SCENE I
TITUS, ANTIOCHUS, ARSACE
TITUS
Quoi ! prince, vous partiez 1 Quelle raison subite Presse Totre départ, ou plutôt votre fuite? Vouliez-vous me cacher jusques à vos adieux? Esirce comme ennemi que vous quittez ces lieux? Que diront, avec moi, la cour, Rome, F empire? Mais, comme votre ami^ que ne pui&-je point dire* ? I>e quoi m'accusez-vous? Vous avais-je sans choix Confondu jusqu'ici dans la foule des rois? Mon cœur vous fut ouvert tant qu'a vécu mon père : C'était le seul présent que je pouvais vous faire ; Et lorsque avec mon cœur ma main peut s'épancher', Vous fuyez mes bienfaits tout prêts à vous chercher!
* Var. liais , comme votre ami , qpe ne poii^Je tous dite?
' La main ne t^épaudu pas, die ipanthe. Cependant «'^Kmckcr est
dit id de la mdn et du cœur, et cette expresâon hardie présente l'image d'un prince qui ouvre son cœur et sa main pour son ami. ( L. R. ) ^ Ou adopterait peut-être cette explication, si le verbe ^épant^ier, en passant dans le môme vers du sens propre au sens ûgoxé^ pcésentait toujours une image juste de la pensée du poète. Suivant rAcadémie» époMcker veut dire verser doucement: or Titus veut verser doucement ses secrets, mais il veut prodiguer ses trésors , prodiguer ses bienfaits : la même expression ne peut donc sufiQre pour rendre ces deux idées; car plus le mot épancher a de cbaimes dans le premier sens , plus il est faible dans le second. Au reste» Radne combine babîtuellement les expressioàs qui semblent s*exclure avec une telle habileté, il a une si profonde connaissance de toutes les nuances de la langue poétique , qu'on doit toujours craindre de se tromper en faisant de semblables observations.
2CÔ BÉRÉNICE.
Pensez-vous qu'oubliant ma fortune passée^ Sur ma seule grandeur j'arrête ma pensée/ Et que tous mes amis s'y présentent de loin Comme autant d'inconnus dont je n'ai plus besoin? Vous-même^ à mes regards qui vouliez vous soustraire^ Prince^ plus que jamais vou^ m'êtes nécessaire.
ANTIOGHUS.
Moi^ seigneur?
Vous.
ANTIOCHUS
Hélas ! d'un prince malheureux Que pouvez-vous, seigneur^ attendre que des vœux?
TITUS. -
Je n'ai pas oublié^ prince , que ma victoire
Devait à vos exploits la moitié de sa gloire;
Que Rome vit passer au nombre des vaincus
Plus d'un captif chargé des fers d'Antiochus ;
Que dans le Capitole elle voit attachées
Les dépouilles des Juifs par vos mains arrachées.
Je n'attends pas de vous de ces sanglants exploits ,
Et je veux seulement emprunter votre voix.
Je sais que Bérénice^ à yos soins redevable^
Croit posséder en vous un ami véritable :
Elle ne voit dans Rome et n'écoute que vous
Vous ne faites qu'un cœur et qu'une ême avec nous.
Au nom d'une amitié si constante et si belle ^
Employez le pouvoir que vous avez sur elle ;
Voyez-la de ma part.
ANTIOCmiS.
Moi; paraître à ses yeux!
La reine^ pour jamais^ a reçu mes adieux.
Prince, il faut que pour moi vous lui parliez encore.
4CTE III, SCÈNE I. 26t
ANTIOGUUS.
Ah! parlez-lui^ seigneur. La reine vous adore : Pourquoi vous dérober vous-même en ce moment Le plaisir de lui fedre un aveu si charmant? Elle l'attend^ seigneur^ avec impatience. Je réponds^ en partant^ de son obéissance; Et même elle m'a dit que^ prêt à l'épouser^ Vous ne la verrez plus que pour Fy disposer.
TITDS.
Ah ! qu'un aveu si doux aurait lieu de me plaire l Que je serais heureux si j'avais à le faire I Mes transports aujourd'hui s'attendaient d'éclater ^ ; Cependant aujourd'hui^ prince^ il &ut la quitter.
ANTIOCHUS
La quitter! Vous^ seigneur*?
TITDS.
Telle est ma destinée :
Pour elle et pour Titus il n'est plus d'hyniénée. D'un espoir si charmant je me flattais en vain : Prince^ il faut avec vous qu'elle parte demain.
AMTIOGHUS.
Qa'entend&-je ? 0 ciel !
TITUS
Plaignezmagrandeur importune :
Maître de l'univers, je règle sa fortune ; ie puis faire les rois, je puis les déposer; Cependant de mon cœur je ne puis disposer.
' Cette figure, par laqueUe le poète personnifie les transports, nuit à rélégamoe et à la sin^licité du discouis; Radn&ra rarement employée : l'expérience lui ayait appris sans doute combien elle est peu favorable au. mouvement de Ifr passion.
' Void enoMre un de ces coups de théAtre, si fréquents chez Racine , qu'on seul mot produit, et qui excitent ces changements dans le sort àea personnages , qu'on appelle péripéties, Antiochus passe tout à coup du plus profond désespoir à la plus douce espérance. (G. )
Rome, contre les rois de tout temps soulevée.
Dédaigne une beauté dans la pourpre élevée :
L'éclat du diadème, et cent rois pour aïeux %
Déshonorent ma flamme, et blessent tous les yeux.
Mon cœur, libre d'ailleurs, sans craindre les murmures ,
Peut brûler à son choix dans des flammes c^scures* ,
Et Rome avec plaisir recevrait de ma main
La moins digne beauté qu'elle ca^che en son sein»
Jules céda lui-même au torrent qui m'entraîne.
Si le peuple demain ne voit partir la reine
Demain elle entendra ce peuple furieux
Me venir demander son départ à ses yeux.
Sauvons de cet affront mon nom et sa mémoire;
Et, puisqu'il faut céder, cédons à notre gloire.
Ma bouche et mes regards, muets depuis huit jours,
L'auront pu préparer à ce triste discours;
Et même, en ce moment, inquiète, empressée,
Elle veut qu'à ses yeux j'explique ma pensée.
D'un amant interdit soulagez le tourment;
Épargnez à mon cœur cet éclaircissement.
Allez, expliquez-lui mon trouble et mon silence^
Surtout, qu'elle me laisse éviter sa présence :
Soyez le seul témoin de ses pleurs et des miens;
Portez-lui mes adieux, et recevez les siens.
Fuyons tous deux, fuyons un spectacle funeste
Qui de notre constance accablerait le reste.
' Bérénice descendait de la fameuse Cléopàtre, reine d*Égypte, qui descendait elle-même des iM:emiers successeurs d'Alexandre le Grand. (L.B.)
' Je crois cette épithète de mauvais goût. On dirait bien on hyniiai obscur^ une alliance obscure^ des amours obscurs ; mais après avoir établi la métaphore, brûler dans des fiammeSf Vobscurité n'a plus ici de sens : il y a incohérence entre les idées et les mots. Cette faute est bien rate dansTauteur. (L.)