‹ Œuvres poétiques de J. RacineChapitre 215 sur 326 · ACTE II, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE I

Que je puis vous Touvrir ou fermer pour jamais ; Que j'ai sur votre vie un empire suprême ; Que vous ne respirez qu'autant que je vous aime? Ei, sans ce même amour qu'offensent vos refus ^ Songez-vous, en un mot, que vous ne seriez plus*?

Oui, je tiens tout de vous; et j'avais lieu de croire Que c'était pour vous*même une assez grande gloire, En voyant .devant moi tout Tempire à genoux. De m'entendre avouer que je tiens tout de vous. Je ne m'en défends point; ma bouche le confesse, Et mon respect saura le confirmer sans cesse : Je vous dois tout mon sang ; ma vie est votre bien. Mais enfin voulez-vous...

ROXANE

Non, je ne veux plus rien.

Ne m'importune plus de tes raisons forcées : Je vois combien tes vœux sont loin de mes pensées. Je ne te presse plus , ingrat, d'y consentir : Rentre dans le néant dont je t'ai fait sortir. Car enfin qui m'arrête? et quelle autre assurance Demanderais-je encor de son indiff^ence?

L'ingrat est-il touché de mes empressements? L'amour même entre-t-il dans ses raisonnements ? Ah! je vois tes desseins. Tu crois, quoi que je fasse. Que mes propres périls t'assurent de ta grâce ; Qu'engagée avec toi par d| si forts liens. Je ne puis séparer tes intérêts des miens. Mais je m'assure encore aux bontés de ton frère * U m'aime , tu le sais ; et , malgré sa colère ,

çon de parler énergique et précise; Roxane exprime ainsi qu'elle est maîtresse de la liberté de Bajazet.

' Var. Songez-Tous dès longtemps que vous ne seriez plus ?

* On dit je m'assure dans vos bontés , et je me fie à vos bontés. Suivant

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Dans ton perfide sang je puis tout expier.

Et ta mort suffira pour me justifier.

N'en doute point > j'y cours ; et, dès ce moment méine. . .

Bajazet , écoutez ; je sens que je vous aime :

Vous vous perdez. Gardez de me laisser sortir :

I^ chemin est encore ouvert au repentir.

Ne désespérez point une amante en furie.

S'il m'échappait un mot, c'est fait de votre vie *.

Vous pouvez me l'ôter; elle est entre vos mains : Peut-être que ma mort, utile à vos desseins, De l'heureux Amurat obtenant votre grâce , Vous rendra dans son cœur votre première place.

rAcadémie, s^assurer dans ou en est la sei^p locution correcte. Uauire locution est purement latine, et Racine a tenté de la faire passer dans notre langue, pour donner, dans certains cas, plus de rapidité à la pensée. On peut en juger en comparant le cas où il s*est servi de Tune et de l'autre pr^x)sition. Il dit ici :

Hais je m'assora encore aux bontés <le ton frère. Et dans Aikalie^ acte III , se. yii :

Ils ne s'assurent point en lecnr propre mérite. Il est malheureux que Tusage n^ait pas adopté ce latinisme. * Suivant la grammaiie, ces deux verbes devraient être au même temps, puisque Faction que chacun exprime doit se passer au même moment; Tune dépend de l'autre : dès que le mot échappa à Roxane, Bajazet expire. Sans doute il eût été facile à Racine de mettre :

s'il m'échappe no seul mot , c'est fait de votre vie ; mais toute Ténergie de sa phrase disparaissait. Cet imparfait et ce présent n'ont donc point été mis là sans raisog. I^ longueur de Tun augmente la vivacité de l'autre. U sonble que Roxane veuille marquer par le premier verbe qu^elle est bien éloignée de vouloir prononcâtr ce mot fatal , et que par le second elle fasse sentir cependant avec quelle rapidité elle serait obéie si le mot lui échappait. Cette nuance dans la pensée et dans Texpresaion se fiiit sentir surtout lorsqu'on essaie de construire la phrase d'une autre manière; car alors l'effet est entièrement perdu. C'est ainsi que d'une faute Racine sait faire sortir une beauté qui le fait pardonner, et que souvent une critique grammaticale est terminée par un éloge du style.

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