désert à Antiochus. (L. R. )

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