ACTE V, SCÈNE XI
Mais, seigneur, sans vouloir Técouter davantage. Transportés à la fois de douleur et de rage , Nos bras impatients ont puni son forfait. Et vengé dans son sang la mort de Bajazet.
ATALIDE
Bajazet!
ACOMAT
Que dis-tu?
OSMIN
Bajazet est sans vie.
L'ignoriez-vous*?
ATALIDi;:.
0 ciel !
OSMIN
Son amante en furie , Près de ces lieux, seigneur, craignant votre secours, Avait au nœud fatal abandonné ses jours. iMoi-même des objets j'ai vu le plus funeste. Et de sa vie en vain j'ai cherché quelque reste : Bajazet était mort. Nous Tavons rencontré De morts et de mourants noblement entouré. Que, vengeant sa défaite, et cédant sous le nombre' , Ce héros a forcés d'accompagner son ombre.
' Vab. Ne le sariez-YOus pas?
ATALIBE.
Ociel!
OSMIN
Cette furie , Près de ces lieux , seigneur, craignant Totrc secours , Ayait à ce perfide abandonné ses jours.
' Sans doute rinversion qui sépare les morts et les mourants du que relatif est une incorrection , mais qu^il ne faut pas absolument interdire fin vers , quand elle n'a d'ailleurs aucun inconvénient. Ici le véritable défaut c'est la seconde interposition, que, vengeant sa défaite, etc. 11 en résulte une pbrase dure et mal construite. ( L. ) — Mort , de morts , et de mourants , en deux vers , est une négligence.
■ACINE. — T. U. 26
Mais , puisque c'en est fait, seigneur^ songeons à nous.
ACOMAT
Ah! destins ennemis, où me réduisez-vous?
Je sais en Bajazet la perte que vous faites ,
Madame; je sais trop qu'en Tétat où vous êtes,
Il ne m'appartient point de vous offrir Tappui
De quelques malheureux qui n'espéraient qu'en lui :
Saisi, désespéré d'une mort qui m'accable.
Je vais, non point sauver cette tête coupable.
Mais , redevable aux soins de mes tristes amis ,
Défendre jusqu'au bout leurs jours qu'ils m'ont commis.
Pour vous, si vous voulez qu'en quelque autre contrée
Nous allions confier votre tête sacrée.
Madame, consultez : maîtres de ce palais.
Mes fidèles amis attendront vos souhaits;
Et moi , pour ne point perdre un temps si salutaire ,
Je cours où ma présence est encor nécessaire ;
Et jusqu'au pied des murs que la mer vient laver.
Sur mes vaisseaux tout prêts je viens vousi retrouver *.
* La tragédie pourrait finir à cette scène : le spectateur supposerait qu'Atalide donne un consentement tacite à la proposition d*Acomat; et la règle qui veut qu*on rende compte , à la fin , du sort de chaque per sonnage^ serait suffisamment observée. Le dénoûment serdît ainsi débarrassé d*un monologue qui le fait languir, et d'un meurtre très-froid. Rien n'est plus vicieux que d'ensanglanter mal à propos la scène ; rien n'est moins tragique que la mort d'un personnage auquel on prend peu d'intérêt. (G. ) — Boileau, suivant l'auleur du Bolceana^ regardait le dénoûment de Bajazet comme un des meilleurs de Racine, et le caractère du vizir Acomat comme un des plus beaux qu'il eût mis sur la scène ; mais il trouvait les vers un peu négligés. Ce jugement de Boileau mérite d'être recueilli : les maîtres ne sont bien jugés que par les maîtres.