‹ Œuvres poétiques de J. RacineChapitre 324 sur 326 · ACTE V, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE IV

« Contre tous les poisons soigneux de me défendre^

«J'ai perdu tout le fruit que j'en pouvais attendre.

« Essayons maintenant des secours plus certains^

« Et cherchons un trépas plus funeste aux Romains. »

Il parle; et défiant leurs nombreuses cohortes^

Du palais^ à ces mots^ il fait ouvrir les portes ^

A Taspect de ce front dont la noble fureur

Tant de fois dans leurs rangs répandit la terreur^

Vous les eussiez vus tous, retournant en arrière * ,

Laisser entre eux et nous une large carrière ;

Et déjà quelques-uns couraient épouvantés

Jusque dans les vaisseaux qui les ont apportés.

Mais le dirai-je? 6 ciel! rassurés par Pharnace ,

Et la honte en leurs cœurs réveillant leur audace ,

Ils reprennent courage, ils attaquent le roi,

Qu'un reste de soldats défendait avec moi.

Qui pourrait exprimer par quels faits incroyables ,

Quels coups accompagnés de regards effroyables ,

Son bras, se signalant pour la dernière fois,

A de ce grand héros terminé les exploits?

Enfin , las et couvert de sang et de poussière ,

Il s'était fait de morts une noble barrière :

Un autre bataillon s'est avancé vers nous :

Les Romains pour le joindre ont suspendu leurs coups.

Us voulaient tous ensemble accabler Mithridate.

' Var. ]>a palais, à ees-mots, il leur oayre les portes. ' Les commentateurs ont cru trouver le modèle de cette description dans ces vers de Virgile :

■ Diffogiunt alii ad naves , et littora cursu

f Fida petiiBt : pan joDgeplisai formidine turpi

< Scandunt rursus equum , et nota conduntur in atvo. •

« Les uns se précipitent vers leurs vaisseaux, et cherchent une plago à Tabri du danger; d'autres , saisis d*une honteuse épouvante, se hâtent de'remonter dans les flancs de cet énorme cheval qui les avait appoiiés. » ( ;*;rid(l.,lib. II, v. 399.)

Mais lui : « C'en est assez, m'à-f-il dit, cher Arbate; a Le sang et la fureur m'emportent trop avant, a Ne livrons pas sui^ut Hithridate vivant. » Aussitôt dans son sein il plonge son épée. Mais la mort fuit encor sa grande àme trompée. Ce héros dans mes bras est tombé tout sanglant , Faible, et qui s'irritait contre un trépas si lent; Et, se plaignant à moi de ce reste de vie, 11 soulevait encor sa main appesantie , Et, marquant à mon bras la place de son cœur. Semblait d'un coup plus sûr implorer la faveur ^ . Tandis que, possédé de ma douleur extrême, Je songe bien plutôt à me percer moi-même. De grands cris ont soudain attiré mes regards : J'ai vu, qui l'aurait cru? j'ai vu de toutes parts Vaincus et renversés les Romains et Pharnace , Fuyant vers leurs vaisseaux, abandonner la place; Et le vainqueur, vers nous s'avançant de plus près, A mes yeux éperdus- a montré Xipharès.

MONIME

Juste ciel !

ARBATE.

Xipharès , toujours resté fidèle , Et qu'au fort du combat une troupe rebelle , Par ordre de son Jùrère, avait enveloppé' , Mais qui , d'entre leurs bras à la fin échappé , Força les plus mutins, et regagnant le reste. Heureux et plein de joie, en ce moment funeste , A travers mille morts, ardent, victorieux,

! Quelle image! Quel coloris! quel est le peintre qui représenterait

aussi vivement une pareille action? (G.)

^ Var Xipbarës, qu'une troupe rebelle.

Qui craignait son courage et connaissait son zèle , Malgré tous ses efforts , avait enveloppé ,

Forçant les plus mutins , et regagnant le reste...

Page 1