ACTE IV, SCÈNE V
Vos femmes, dont le soin à Tenvi la soulage, Ont découvert son sein pour lui donner passage. Moi-même , avec ardeur secondant ce dessein , J'ai trouvé ce billet enfermé dans son sein ^ : Du prince votre amant j'ai reconnu la lettre , Et j'ai cru qu'en vos mains je devais le remettre.
ROXANE
Donne. . . Pourquoi frémir ? et quel trouble soudain Me glace à cet objet , et fait trembler ma main ? 11 peut l'avoir écrit sans m'avoir offensée; Il peut même... Lisons, et voyons sa pensée :
c< . . . ni la mort, ni vous-même,
« Ne me ferez jamais prononcer que je l'aime, « Puisque jamais je n'aimerai que vous. »
Ah ! de la trahison me voilà donc instruite !
Je reconnais l'app&t dont ils m'avaient séduite.
Ainsi donc mon amoiu* était récompensé.
Lâche , indigne du jour que je t'avais laissé !
Ah ! je respire enfin ; et ma joie est extrême
Que le traître, une fois, se soit trahi lui-même.
Libre des soins cruels où j'allais m'engager.
Ha tranquille fureur n'a plus qu'à se venger*.
Qu'il meure : vengeons-nous. Courez : qu'on le saisisse.
' Le mot 5fttt se trouve employé deux vers plus haut. Dans le vers suivant, le mot lettre signifie récriture, C/est la seconde fois que Racine remploie dans ce sens. ( 6. )
' G*est ainsi que Tamour est tranquille dans ses fureurs ; et remarquez que Rozane se croit de bonne foi très-tranfuiUe, parce qa*^e est sûre de ce qui la met au désespoir. Quelle tranquillité l que les passions sont folles! et qu*il serait à souhaiter qu'en les voyant si bien peintes, on n^apprlt qu*à les plaindre et à les mépriser! Mais malheureusement rbomme se fait souvent un poison de ce qui devrait être un antidote : c*est pour cela que Racine se reprochait ses tragédies. (L. )
378 BAJÀZET.
Que la main des muets s'arme pour son supplice Qu'ils viennent préparer ces nœuds infortunés Par qui de ses pareils les jours sont terminés. Cours ^ Zatime^ sois prompte à servir ma colère.
ZATIMB.
Ah^ madame!
ROILANE.
Quoi donc !
ZATIMK.
Si , sans trop vous déplaire , Dans les justes transports^ madame^ où je vous vois , J'osais vous faire entendre une timide voix : Bajazet^ il est vrai , trop indigne de vivre. Aux mains de ces cruels mérite qu'on le livre; Mais, tout ingrat qu'il est, croyez-vous aujourd'hui Qu'Amurat ne soit pas plus à craindre que lui? Et qui sait si déjà quelque bouche infidèle Ne Ta point averti de votre amour nouvelle? Des cœurs comme le sien^ vous le savez assez, Ne se regagnent plus quand ils sont offensés; Et la plus prompte mort, dans ce moment sévère ^ Devient de leur amour la marque la plus chère.
ROXANfi.
Avec quelle insolence et quelle cruauté * Ils se jouaient tous deux de ma crédulité ! Quel penchant, quel plaisir je sentais à les croire L Tu ne remportais pas une grande victoire * ,
' La réflexion de Zatime est frappante; mais Roxane, tout entière à la passion, ne répond qu'à sa propre pensée. Nous avons déjà remarqué un artifice semblable de style dans le réle d'Hermione. Racine est le premier qui ait tiré des effets admirables de cette préoccupation qui fait tout oublier.
^ Quekfues commentateurs veulent trouver ici une imitation du dis< cours de Junon (iCndrf., lib. IV, v. 93 ) ; mais les deux personnages ne