‹ Œuvres poétiques de J. RacineChapitre 69 sur 326 · ACTE I, SCENE II · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE II

Pour deux que Ton cherchait en eût présenté mille ^

Qui tous auraient brigué l'honneur de l'avilir :

Dons une longue enfance ils l'auraient fait vieillir.

De quoi vous plaignez-vous^ madame? On vous révère :

Ainsi que par César ^ on jure par sa mère ^

L'empereur^ il est vrai^ ne vient plus chaque jour

Mettre à vos pieds Tempire, et grossir votre cour ;

Mais le doit-il^ madame? et sa reconnaissance

Ne peut-elle éclater que dans sa dépendance ?

Toujours humble^ toujours le timide Néron

N'ose-t-il être Auguste et César que de nom ?

Vous le dirai-je enfin? Rome le justifie.

Rome^ à trois affranchis si longtemps asservie*,

A peine respirant du joug qu'elle a porté,

I>u règne de Néron compte sa liberté.

Que dis^je? la vertu semble même renaître.

Tout Tempire n'est plus la dépouille d'un maître ' :

' L^expressîon de ce vers, comme le remarque La Harpe, est par- ÊiitecieDt conforme aux mœurs. On jurait par la téte^ par le salut de César, et jurer ainsi par tout autre eût été un crime de lèse-majesté. Racâne s^est écarté de la yérité historique en supposant qu^un pareil honneur était rendu à Âgrippine, puisque , selon Tacite , ce fut un des moyens que Néron employa pour justifier la mort de sa mère, n dit, dans une lettre adressée au sénat : « Quod consortium imperii, juratu- « rasque in feminse verba prœtorias cohortes, idemque dcMSeeussenatus « et populi speravisset. » ^ a Elle avait espéré départager Tempire , de foire jurer aux cohortes prétoriennes obéissance à une femme, et que le peuple et le sénat descendraient jusqu^à la même ignominie. » {AnnaL, lib. XIV, cap. 11.)

' Claude , plus qu'aucun autre empereur, fut dominé par ses affranchis ; il en avait trois principaux, Pallas, Calliste et Narcisse, qui étaient à proprement parler les maîtres de Tempire romain. (6.)

' Tout l'empire n'est plus une dépouille enlevée par un maître : voilà ce que le poète veut dire. Le dit^l? La proie d'un maître était clair et juste ; j*oserais affirmer que la dépouille n^est ni Tun ni Tautre. La dépouille de n*a jamais signifié, ne peut jamais signifier que la dépouille prise à quelqu'un , prise sur quelque chose ; la dépouille des ennemis , la

MO . BRITANNIGUS.

Le peuple au champ de Mars nomme ses magistrats; César nomme les chefs sur la foi des soldats ; Thraséas au sénat , Gorbulon dans Tarmée^ Sont encore innocents^ malgré leur renommée* ; Les déserts, autrefois peuplés de sénateurs y Ne sont plus habités que par leurs délateurs \ Qu'importe que César continue à nous croire. Pourvu que nos conseils ne tendent qu'à sa gloire; Pourvu que dans le cours d'un règne florissant Rome soit toujours libre, et César tout-puissant'? Mais, madame, Néron suf&t pour se conduire. J'obéis, sans prétendre à l'honneur de l'instruire.

dépouUU A*un pay$ , la dépouille d'un temple , etc. Donner à cette phrase un sens tout contraire, ce n'est pas enrichir la langue, c'est la dénaturer. Plus cette espèce de faute est rare dans Racine, moins il est permis de la dissimuler. ( L. )

' Thraséas, célèbre par Taustérité de sa vertu , ne resta pas toujours innocent aux yeux de Néron, qui, devenu tyran, se débarrassa d'un censeur incommode. Gorbulon, général distingué, après avoir longtemps échappé, par sa modération et sa prudence, au danger de sa gloire , périt enfin victime de la haine naturelle de Néron pour tous les grands hommes et tous les honnêtes gens.

Sont encore innocents , malgré leur renommée.

Ce vers réunit l'énergie de Tacite à l'élégance, à l'harmonie de Racine. Les exemples d'une pareille union s'of&rent en foule dans cette tragédie ; et son caractère le plus firappant , comme son éloge le plus flatteur, est précisément ce mélange du génie du plus profond des historiens avec celui du plus éloquent des poètes. C'est un genre de perfection presque unique , qui n'a pu être surpassé que par un autre mélange plus étonnant encore du génie de Racine avec le sublime des livres saints. Au delà, il n'y a rien. (G.)

' Traduction de ce passage de Pline le Jeune, dans le panégyrique de Trajan : « Quumque insulas omnes, quas modosenatorum, jam délace torum turba compleret. » — « Maintenant la foule des délateurs remplit les îles, naguère peuplées de leurs victimes. » (Cap. 35.)

^ Racine semble avoir eu en vue ce beau passage de la vie d'Agricola, où Tacite félicite Nerva d'avoir réuni deux choses autrefois incompatibles , la liberté et la monarchie : « Res olim dissodabiles miscuerit , principatum ac libertatem. » ( Cap. 3. ) (G. )

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