‹ Œuvres poétiques de J. RacineChapitre 197 sur 326 · ACTE V, SCÈNE VIL SO · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE VIL SO

Oui^ seigneur^ j'ai toujours adoré Bérénice.

Pour ne la plus aimer j'ai cent fois combattu :

Je n'ai pu Toublier ; au moins je me suis tu.

De votre changement la flatteuse apparence

M'avait rendu tantôt quelque faible espérance :

Les larmes de la reine ont éteint cet espoir.

Ses yeux^ baignés de pleurs^ demandaient à vous voir :

Je suis venu^ seigneur^ vous appeler moi-même ;

Vous êtes revenu. Vous aimez^ on vous aime;

Vous vous êtes rendu : je n'en ai point douté.

Pour la dernière fois je me suis consulté;

J'ai fait de mon courage une épreuve dernière ;

Je viens de rappeler ma raison tout entière :

Jamais je ne me suis senti plus amoureux.

Il faut d'autres efforts pour rompre tant de nœuds :

Ce n'est qu'en expirant que je puis les détruire ;

J'y cours. Voilà de quoi j'ai voulu vous instruire.

Oui, madame^ vers vous j'ai rappelé ses pas :

Mes soins ont réussi, je ne m'en repens pas.

Puisse le ciel verser sur toutes vos années

Mille prospérités l'une à l'autre enchaînées !

Ou, s'il vous garde encore un reste de courroux.

Je conjure les dieux d'épuiser tous les coups

Qui pourraient menacer une si belle vie ,

Sur ces jours malheureux que je vous sacrifie.

BÉRÉNICE , se levaikt.

Arrêtez, arrêtez! Princes trop généreux*. Eu quelle extrémité me jetez-vous tous deux ! Soit que je vous regarde^ ou que je l'envisage , Partout du désespoir je rencontre l'image^

* Il ne fout pas être étonné que cette tragédie eût tant de charmes pour le grand Gondé; tout y respire la grandeur d'âme et rhéroume : le oxBur n'y est point senne et affligé par des atrocités horribles ; on n'y répand que de douces larmes. ( G. )

Je ne vois que des pleurs , et je n'entends parler Que de trouble, d'horreurs, de sang prêta couler.

(àTitua.)

Mon cœur vous est connu^ seigneur, et je puis dire Qu'on ne Fa jamais vu soupirer pour Tenipire : La grandeur des Romains, la pourpre des Césars, N'ont point, vous le savez, attiré mes regards. J'aimais , seigneur, j'aimais, je voulais être aimée. Ce jour, je l'avouerai, je me suis alarmée ; J'ai cru que votre amour allait finir son cours \ Je connais mon erreur, et vous m'aimez toujours. Votre cœur s'est troublé, j'ai vu couler vos larmes : Bérénice, seigneur, ne vaut point tant d'alarmes, Ni que par votre amour l'univers malheureux , Dans le temps que Titus attire tous ses vœux. Et que de vos vertus il goûte les prémices, Se voie en un moment enlever ses délices. Je crois, depuis cinq ans jusqu'à ce dernier jour'. Vous avoir assuré d'un véritable amour. *

Ce n'est pas tout : je veux, en ce moment funeste , Par un dernier effort couronner tout le reste : Je vivrai, je suivrai vos ordres absolus. Adieu, seigneur, régnez : je ne vous verrai plus.

(à Antiochns.)

Prince, après cet adieu vous jugez bien vous-même

* Son cours est inutile : J'ai cru que votre amour aUait finir suffisait. La Harpe a dit que le cours de Vamourj comme celui de la haine, est une expression impropre. Il avait sans doute oublié ce beau vers de Racine : De BM8 iniioitiéfl le cours est achevé.

' Une remarque qui serait peu importante sans doute» s'il ne s'agissait du style de Racine , c'est la répétition trop fréquente dans cette pièce de certaines expressions. Acte I, scène ii , on trouve je me suis tu cinq ans : même acèœ^ après cinq ans d'amour; soèna iv» je m€ suss iu cinq ans; acte II » aeene ii , les tseux de cinq années ; même scène , defnùs cinq ans entiers : et enfin ici : je crois , depuis cinq ans.

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