‹ Œuvres poétiques de J. RacineChapitre 298 sur 326 · ACTE 111, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE 111, SCÈNE I

Vous voulez que le roi s'abaisse et s'humilie? Qu'il démente en un jour tout le cours de sa vie * ? Qu'il se fie aux Romains , et subisse des lois Dont il a quarante ans défendu tous les rois ? Continuez , seigneur : tout vaincu que vous êtes , La guerre , les périls sont vos seules retraites*. Rome poursuit en vous un ennemi fatal Plus conjuré contre elle et plus craint qu'Annibal. Tout couvert de son sang^ quoi que vous puissiez faire. N'en attendez jamais qu'une paix sanguinaire , Telle qu'en un seul jour un ordre de vos mains La donna dans l'Asie à cent nulle Romains'.

' Cependant Mithridate avait conclu des traités avec Sylla» avec Lu-. cuUus , avec Fimbria ; ce fut même au sein de la paix qu*il fit égorger cent mille Romains dans TAsie. ( G. )

' Luseau nous avertit que ttlHAtei est pour re»$owrce$ .* retraitef est pour retraites. Quelle figure audacieuse et juste de ftûre de la gutne la sûreté de Mithridate» et dos périls ses retraites/ Malheur à qui veut expliquer là ce qui n*a pas besoin d^explication ! ( L. )

' Ce trait affreux de la cruauté et de la politique atroce de Mithridate n*est pas une anecdote douteuse : Appien et IMutarque, qui le rapportent, font montarà cent cinquante mille le nombre des victimes. Gicéron, sans désigner le nombre, confirme le fait dans sa harangue où il exdto le peuple r(»nain à charger Pompée de la guerre contre Bfithridate. ( 6. ) — « Is qui uno die, tota Asia , tôt in civitatibus , uno nuntio , atque « uiia litterarum significatione , cives romanos necandos trucidandosque « denotavit , non modo adhuc pœnam nullam suo dignam scelero susci cepit; sed ab illo tempore annum jam tertium vicesimum régnât, et « ita régnât ut se non Ponto, neque Gappadociœ latebris occultare ve- «lit, sed emergere e patrio regno, atque in vestris vectigalibus, id est, « in Asiœ luce versari. Etenim adhuc ita vestri cum illo rege contendd- « runtimperatores, ut ab illo insignia victoriœ, non victoriam reporc( tarent. Trinmphavit L. Sylla, triumphavit L. Murena de Mithridate, « duo fortissimi vin et summi imperatores; sed ita triumpharunt, ut « ille pulsus superatusque regnaret » — « Celui qui, dans tant de villes, sur toute la surface de TAsie, par un seul ordre de sa main, etdans un seul jour, fit massacrer un si grand nombre de Romains, n*a point encore reçu le châtiment de son crime. Depuis cette époque fatale , vingttrois ans se sont écoulés, et cependant il règne encore : il règne, non

Toutefois épargnez votre tète sacrée :

Vous-même n'allez point de contrée en contrée Montrer aux nations Mithridate détruit ^ Et de votre grand nom diminuer le bruit. Votre vengeance est juste ^ il la faut entreprendre : Brûlez le Capitole^ et mettez Rome en cendre. Mais c'e^t assez pour vous d'en ouvrir les chemins : Faites porter ce feu par de plus jeunes mains ; Et, tandis que TAsie occupera Pharnace^ De cette autre entreprise honorez mon audace. Commandez : laissez-nous^ de votre nom suivis, Justifier partout que nous sommes vos fils. Embrasez par nos mains le couchant et Faurore , Remplissez l'univers, sans sortir du Bosphore'; Que les Romains, pressés de Tun à l'autre bout. Boutent où vous serez, et vous trouvent partout'. Dès œ même moment ordonnez que je parte. Ici tout vous retient; et moi, tout m'en écarte :

cacbêdans les retraites du Poat ou dans les rnooftagnes de la Gappadoce; mais il ose sortir de son royaume , et rient ravager vos terres à la face même de FAsie. Les ornements des triomphes attestent que vos généraux ont pu le vaincre , mais non le soumettre. Sylla et Muréna , ces deux hommes pleins devaleuir, ces deux âlustres capitaines, ont en vain triomphé de ses armes. Toujours défait, toujours chassé, Mithridate règne toujours. » ( Oratio pro lege ManilUi , cap. m. )

' Quel vers ! Mithridate vaincu est à tout le monde 9 Mithridate détruit est au grand poète. Il y a , dans ce seul homme appelé Mithridate , tout un empire, toute une puissance. G*est ainsi que ce que Ton croit n^étre que de Téléganoeest une grande idée. Pour écrire supérieurement, il faut p^ser supérieurement. ( L. )

' Chacun de ces admirables vers a sa métephore particulière : le premier semble ne laisser rien à désirer pour la beaute de Tidée et du style ; et cependant le second le surpasse encore. ( G. )

* On dit très-élégamment, même en poésie, au hamt de Punivert; mais de l'um à Vautre bout n'a pas le même mérite. Doutent oU est dur. Ces observations n*empéchent pas que ces deux vers ne soient bons , Comme un résumé juste et précis de plusieurs grandes idées. ( G. )

Page 1