‹ Œuvres poétiques de J. RacineChapitre 315 sur 326 · ACTE IV, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE IV

Vos détours Font surpris, et m'en ont convaincue.

Je vous Tai confessé, je le' dois soutenir.

En vain vous en pourriez perdre le souvenir ;

Et cet aveu honteux, où vous m'avez forcée.

Demeurera toujours présent à ma pensée ;

Toujours je vous croirais incertain de ma foi :

Et le tombeau, seigneur, est moins triste pour moi

Que le lit d'un époux qui m'a fait cet outrage ,

Qui s'est acquis sur moi ce cruel avantage ,

Et qui , me préparant un éternel ennui ,

M'a fait rougir d'un feu qui n'était pas pour lui *.

' Cette scène me parait un chef-d'œuvre. Le rôle de Monime , qui était également difficile à soutenir et à mesurer, y est parfait : c^est la réunion de toutes les bienséances les mieux ménagées. Que Fon songe qu'asile parle à Mithridate, à Mithridate jaloux, et s(kr qu'il a un riyal, et un rival aimé : et dans quel moment lui parle-t-elle ainsi 1 Combien Tauteur avait à faire ! et il n*a rien laissé à désirer. C'est que Monime a Tespèce de fermeté qui lui convient, et qui n'est qu'un sentiment vrai et profond de tous ses devoirs. Elle les a tous remplis , et ne craint point la mort; elle ne craint point Mithridate, mais elle ne le brave point; elle lui rend tout ce qu'elle lui doit ; mais elle lui foit sentir tout ce qu'une femme délicate se doit à elle-même, et tous les avantages qu'il lui a donnés sur lui en la trompant si indignement. En même, temps elle n'oublie pas l'intérêt de Xipharès, qui lui devient d'autant plus cher que c'est elle qui l'a exposé. Les connaisseurs préféreront toujours cette espèce de courage, qui est celui de son sexe et de sa situation , à la violence plus que virile de la plupart des héroïnes de Corneille. Leio* jactance a quelques traits de force qui attirent Tapplaudissement; mais elle n*est le plus souvent qu'une déclamation facile et une dîsconvenance choquante; au lieu qu'il faut un jugement sûr et un goût exquis pour observer toutes les nuances qui distinguent la fierté d'un sexe de . celle de l'autre. Ces nuances sont toutes parfaitement saisies dans le rôle de Monime. Sa fierté ne dément en rien la réserve, la modestie, la résignation qu'elle a fait vohr jusque-là. Elle n'a avec son amant que le degré de faiblesse qu^élle devait avob pour être tendre, et que le degré de force qu'il lui fallait pour suivre son devoir, et tracer celui de Xipharès. Avec Mithridate, elle n'est fière et décidée qu'autant qu'il le faut pour préférer la mort au plus grand malheur qui puisse arriver à une femm^

MITHEIDATE.

C^est donc votre réponse? et^ sans plus me complaire ^ Vous refusez l'honneur que je voulais vous faire ? Pensez-y bien, f attends pour me déterminer...

MONIME

Non^ seigneur^ vain^oient vous croyez m^étonner.

Je VOU3 connais : je sais tout ce que je m'apprête^

Et je vois quels malheurs j'assemble sur ma tète :

Mais le dessein est pris; rien ne peut m^ébranler.

Jugez-en , puisque ainsi je vous ose parler.

Et m'emporte au delà de cette modestie

Dont jusqu'à ce moment je n'étais point sortie ^

Vous vous êtes servi de ma funeste main

Pour mettre à votre fils un poignard dans le sein :

De ses feux innocents j'ai trahi le mystère;

Et , quand il n'en perdrait que l'amour de son père ^^

Il en mourra, seigneur*. Ma foi ni mon amour

Ne seront point le prix d'un si cruel détour.

Après cela^ jugez. Perdez une rebelle;

Armeat*vous du pouvoir qu'on vous donna sur elle :

J'attendrai mon arrêt ; vous pouvez commander.

Tout ce qu'en vous quittant j'ose vous demander^

Croyez (à la vertu je dois cette justice)

Que je vous trahis seule, et n'ai point de complice;

honnête et sensible» celai d^appartenir à un homme q\à sait qu^eUe e& aime un autre. ( L. )

' Je m'emporte au delà de ceiie modestie ^ dii-eUe; et ce dernier trait prouve qu'elle n'en est pas sortie un moment. ( L. ) . ' il en mourra. Ce mot si simple, dit La Harpe» est ici aâaâral»le; il contient tout; c'est à la f(»s ce que Tamour peut dire de plus tendre et de plus adroit; c'est la perCection. On voit par ce mot qu'eUeespéfe encore trouver dans Mithridate te cœur d'un père. S'il rôaste à cette idée, hen ne pourra le toucher ; car ce n'est pas la douleur d'avoir perdu sa maîtresse qui fera mourir Xipharès» mais la douleur d'avoir déplu à son père.

Page 1