‹ Œuvres poétiques de J. RacineChapitre 262 sur 326 · ACTE V, SCÈNE XI · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE XI

Mais, seigneur, sans vouloir Técouter davantage. Transportés à la fois de douleur et de rage , Nos bras impatients ont puni son forfait. Et vengé dans son sang la mort de Bajazet.

ATALIDE

Bajazet!

ACOMAT

Que dis-tu?

OSMIN

Bajazet est sans vie.

L'ignoriez-vous*?

ATALIDi;:.

0 ciel !

OSMIN

Son amante en furie , Près de ces lieux, seigneur, craignant votre secours, Avait au nœud fatal abandonné ses jours. iMoi-même des objets j'ai vu le plus funeste. Et de sa vie en vain j'ai cherché quelque reste : Bajazet était mort. Nous Tavons rencontré De morts et de mourants noblement entouré. Que, vengeant sa défaite, et cédant sous le nombre' , Ce héros a forcés d'accompagner son ombre.

' Vab. Ne le sariez-YOus pas?

ATALIBE.

Ociel!

OSMIN

Cette furie , Près de ces lieux , seigneur, craignant Totrc secours , Ayait à ce perfide abandonné ses jours.

' Sans doute rinversion qui sépare les morts et les mourants du que relatif est une incorrection , mais qu^il ne faut pas absolument interdire fin vers , quand elle n'a d'ailleurs aucun inconvénient. Ici le véritable défaut c'est la seconde interposition, que, vengeant sa défaite, etc. 11 en résulte une pbrase dure et mal construite. ( L. ) — Mort , de morts , et de mourants , en deux vers , est une négligence.

■ACINE. — T. U. 26

Mais , puisque c'en est fait, seigneur^ songeons à nous.

ACOMAT

Ah! destins ennemis, où me réduisez-vous?

Je sais en Bajazet la perte que vous faites ,

Madame; je sais trop qu'en Tétat où vous êtes,

Il ne m'appartient point de vous offrir Tappui

De quelques malheureux qui n'espéraient qu'en lui :

Saisi, désespéré d'une mort qui m'accable.

Je vais, non point sauver cette tête coupable.

Mais , redevable aux soins de mes tristes amis ,

Défendre jusqu'au bout leurs jours qu'ils m'ont commis.

Pour vous, si vous voulez qu'en quelque autre contrée

Nous allions confier votre tête sacrée.

Madame, consultez : maîtres de ce palais.

Mes fidèles amis attendront vos souhaits;

Et moi , pour ne point perdre un temps si salutaire ,

Je cours où ma présence est encor nécessaire ;

Et jusqu'au pied des murs que la mer vient laver.

Sur mes vaisseaux tout prêts je viens vousi retrouver *.

* La tragédie pourrait finir à cette scène : le spectateur supposerait qu'Atalide donne un consentement tacite à la proposition d*Acomat; et la règle qui veut qu*on rende compte , à la fin , du sort de chaque per sonnage^ serait suffisamment observée. Le dénoûment serdît ainsi débarrassé d*un monologue qui le fait languir, et d'un meurtre très-froid. Rien n'est plus vicieux que d'ensanglanter mal à propos la scène ; rien n'est moins tragique que la mort d'un personnage auquel on prend peu d'intérêt. (G. ) — Boileau, suivant l'auleur du Bolceana^ regardait le dénoûment de Bajazet comme un des meilleurs de Racine, et le caractère du vizir Acomat comme un des plus beaux qu'il eût mis sur la scène ; mais il trouvait les vers un peu négligés. Ce jugement de Boileau mérite d'être recueilli : les maîtres ne sont bien jugés que par les maîtres.

Page 1