‹ uvres poétiques de Mme DufrénoyChapitre 2 sur 77 · XVJ · texte numérisé non relu

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résistèrent à la violence de la destruction. M. Dufrenoy éprouva de grandes pertes, et les supporta avec courage. Madame Dufrenoy devenue attentive aux mouvements politiques, et dont lame généreuse s'indignait de tous les excès, devint suspecte au parti révolutionnaire. La mort de Louis XVI , le sort de la famille royale lui avaient fait verser des larmes ; elle fut forcée daller cacher sa douleur dans la retraite. L'aspect des champs , la vie solitaire convenaient à ses goûts; elle se retira dans une jolie maison de campagne, à quelques lieues de Paris, et y donna asile à plusieurs proscrits. M. de Fontanes , qui avait eu le bonheur d échapper aux échafauds de Lyon, se réfugia près d'elle, et fut à l'abri de l'orage qui grondait encore. Les conseils de M. de Fontanes, qui attachait alors quelque prix à la profession d'homme de lettres, ne furent pas inutiles à sa protectrice. Ils lisaient ensemble les meilleurs poètes de l'anti-

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quité et des iciM|)s modernes; ils cherchaient à surprendre le secret de leur génie et ^efforçaient quelquefois dé lutter contre eux. M. de Fontanes pouvait donner des leçons de goût; personne ne pouvait mieux les comprendre et les suivre que madame Dufrenoy.

Nous voudrions pouvoir rappeler ici toutes les nobles amitiés que madame Dufrenoy cultivait dès cette époque, et qu'elle a fidèlement conservées jusqu'à sa mort. Elle comptait parmi ses connaissances les plus intimes M. Félix Faulcon , membre de plusieurs assemblées législatives, et qui unit l'amour des lettres au patriotisme le plus pur; M. de Gérando qui devait survivre aux plus chers objets de ses affections, et dont la vie n'a été qu'une défense continuelle de la philosophie et de l'humanité; Camille Jordan que l'ingratitude d'un parti, auquel il avait tout sacrifié, hors sa conscience, poursuit au-delà même du tombeau; Camille Jordan dont le nom est

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inscrit parmi ceux de nos grands citoyens et de nos plus illustres orateurs. Elle les aima, les servit aux jours de l'adversité avec cet in liaigable dévouement qui a produit tant d'actions héroïques pendant les tempêtes de la révolution. Le malheur trouva toujours près d'elle un accès facile ; elle compromit souvent sa sûreté personnelle pour sauver des proscrits; et, quand tout subissait le joug de la terreur, elle ne craignait que les dangers qui menaçaient ses amis.

Le calme se rétablit par degrés dans l'intérieur; mais, comme nous l'avons dit, toutes les fortunes privées avaient éprouvé plus ou moins de secousses; et celle de M. Dufrenoy se trouva entièrement ruinée. Madame Dufrenoy soutint ce revers avec fermeté ; elle avait un fils né avec d'heureuses dispositions dont l'existence devait être assurée; elle se livra sans hésitation aux travaux les plus incompatibles avec ses habitudes et ses goûts; mais

la irndressc maternelle surmonta tous les ol>-

siaclcs. ( iette femme élevée dans l'aisance, familiarisée avec les élégances de la vie, et donl la brillante imagination entretenait avec le monde idéal un commerce assidu, passait les jours et les nuits à faire des copies pour les avocats, les avoués et les hommes d'affaires ; son fils lut placé dans une maison d'éducation; elle soutint son mari que menaçait une infirmité redoutable, la perte entière de la vue. Rien de plus digne d'admiration que ce dévouement de tous les jours , de toutes les heures, que cette lutte perpétuelle contre des besoins sans cesse renaissants ! Madame Dufïenoy en trouvait la récompense dans son cœur, dans l'affection d'une mère et d'une sœur tendrement aimées, et dans l'estime de tous ceux qui connaissaient sa position ainsi que la constance et le but de ses efforts.

Quelques années péni blés s ecoulèren t dans ces occupations si peu poétiques; enfin ses

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démarches et les sollicitations de ses amis obtinrent pour M. Dufrcnoy le greffe du tribunal d'Alexandrie. Madame Dufrenoy suivit son mari, et lui servit de secrétaire. Les rives pittoresques du Tanaro, le beau ciel de l'Italie ne la laissèrent point sans inspirations ; mais ils ne purent la détourner de la tâche qu'elle s'était imposée. M. Dufrenoy fut malheureusement frappé de cécité, et tout le fardeau du greffe retomba sur le secrétaire ; cette situation ne pouvait être de longue durée ; les deux époux rentrèrent en France privés de leur dernière ressource . et n'entrevoyant qu'un avenir d'infortunes. Madame Dufrenoy se remit avec ardeur au travail ingrat des copistes; elle y joignait la composition de quelques ouvrages pour la jeunesse dont le succès a été constaté par de nombreuses éditions; mais tant de soins altéraient sa santé; et peut-être eût-elle succombé, victime du devoir et de la vertu, si la Providence ne

