ACTE I, SCÈNE VIL
CHICANE AU
Et quel âge avez-vous? Vous avez bon visage.
LA COMTESSE
Hé! quelque soixante ans^
GHICANEAU.
Conunent ! c'est le bel &ge Pour plaider.
LA COMTESSE
Laissez faire ^ ils ne sont pas au bout : J'y vendrai ma chemise; et je veux rien ou tout.
CHICANEAU
Madame^ écoutez-moi. Voici ce qu'il faut faire.
LA COMTESSE
Oui, monsieur, je vous crois comme mon propre père.
CHICANEAU
J'irais trouver mon juge. . .
LA COMTESSE
Oh! oui, monsieur, j'irai.
CHICANEAU
Me jeter à ses pieds...
LA COMTESSE
Oui, je m'y jetterai; Je Tai bien résolu.
CHICANEAU
Mais daignez donc m'entendre.
LA COMTESSE
Oui, vous prenez la chose ainsi qu'il la faut prendre.
CHICANEAU
Avez-vous dit, madame?
Oui».
• On se sert encore dans la conversation de quelque pour environ. Racine afTectionnait cette manière déparier. (L.) ' Vab- Oui , monsieur.
CHICANEAU
J'irai» donc.
GHI€ANEAU
J'irais sans façon Trouver mon juge.
LA COMTESSE
Hélas! que ce monsieur est bon !
CHIGANEÀU.
Si vous parlez toujours, il faut que je me taise.
LA COMTESSE
Ah ! que vous m'obligez ! je ne me sens pas d'aise.
CHICANEAU
J'irais trouver mon juge, et lui dirais...
LA COMTESSE
Oui.
CHICANEAU
Voi!
Et lui dirais : Monsieur. . .
Oui, monsieur.
CHICANEAU
Liez-moi...
LA COMTESSE
Monsieur, je ne veux point être liée^
' Brossefcte, dans ses remarques sur Boiieau , rapporte qu'en effet le parlement avait défendu à cette comtesse de Crissé, dont j*ai déjà parlé , d'intenter à Tavenir aucun procès sans Tavis par écrit de deux avocats. Désespérée d*une semblable défense, après avoir tout tenté inutilement pour faire adoucir la rigueur de cet arrêt , elle alla porter ses plaintes et son désespoir chez Boiieau le greffier, frère aîné du jpoete ; elle y trouva un de leurs parents , désigné dans le commentaire de Brossette par les lettres initiales B. D. L. Cet homme, après avoir dissipé tout son bien , était réduit au triste métier de parasite ; et comme il voulait se rendre nécessaire partout, il s'avisa de donner des conseils à la comtesse ; elle les interpréta fort mal , et il en résulta une querelle fort vive. Racine, à qui Boiieau raconta cette aventure, en profita eu poète déjà consommé dans cet art qu'il pratiquait pour la première fois, et en fit une des meilleures scènes de comédie qu'il y ait au théâtre. (G. )