BAJAZET, ROXANE
ROXANE
Prince , Theure fatale est enfin arrivée
Qu'à votre liberté le ciel a réservée.
Rien ne me retient plus; et je puis^ dès ce jour^
iccomplir le dessein qu'a formé mon amour.
Non que^ vous assurant d'un triomphe facile^
Je mette entre vos mains un empire tranquille ;
Je fais ce que je puis, je vous Tavais promis :
J'arme votre valeur contre vos ennemis.
J'écarte de vos jours un péril fnanif este ;
Votre vertu , seigneur, achèvera le reste.
Osmin a vu l'armée; elle penche pour vous ;
Les chefs de notre loi conspirent avec nous;
Le vizir Acomat vous répond de Byzance;
Et moi, vous le savez , je tiens sous ma puissance
Cette foule de chefs , d'esclaves , de muets ,
Peuple que dans ces murs renferme ce palais.
Et dont à ma faveur les âmes asservies
M'ont vendu dès longtemps leur silence et leurs vies.
Commencez maintenant : c'est à vous de courir
Dans le champ glorieux que j'ai su vous ouvrir.
' Cette scène, si bien amenée, si bien préparée, est exécutée avec tout Tart dont Racine était capable; elle est forte de choses : la sultane y développe sa politique ambitieuse, Bajazet sa noblesse et sa fierté. (G. )
Vous n'entreprenez point une injuste carrière * , Vous repoussez, seigneur, une main meurtrière : L'exemple en est commun, et, parmi les sultans , Ce chemin à Fempire a conduit de tous temps. Mais, pour mieux commencer, hAtons-nous Tun et l'autre D'assurer à la fois mon bonheur et le vôtre. Montrez à Funivers, en m'atiachant à vous. Que, quand je vous servais, je servais mon époux*; Et, par le nœud sacré d'un heureux hyménée. Justifiez la foi que je vous ai donnée.
BUAZBT.
Ahl que proposez-vous, madame?
ROXANE
Hé quoi , seigneur!
Quel obstacle secret trouble notre bonheur ?
Madame , ignorez-vous que l'orgueil de l'empire. . . Que ne m'épargnes-vous la douleur de le dire ?
moxAirB. Oui, je sais que depuis qd'un de vos empereurs,
' La Harpe et Geoffiroy Mâment cette expreenon. Gepaidant Boileati a dit tenUr ime eerrMre, dans Téptive ew le passage du Rbm; c^est-àdire tenter de parcourir une carrière, U en est de même du vers de Bacme. Entreprendre une carrière , c*est entreprendre de la parcourir. Mais une carriire ne peut être ni Juste ni «iijtif fe, et c*est remploi de cette épithète qui rend le rtn de Racine véjvéhenaible.
> Var. Qne, qosad ie tooi ferrait, J'ai servi mon ëponi.
La proposition est amenée et motivée aussi adroitement qa^elle peat rôtre. Hais ce qu*il y a ici de plus remarquable, c*est que ce rôle de Roxane est le seul où TamblUon ne refroidisse pas Tamour, qu*ordinairement tout autre rn^ange refiroidit; c*est qu^ Tintérét de ces deax passions est la nâme» et qu^élles sont inséparables dans leur objet. Roxane ne peut épouser son amant qu'en le mettant sur le trtoe et en 7 montant avec lui. Le danger communia justifie : c'est une des plus heurenaes combinaisons dont Racine ait été redevable à lanatnre dusajet, et qui rendent la conception de ce r6le si tragique. (L. )