‹ Œuvres poétiques de J. RacineChapitre 163 sur 326 · SCENE I · texte numérisé non relu

SCENE I

TITUS, ANTIOCHUS, ARSACE

TITUS

Quoi ! prince, vous partiez 1 Quelle raison subite Presse Totre départ, ou plutôt votre fuite? Vouliez-vous me cacher jusques à vos adieux? Esirce comme ennemi que vous quittez ces lieux? Que diront, avec moi, la cour, Rome, F empire? Mais, comme votre ami^ que ne pui&-je point dire* ? I>e quoi m'accusez-vous? Vous avais-je sans choix Confondu jusqu'ici dans la foule des rois? Mon cœur vous fut ouvert tant qu'a vécu mon père : C'était le seul présent que je pouvais vous faire ; Et lorsque avec mon cœur ma main peut s'épancher', Vous fuyez mes bienfaits tout prêts à vous chercher!

* Var. liais , comme votre ami , qpe ne poii^Je tous dite?

' La main ne t^épaudu pas, die ipanthe. Cependant «'^Kmckcr est

dit id de la mdn et du cœur, et cette expresâon hardie présente l'image d'un prince qui ouvre son cœur et sa main pour son ami. ( L. R. ) ^ Ou adopterait peut-être cette explication, si le verbe ^épant^ier, en passant dans le môme vers du sens propre au sens ûgoxé^ pcésentait toujours une image juste de la pensée du poète. Suivant rAcadémie» époMcker veut dire verser doucement: or Titus veut verser doucement ses secrets, mais il veut prodiguer ses trésors , prodiguer ses bienfaits : la même expression ne peut donc sufiQre pour rendre ces deux idées; car plus le mot épancher a de cbaimes dans le premier sens , plus il est faible dans le second. Au reste» Radne combine babîtuellement les expressioàs qui semblent s*exclure avec une telle habileté, il a une si profonde connaissance de toutes les nuances de la langue poétique , qu'on doit toujours craindre de se tromper en faisant de semblables observations.

2CÔ BÉRÉNICE.

Pensez-vous qu'oubliant ma fortune passée^ Sur ma seule grandeur j'arrête ma pensée/ Et que tous mes amis s'y présentent de loin Comme autant d'inconnus dont je n'ai plus besoin? Vous-même^ à mes regards qui vouliez vous soustraire^ Prince^ plus que jamais vou^ m'êtes nécessaire.

ANTIOGHUS.

Moi^ seigneur?

Vous.

ANTIOCHUS

Hélas ! d'un prince malheureux Que pouvez-vous, seigneur^ attendre que des vœux?

TITUS. -

Je n'ai pas oublié^ prince , que ma victoire

Devait à vos exploits la moitié de sa gloire;

Que Rome vit passer au nombre des vaincus

Plus d'un captif chargé des fers d'Antiochus ;

Que dans le Capitole elle voit attachées

Les dépouilles des Juifs par vos mains arrachées.

Je n'attends pas de vous de ces sanglants exploits ,

Et je veux seulement emprunter votre voix.

Je sais que Bérénice^ à yos soins redevable^

Croit posséder en vous un ami véritable :

Elle ne voit dans Rome et n'écoute que vous

Vous ne faites qu'un cœur et qu'une ême avec nous.

Au nom d'une amitié si constante et si belle ^

Employez le pouvoir que vous avez sur elle ;

Voyez-la de ma part.

ANTIOCmiS.

Moi; paraître à ses yeux!

La reine^ pour jamais^ a reçu mes adieux.

Prince, il faut que pour moi vous lui parliez encore.

4CTE III, SCÈNE I. 26t

ANTIOGUUS.

Ah! parlez-lui^ seigneur. La reine vous adore : Pourquoi vous dérober vous-même en ce moment Le plaisir de lui fedre un aveu si charmant? Elle l'attend^ seigneur^ avec impatience. Je réponds^ en partant^ de son obéissance; Et même elle m'a dit que^ prêt à l'épouser^ Vous ne la verrez plus que pour Fy disposer.

TITDS.

Ah ! qu'un aveu si doux aurait lieu de me plaire l Que je serais heureux si j'avais à le faire I Mes transports aujourd'hui s'attendaient d'éclater ^ ; Cependant aujourd'hui^ prince^ il &ut la quitter.

ANTIOCHUS

La quitter! Vous^ seigneur*?

TITDS.

Telle est ma destinée :

Pour elle et pour Titus il n'est plus d'hyniénée. D'un espoir si charmant je me flattais en vain : Prince^ il faut avec vous qu'elle parte demain.

AMTIOGHUS.

Qa'entend&-je ? 0 ciel !

TITUS

Plaignezmagrandeur importune :

Maître de l'univers, je règle sa fortune ; ie puis faire les rois, je puis les déposer; Cependant de mon cœur je ne puis disposer.

' Cette figure, par laqueUe le poète personnifie les transports, nuit à rélégamoe et à la sin^licité du discouis; Radn&ra rarement employée : l'expérience lui ayait appris sans doute combien elle est peu favorable au. mouvement de Ifr passion.

' Void enoMre un de ces coups de théAtre, si fréquents chez Racine , qu'on seul mot produit, et qui excitent ces changements dans le sort àea personnages , qu'on appelle péripéties, Antiochus passe tout à coup du plus profond désespoir à la plus douce espérance. (G. )

Rome, contre les rois de tout temps soulevée.

Dédaigne une beauté dans la pourpre élevée :

L'éclat du diadème, et cent rois pour aïeux %

Déshonorent ma flamme, et blessent tous les yeux.

Mon cœur, libre d'ailleurs, sans craindre les murmures ,

Peut brûler à son choix dans des flammes c^scures* ,

Et Rome avec plaisir recevrait de ma main

La moins digne beauté qu'elle ca^che en son sein»

Jules céda lui-même au torrent qui m'entraîne.

Si le peuple demain ne voit partir la reine

Demain elle entendra ce peuple furieux

Me venir demander son départ à ses yeux.

Sauvons de cet affront mon nom et sa mémoire;

Et, puisqu'il faut céder, cédons à notre gloire.

Ma bouche et mes regards, muets depuis huit jours,

L'auront pu préparer à ce triste discours;

Et même, en ce moment, inquiète, empressée,

Elle veut qu'à ses yeux j'explique ma pensée.

D'un amant interdit soulagez le tourment;

Épargnez à mon cœur cet éclaircissement.

Allez, expliquez-lui mon trouble et mon silence^

Surtout, qu'elle me laisse éviter sa présence :

Soyez le seul témoin de ses pleurs et des miens;

Portez-lui mes adieux, et recevez les siens.

Fuyons tous deux, fuyons un spectacle funeste

Qui de notre constance accablerait le reste.

' Bérénice descendait de la fameuse Cléopàtre, reine d*Égypte, qui descendait elle-même des iM:emiers successeurs d'Alexandre le Grand. (L.B.)

' Je crois cette épithète de mauvais goût. On dirait bien on hyniiai obscur^ une alliance obscure^ des amours obscurs ; mais après avoir établi la métaphore, brûler dans des fiammeSf Vobscurité n'a plus ici de sens : il y a incohérence entre les idées et les mots. Cette faute est bien rate dansTauteur. (L.)

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