ACTE II, SCÈNE II
TITUS
Pour jamais je vais m en séparer.
Mon cœur en ce moment ne vient pas de se rendre : Si je t'ai fait parler^ si j'ai voulu Ventendre^ Je voulais que ton zèle achevât en secret De-confondre un amour qui se tait à regret. Bérénice a longtemps balancé la victoire ; Et^ si je penche enfin du côté de ma gloire Crois qu'il m'en a coûté, pour vaincre tant d'amour, Des combats dont mon cœur saignera plus d'un jour. J'aimais y je soupirais dans une paix profonde r Un autre était chargé de l'empire du monde. Maître de mon destin , libre dans mes soupirs , Je ne rendais qu'à moi compte de mes désirs. Mais à peine le ciel eut rappelé mon père , Dès que ma triste main eut fermé sa paupière ^ De mon aimable erreur je fus désabusé : Je sentis le fardeau qui m'était imposé; Je connus que bientôt, loin d'être à ce que j'aime, U fallait, cher Paulin, renoncer à moi-même; Et que le choix des dieux, contraire à mes amours. Livrait à l'univers le reste de mes jours *. Rome observe aujourd'hui ma conduite nouvelle : Qadlé honte pour moi, quel présage pour elle , Si,- dès le premier pas, renversant tous ses droits , Je fondais mcMi bonheur sur le débris des lois! Résolu d'accomplir ce cruel sacrifice, Sj voulus préparer la triste Bérénice ;: Mais par où commencer ? Vingt fois, depuis huit jours, J'ai voulu devant elle en ouvrir le discours * ;
' LivrotC est ici une expression admirable» et qui peint avec la plus grande énergie las obligations imposées aux souverains. ( G. ) ' Cette expression, en ouvrir le disanirs^, manque de cette heureuse
us BÉRÉNICE.
Et^ dès le premier mot^ ma langue embarrassée Dans ma bouche vingt fois a demeuré glaeée^ J'espérais que du moins mon trouble et ma douleur Lui feraient pressentir notre commun malheur; Mais^ saûs me soupçonner^ sensible à mes alarmes^ Elle m'offre sa main pour essuyer mes larmes y Et ne prévoit rien moins^ dans cette obscurité ^ Que la fin d'un amour qu'elle a trop mérité '. Enfin^ j'ai ce matin rappelé ma constance : Il faut la voir, Paulin^ et rompre le silence. J'attends Antiochus pour lui recommander Ce dépôt précieux que je ne puis garder : Jusque dans TOrient je veux qu'il la reméne. Demain^ Rome avec lui verra partir la reine. Elle en sera bientôt instruite par ma voix; Et je vais lui parler pour la dernière fois.
PAULIN
Je n'attendais pas moins de cet amour de gloire Qui partout après vous attacha la victoire, La Judée asservie^ et ses remparts fumants^ De cette noble ardeur éternels monuments^
facilité qui caractérise le style de Racine. Sept vers plus bas , Thémistiche dam cette obscurité est faible et yague. (G.)
' J'ai demeuré et j« suis demeuré présentent des sens différents. J'ai demeure à Rome, c'ttt-à-dire j'y ai fait quelque séjour; je suis demeuré muet , c'est-à-dire je suis resté bouche close. Or, dans le vers que j'examine , demeurer ne saurait être pris que dans le sens de rester. Ainsi , ma langue est demeurée glacée dans ma bouche était la seule bonne manière déparier. (D'O.) — Il est probable que les règles de ces temps composés, telles qu'on les suit aujourd'hui, n'étaient point étabKes à répoqpe où écrivait Racine. Le plus correct des écrivains,^ Boileau , a dit :
... Si leur sang toat pur, ainsi que leur noblesse, Est passé jusqu'à nous de Lucrèce en Lucrèce.
n a employé ce même verbe plus heureusement dans son épttre sur
le passage du Rhin , et dans sa dixième satire. Voltaire , dans la Hea-
riadê , en a fait usage indistinctement avec être et avoir,
• ' Var, Que la perte d'un cœur qu*eHe a trop mérité.