ACTE Iir, SCÈNE IV
Roxane s'estimait assez récompensée ^ Et j'aurais en mourant cette douce pensée , Que^ vous ayant moi-même imposé cette loi^ Je vous ai vers Roxane envoyé plein de moi ; Qu'emportant chez les morts toute votre tendresse , Ce n'est point un amant en vous que je lui laisse.
BAJTAZET.
Que parlez-vous^ madame^ et d'époux et d'amant? 0 ciel ! de ce discours quel est le fondement ? Qui peut vous avoir fait ce récit infidèle? Moi, j'aimerais Roxane, ou je vivrais pour elle. Madame ! Ah ! croyez-vous que, loin de le penser. Ma bouche seulement eût pu le prononcer? Mais l'un ni l'autre enfin n'était point nécessaire : La sultane a suivi son penchant ordinaire; Et, soit qu'elle ait d'abord expliqué mon retour Comme un gage certain qui marquait mon amour; Soit que le temps trop cher la pressât de se rendre , A peine ai-je parlé, que, sans presque m'entendre. Ses pleurs précipités ont coupé mes discours : Elle met dans ma main sa fortune , ses jours , %iy se fiant enfin à ma reconnaissance. D'un hymen infaillible a formé l'espéranpe. Moi-même, rougissant de sa crédulité.
Et d'un amour si tendre et si peu mérité , Dcms ma confusion, que Roxane, madame.
Attribuait encore à l'excès de ma flamme , Je me trouvais barbare, injuste, criminel. Croyez qu'il m'a fallu, dans ce moment cruel. Pour garder jusqu'au bout un silence perfide , Rappeler tout l'amour que j'ai pour Atalide. Cependant , quand je viens , après de tels efforts , Chercher quelque secours contre tous mes remords, Vous-même contre moi je vous vois , irritée ,
Reprocher Voti*e mort à mon àme agitée; Je vois enfin y je vois qu'en ce même moment Tout ce que je vous dis vous touche faiblement. Madame^ finissons et mon trouble et le vôtre. Ne nous affligeons point vainement l'un et l'autre. Roxane n'est pas loin ; laissez agir ma foi : J'irai y bien plus content et de vous et de moi , Détromper son amour d'une feinte forcée , Que je n'allais tantôt déguiser ma pensée ^
^ Cest dans ceito scène que Ton voit plus que jamais combien les moyens de Tinirigue que Fauteur a fondée sur la jaloasie d*Atalide et la pusillanimité de son amant sont faibles et faux. Il n'est pas concevable que les détails décisifs où Bajazet vient d'entrer touchent assez fai6/ement Âtalide pour qu'il se croie obligé de tout risquer et de tout perdre. La confiance très-juste qu'elle lui a montrée dans le second acte ne pwmet pas qu'au troisième elle soupçonne sa véracité, contre toute vraisemblance. Première faute. La seconde, bien plus grave , c'est le désespoir puéril (il faut trancher le terme) qui fait perdre la tète à Bajazet. 11 devait lui dire : a Dans la crise où nous sommes , il ne s'agit pas de fit vous persuader, mais de vous sauver ainsi que moi. Grâce au del, jo a n'ai rien promis , et je suis à portée de tout fiiire. Encore un momant , « et je vais être le maître de récompenser Roxane comme il me plaira « « de couronner Atalide , et de n'être ni ingrat d'un côté , ni infidèle de « l'autre. » En parlant ainsi, il parlait en homme. Ouand on songe qu'il ne s'agit de rien moins que du salut d*un ami tel qu'Âcomat, de celui d'Atalide, de Bajazet luwnéme, et de l'empire, on est forcé d'avoué que les raffinements de délicatesse d^uncôté , et la iblle complaisance de l'autre, sont l'opposé de la tragédie , parce qu'ils le sont du bon sens. Les madrigaux sont par trop déplacés au milieu des glaives ; et remarquez qu'en donnant à Bajazet cette fermeté qui le relevait d'ailleurs, rien n'empochait que son intrigue avec Atalide ne fût de même découverte , et que l'action ne marchât vers le dénoûment. Baja^t eût été ce qu'il devait être, et le spectateur n*6ût pas été dans le cas de dure que s^O périt, c'est qu'il l'a bien voulu ; et qu'un prince <çû , dans de pwifl«s circonstances, sacrifie tout à de si minces scrupules dp tendresse , non^'Seulement n'est point un héros, et encore moins un héros turc, mais ne mé-. rite nullement qu'on se perde pour le servir. Je le répète , si Racine s'est mépris à ce point cette seule fois , c'est qu'égaré .par le grand succès de Btrinsxct^ il s'est laissé aller très-mal à propos au plaisir de traiter