ACTE I, SCÈNE ï
S'il fuit , ne doutez point que , fiers de sa disgrâce , A la haine bientôt ils ne joignent Faudace , Et n'expliquent^ seigneur^ la perte du combat Comme un arrêt du ciel qui réprouve Amurat^ Cependant ^ s'il en faut croire la renommée^ Il a depuis trois mois fait partir de l'armée Un esdave chargé de quelque ordre secret. Tout le camp interdit tremblait pour Bajazet : On craignait qu'Amurat , par un ordre sévère^ N'envoyât demander la tète de son frère. •
AGOMAT.
Tel était son dessein : cet esclave est venu^ Il a montré son ordre ^ et n'a rien obtenu.
OSMIIC.
Quoi, seigneur? le sultan reverra son visage. Sans que de vos respects il lui porte ce gage?
AGOMAT.
Cet esclave n'est plus : un ordre, cher Osmin, L'a fait précipiter dans le fond de FEuxin.
OSMIN
Mais le sultan , surpris d'une trop longue absence , E^ cherchera bientôt la cause et la vengeance. Que lui répondrez-vous ?
AGOMAT.
Peut-être avant ce temps Je saurai Foccuper de soins plus importants. Je sais bien qu'Amurat a juré ma ruine; Je sais à son retour l'accueil qu'il me destine. Tu vois , pour m'arracher du cœur de ses soldats, Qu'il va chercher sans moi les sièges , les combats :
* Toute rbisioire ottomane atteste la vérité de ce que dit Osmin , et témoigne combien les mœurs sont ici fidèlement peintes; mais Tauteur ne les a pas observées de même dans les caractères. ( L. )
Il commande l'armée ; et moi ^ dans une ville Il me laisse exercer un pouvoir inutile. Quel emploi^ quel séjour^ Osmin^ pour un vizir î Mais j'ai plus dignement employé ce loisir : J'ai su lui préparer des craintes et des veilles; Et le bruit en ira bientôt à ses oreilles.
OSMUf.
Quoi donc? qu'avez-vous fait ? *
ACOMAT
J'espère qu'aujourd'hui Bajazet se déclare^ et Roxane avec lui.
OSMIN
Quoi l Roxane^ seigneur^ qu'Amurat a choisie Entre tant de beautés dont l'Europe et l'Asie Dépeuplent leurs États et remplissent sa cour? Car on dit qu'elle seule a fixé son amour; Et même il a voulu que Theureuse Roxane^ Avant qu'elle eût un fils^ prit le nom de sultane.
ACOMAT
Il a plus fait pour elle^ Osmin : il a voulu Qu'elle eût dans son absence un pouvoir absolu. Tu sais de nos sultans les rigueurs ordinaires : Le frère rarement laisse jouir ses frères De l'honneur dangereux d'être sorti d'un sang Qui les a de trop près approchés de son rang. L'imbécile Ibrahim^ sans craindre sa naissance ^ Traîne^ exempt de péril, une éternelle enfance : Indigne également de vivre et de mourir, On l'abandonne aux mains qui daignent le nourrir. L'autre, trop redoutable, et trop digne d'envie Voit sans cesse Amurat armé contre sa vie.
* Lorsque Boileau disait que son ami avait encore plus que lui le génie satirique , il citait pour preuve ces quatre vers si admirables. ( L. R.;