ACTE II, SCÈNE V
Je ne vous voyais pas, ainsi que je vous vois. Prêt à me dire adieu pour la dernière fois. Seigneur, je sais trop bien avec quelle constance Vous allez de la mort affronter la présence; Je sais que votre cœur se fait quelques plaisirs ^ De me prouver sa foi dans ses derniers soupirs : Mais , hélas ! épargnez une âme plus timide ; Mesurez vos malheurs aux forces d' Atalide ; Et me m'exposez point aux plus vives douleurs Qui jamais d'une amante épuisèrent les pleurs!
Et que deviendrez-vous , si, dès cette journée. Je célèbre à vos yeux ce funeste hyménée?
ATALIDB.
Ne vous informez point ce que je deviendrai*.
Peut-être à mon destin, seigneur, j'obéirai.
Que sais-je? A ma douleur je chercherai des charmes'.
Je songerai peut-être , au milieu de mes larmes ,
Qu'à vous perdre pour moi vous étiez résolu ;
Que vous vivez ; qu'enfin c'est moi qui l'ai voulu.
Non, vous ne verrez point cette fête cruelle. Plus vous me commandez de vous être infidèle ,
• Quelques plaisirs au pluriel n'est ni exact ni élégant. H ne s'agit ici que d'un seul plaisir, de celui de prouver sa foi. Il fallait donc tbsolament le singulier.
' n faudrait ne vous informa point de ce que je deviendrai ; et pourquoi le feudrait-il? parce que aucun verbe ne peut avoir deux régimes simplaB, ou deux accusatifs, comme on parlerait en latin : Ne vous informez point ce , c'est-à-dire la chose que je deviendrai. Alors vous et ce sont deux régimes simples , ce qui est contoiw au jarincipe. Il eût été facile de mettre ne me demtmde^ points etc. (D'O.)
» La Harpe observe qu'en prose on dirait chercher des soulagem^ts . des eonsoloHons; mais , en po&ie, chercher des charmes est bien plus heureux. D'ailleurs, U y a analogie avec ceti« expression élégante et reçue , charmer Us douUurs.
Madame ^ plus je vois combien vous méritez
De ne point obtenir ce que vous souhaitez.
Quoi ! cet amour si tendre, et né dans notre enfance.
Dont les feux avec nous ont crû dans le silence;
Vos larmes , que ma main pouvait seule arrêter;
Mes serments redoublés de ne vous point quitter :
Tout cela finirait par une perfidie?
J'épouserais, et qui? (s'il faut que je le die )
Une esclave attachée à ses seuls intérêts ,
Qui présente à mes yeux des supplices tout prêts ' ,
Qui m'offre, ou son hymen, ou la mort infaillible' ;
Tandis qu'à mes périls Atalide sensible.
Et trop digne du sang qui lui donna le jour,
Veut me sacrifier jusques à son amour.
Ah ! qu'au jaloux sultan ma tête soit portée.
Puisqu'il faut à ce prix qu'elle soit rachetée !
ATALIDE
Seigneur, vous pourriez vivre, et ne me point trahir.
Parlez : si je le puis, je suis prêt d'obéir.
ATALIDE
La sultane vous aime; et, malgré sa colère , Si vous preniez, seigneur, plus de soin de lui plaire ; Si vos soupirs daignaient lui faire pressentir Qu'un jour...
Je vous entends : je n'y puis consentir.
* Vab. Qui présente k mes yeux les supplices tout prêts.
' On ne peut point dire eUe m'offre la mort infaillible, parce que la mort, prise dans un sens absolu , est toujours infeillible ; mais la phrase eût été correcte si Racine eût dit : elle m'offre une mort infaillible , c*està -dire, un genre de mort auquel on ne peut échapper. L'article indéfini une donne un sens Tague au mot mort , ce qui permet de le modifier par une épithète. 11 y a donc ici une incorrection de langage.