ACTE II, SCÈNE VI. U
Hélas ! puis-je espérer de vous revoir encore? Faut-il que je dérobe , avec mille détours , Un bonheur que vos yeux m'accordaient tous les jours? Quelle nuit! quel réveil! Vos pleurs, votre présence PTonl point de ces cruels désarmé Tiasolence ! Que faisait votre amant? Quel démon envieux M'a refusé l'honneur de mourir k vos yeux? Hélas ! dans la frayeur dont vous étiez atteinte^ M'avez-vous^ en secret^ adressé quelque plainte? Ma princesse^ avez-vous daigné me souhaiter? Songiez-vous aux douleurs que vous m'alliez coûter ? Vous ne me dites rienl Quel accueil! quelle glace ! , Est-ce ainsi que vos yeux consolent ma disgrâce? Parlez : nous sommes seuls. Notre ennemi^ trompé, Tandis que je vous parle, est ailleurs occupé. Ménageons les moments de cette heureuse absenee.
JUlfIB.
Vous êtes en-des lieux tout pleins de sa puissance : Ces murs mêmes, seigneur, peuvent avoir des yeux; Et jamais Tempereur n'est absent de ces lieux*
BRITANNIGUS.
Et depuis quand, madame, étes-vous si craintive? Quoi ! déjà votre amour souffre qu'on le captive? Qu'est devenu ce cœur qui me jurait toigours De faire à Néron même envier nos amours ^ ? Mais bannissez, madame, une inutile crainte : La foi dans tous les cœurs n'est pas Picore é(eiot« ; Chacun semble des yeux approuver mon courroux ; La mère de Néron se déclare pour nous. Rome, de sa conduite elle-même offensée...
* Cette soàùe a im double effot; car, si Ton y ysesA gatde, Néron ne sbol&e pas moins que les deux amants qu*il met à la gène. Bntaniucus ne dit pas un mot ^ ne fasse sentir combien il est aimé , et son rival renteod. (L.)
JUNIE
Ah^ seigneur! vous parlez contre votre pensée. Vous-même vous m'avez avoué mille fois Que Rome le louait d'une commune voix; Toujours à sa vertu vous rendiez quelque hommage. Sans doute la douleur vous dicte ce langage.
Ce discours me surprend, il le faut avouer :
Je ne vous cherchais pas pour Tentendre louer.
Quoi I pour vous confier la douleur qui m'accable,
A peine je dérobe un moment favorable ;
Et ce moment si cher, madame, est consumé
A louer l'ennemi dont je suis opprimé !
Qui vous rend à vous-même , en un jour, si contraire?
Quoi ! même vos regards ont appris à se taire ^ ?
Que vois-je? Vous craignez de rencontrer mes yeux!
Néron vous plairait-il? Vous seraisrje odieux?
Ah ! si je le croyais ! ... Au nom des dieux, madame,
Éclaircissez le trouble où vous jetez mon àme.
Parlez. Ne suis-je plus dans votre souvenir?
JVNIE.
Retirez-vous, seigneur , l'empereur va venir*.
' Ce vers rappelle celui qu'on a vu un peu plus haut : J*enteiidffai des regards que tous croirei muets.
C*est un nouvel emploi de la même figure, également admirable dans les deux vers. On trouye dans Ovide :
« Gredidinuis lacrymis : an et ba simalare dooentur? » J'ai cm vos pleurs, les pleurs ont-ils appris à feindre?
Simulare docentur, qui est ici littéralement traduit , est aussi poétique que rhémisticbe de Racine, ont appris à se taire ^ et lui en a peut-être fourni Tidée. On sait qu*il marquait avec un crayon , dans les classiques anciens, toutes les expressions figurées dont il croyait pouvoir enrichir notre langue. (L.) '^
' Uauteur connaissait trop bien son art pour prolonger une situation si pénible : la contrainte de Junie et les angoisses de Britannicus ne