ACTE I, SCÈNE I. t
Ce jour , ce triste jour frappe encor ma mémoire * y Où Néron fut lui-même ébloui de sa gloire^ Quand les ambassadeurs de tant de rois' divers Vinrent le reconnaître au nom de l'univers. Sur son trône avec lui j'allais prendre ma place : J'ignore quel conseil prépara ma disgrâce; Quoi qu'il en soit, Néron, d'aussi loin qu'il me vit, Laissa sur son visage éclater son dépit. Mon cœur même en conçut un malheureux augure. L'ingrat^ d'un faux respect colorant son injure, Se leva par avance ; et, courant m'embrasser , Il m^ écarta du trône où je m'aUais placer. Depuis ce coup fatal le pouvoir d'Agrippine Vers sa chute à grands pas chaque jour s'achemine ".
' « Qeinet legatis Armeniorum, caosam gentis apud Neroaem eraii- H tibos^ ascfflidere suggestum imperatoris et praBsidere simul parabat ; « nisî ceteris pavore defixis Seneca admonuisset venienii matri occur- « rere. Ita spede pietatis obTiam itorn dedeoori. » — c EQe fit plus : les ambassadeurs d* Arménie défendant la cause de leur nation devant renoperenr^ Agrippine- se di^xMait à monter sur le tràne de Néron « afin de pocésiéBr avec lui. L'assemblée était interdite de cninte , lorsque Sénèque conseilla à Tempereur d'aller au-devant da sa mère. Ainsi, sons une apparence de piété fiUala, on prévint un affront. » (Tacite, Anaôl.. lib. Xin,.cap. 5.)
' Ce vers est une imitation d'un fort beau vers de Corneille , qui , dans fiicoméde , dit , en parlant de Rome :
Sa sagœe profonde Stacbemiiie à gnndi pas Ten r«uipli« du monde.
L'eKpresskm est heureuse, en ce que s'otikmimer, qui n'est pas du style mdftle,. est rdevé par cette opposition à grands po», et que le tout ensembie forme une image à la lois naturelle et grande, quand.il s'agit d« Tempire du monde. Il était permis à Racine, qui créait tant d'exprèssiODs, d'en empraoter quelquefois; mais j*avoue que, qumque ceUeeci soient bien placées, elles perdent beaucoup en rappelant l'original. S'oefcemifle seoL àla fin du vers ne me parait pas d'un aussi bon effet qu'au conuiMneemttit et avec à $rand$ pos. Dans GomsiUe, le vers maiciie airec Bone : le but où r<m marcbe n'est qu'à la fin du vers; ce doit être l'effet de la ^irase, el ici l'Inversion le détruit. Le vers de
L'ombre seule m'en reste; et l'on n'implore plus Que le nom de Sénèque^ et l'appui de Burrhus.
AJLBME.
Ah ! si de ce soupçon votre àme est prévenue^ Pourquoi nourrissez-vous le venin qui vous tue? Daignez avec César vous éclaircir du moins ^
AGRIPPINE
César ne me voit plus^ Albine^ sans témoins : En public^ à mon heure^ on me donne audience. Sa réponse est dictée^ et même son silence. Je vois deux surveillants^ ses maîtres et les miens ^ Présider l'un ou l'autre à tous nos entretiens. Mais je le poursuivrai d'autant plus qu'il m'évite : De son désordre^ Albine^ il faut que je profite. J'entends du bruit; on ouvre. Allons subitement Lui demander raison de cet enlèvement : Surprenons^ s'il se peut^ les secrets de son àme. Mais quoi! déjà Burrhus sort de chez lui*?
Racine dit bien ce qu'il doit dire : celui de GorneiHe rend sensible une grande idée par ta figure et parle nombre. Mais quand» Racine, uu moment ainrès, dit, en parlant de Néron :
Sa réponse est dictée , et même son silence ,
(Dicter un silence! ), il ne prend rien à personne, pas même à Tacite ; il peint, comme lui , par des expressions que le génie seul sait rapprocher. (L.)
* VARf Allez avec César vous éelaireir dn moins.
' Cette exposition est régulière et satisfaisante : ëûe instruit parfiBâtement le lecteur de la situation de la cour de Néron ; tous les principaux personnages sont déjà bien connus; et cette ouverture serait digne de figurer à côté de celles de Bajazet et ûlphigénie» qui sont des ehefed'œuvre, si Ton pouvait raisonnablement supposer que la confidente ignore absolument tout ce qui se passe, et qu'Agrippine n'a point encore pu l^ntretenir de ses chagrins. C'est ce léger défaut de vraisemblance qui fait que l'exposition n'est que bonne, et ne peut être dtée comme un effort de l'art On voit et on sent qu'Agrippine ne parle pas pour instruire Albine, mais pour instruire le spectateur. (G. )