ACTE T, SCÈNE T
Car enfin Bajazet dédaigna de tout tenips La molle oisiveté des enfants des sultans. Il vint chercher la guerre au sortir de Tenfance, Et même en fit sous moi la noble expérience. Toi-même tu Tas vu courir dans les combats Emportant après lui tous les cœurs des soldats V, Et goûter^ tout sanglant^ le plaisir et la gloire Que donne aux jeunes cœurs la première victoire. Mais^ malgré ses soupçons^ le cruel Amurat^ Avant qu'un fils naissant eût rassuré TÉtat , N'osait sacrifier ce frère à sa vengeance , Ni du sang ottoman proscrire Tespérance. Ainsi donc pour un temps Amurat désarmé laissa dans le sérail Bajazet enfermé.
Il partit, et voulut que , fidèle à sa haine , Et des jours de son frère arbitre souveraine , Roxane, au moindre bruit, et sans autres raisons , Le fit sacrifier à ses moindres soupçons. Pour moi, demeuré seul, une juste colère Tourna bientôt mes vœux du côté de son frère. J'entretins la sultane, et, cachant mon dessein , Lui montrai d' Amurat le retour incertain , Les murmures du camp, la fortune des armes; Je plaignis Bajazet, je lui vantai ses charmes',
* On lit, dans quelques éditions faites après la mort de Racine . * Emporter après lui tous les cœiun des soldats.
' Ses charmas. Cette expression est remarquable. Partout ailleurs que dans cette pièce , Racine ne s'en serait pas servi, et je n'en comiais même aucun autre exemple , si ce n'est dans la fable. On dit bien d'un homme qu*il est charmant, mais on ne parle guère de ses charmes ; c'est une expression que notre langue a réservée pour les femmes, tant les nuances du lang&ge tiennent aux mœurs. Celles du sérail autorisaient cette expression de Racine. On sentira aisément , sans que f en dise les raisons, qu'on peut parler des charmes d'un homme dans un pays où les femmes sont esclaves et renfermées. (L. )
Qui, par un soin jaloux dans Fombre retenus^ Si voisins de ses yeux^ leur étaient inconnus. Que te dirai-je enfin ? la sultane y éperdue ^ N'eut plus d'autre désir que celui de sa vue.
OSMIN
Hais pouvaient-ils tromper tant de jaloux regards Qui semblent mettre entre eux d'invincibles remparts?
ACOMAT
Peut-être il te souvient qu'un récit peu fidèle De la mort d'Amurat fit courir la nouvelle. La sultane ^ à ce bruit feignant de s'effrayer^ Par des cris douloureux eut soin de l'appuyer. Sur la foi de ses pleurs ses esclaves tremblèrent; De rheureux Bajazet les gardes se troublèrent; Et les dons achevant d'ébranler leur devoir * y Leurs captifs dans ce trouble osèrent s'entrevoir. Roxane vit le prince ; elle ne put lui taire L'ordre dont elle seule était dépositaire. Bajazet est aimable; il vit que son salut Dépendait de lui plaire^ et bientôt il lui plut. Tout conspirait pour lui : ses soins ^ sa complaisance^ Ce secret découvert^ et cette intelligence^ Soupirs d'autant plus doux qu'il les fallait celer^ L'embarras irritant de ne s'oser parler* ,
' Vàr. Et l'espoir achevant d'ébranler leur devoir...
^ Ce morceau est un de ceux que Voltaire répétait avec le plus d6 plaisir, et qu*il nous faisait admirer le plus dans cette scène, ou tout lui paraissait admirable. Il n'y a point dliomme de goût qui n*y ait remarqué , comme lui, cet art de la narration, plus difficile ici qu'ailleurs, puisqu'il s'agissait de rendre vraisemblable, par le chon des circonstances, une liaison aussi singulière que celle de la sultane avec Bajazet, dans la situation où ils sont l'un et Tautre, et au milieu de tant d'obstacles et de périls. Cette fiction de la mort d'Amurat, qui est de l'invention du poète, est un coup de maître. Le poète s'est occupé de fonder son avant^ne, comme on fonde Faction même quand on veut prévenir toute objection. (L.)