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lui eûl envoyé un protecteur et un ami. M. le comte de Ségur dont le nom rappelle de glorieux souvenirs, et qui réunit dans sa famille tous les genres d'illustrations, M. de Ségur renommé pour le savoir, le goût, le talent, et le noble caractère, fut instruit de la situation où se trouvait une femme si heureusement douée, et dont il avait apprécié le mérite. Il attira sur elle l'attention d'un gouvernement despotique par circonstance , mais qui, du moins, savait distinguer le talent et le mettre à sa place. Madame Dufrenoy obtint une pension qui l'éleva au-dessus du besoin, et lui laissa les loisirs nécessaires pour cultiver les lettres. Ce fut à-peu-près vers la même époque que parut pour la première fois le Recueil de ses œuvres poétiques. Le succès passa ses espérances; les meilleurs critiques s'accordèrent à en faire l'éloge. M. Dussault lui-même , censeur difficile et dédaigneux , avoua que les élégies de madame Du-

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frenoy étaient empreintes de cette verve vivifiante, de ce génie poétique, qui prennent leur source dans une aine vivement émue et dans une imagination passionnée; nulle voix ennemie ne troubla ce concours de suffrages: madame Dufrenoy cherchait la gloire et se trouva heureuse detre arrivée au terme de ses vœux. Ses travaux littéraires devinrent alors plus variés et plus nombreux. Parmi les ouvrages quelle composa pour l'instruction de la jeunesse, nous nous contenterons de citer la Biographie des Demoiselles qui jouit d'une estime méritée. Elle voulut aussi cueillir des palmes académiques; l'académie des Jeux floraux, celle de Cambrai, lui ont décerné plusieurs couronnes: enfin en 1 8 1 4 €^e obtint le prix de poésie proposé par l'académie française. Le sujet du poëme était la Mort de Bayard, sujet héroïque qui sortait du genre adopté par madame Dufrenoy et qu'elle traita avec cette élévation de sentiments, cette force de

pensée et cette pureté «le goût dont 1 ac< ové est devenu si rare. C'était le premier exemple du prix de poésie accordé à une femme par cette docte assemblée- et, ce qui est digne de remarque, l'opinion publique confirma son jugement.

A cette époque, des événements difficiles à prévoir firent passer la famille royale d'un long exil sur le trône de France. Bientôt une autre révolution, non moins imprévue, ramena dans le palais des rois l'exilé de l'île d'Elbe. Au milieu de ces vicissitudes, les partis se prononcèrent avec chaleur; et, comme il arrive toujours en de telles circonstances, le parti définitivement victorieux devint persécuteur. Des listes de proscription furent dressées: on exigeait des individus isolés plus de fixité d'opinion que n'en avaient montré les rois eux-mêmes ; les calomnies, les délations devinrent des preuves de loyauté: la gloire nationale aurait même été décimée si le senti-

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ment de l'honneur eût été moins enraciné dans les cœurs français, et si la vue importune des drapeaux de l'étranger n'eût réveillé au fond des âmes les feux mourants du patriotisme.

Dans toutes ces convulsions de la société, madame Dufrenoy conserva l'indépendance de son talent et sa sympathie pour les opprimés. Elle aimait sa patrie; et l'état d'abaissement où elle la voyait réduite en présence de l'Europe armée lui inspira ces Plaintes dune jeune Israélite sur la destruction de Jérusalem, élégie du genre le plus élevé, où, sous le voile transparent de l'allégorie, l'auteur verse des larmes sur les malheurs de la France, sur le sort de ses guerriers , et rêve encore pour elle un avenir de grandeur.

Cependant la situation particulière de madame Dufrenoy s'améliorait progressivement ; sa haute renommée pouvait exciter l'envie, mais ne pouvait en recevoir d'atteinte. Elle

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vivait prèi de sa mcic et de sa sœur: son (ils, digne élève de l'ancien ne école polytechnique, voyait s'ouvrir devant lui une carrière d'honneur et d'indépendance; de vrais amis se faisaient un plaisir de sa société: on y remarquait l'abbé Sicard, cet apôtre de l'humanité; M. Tissot, heureux traducteur de Virgile et de Théocrite, poëte plein d'enthousiasme et dégoût, prosateur distingué, et qui a laissé au collège de France des souvenirs d'estime qui ne sont pas effacés; M. Pongerville qui a naturalisé en France les beautés sévères et didactiques de Lucrèce, et dont le début a été , comme celui de l'abbé Delille , un coup de maître et un triomphe; Béranger, dont le nom n'a besoin d'aucun titre, parcequ'il est Je poëte de l'époque, le poëte national, aussi philosophe qu'Horace, inspiré comme lui, mais plus fier et plus libre; madame Tastu , élève chérie de madame Dufrenoy , devenue célèbre par la seule énergie de

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son talent, et qui s'est placée sans effort et sans prétention au premier rang; madame Dcsbordes-Valmore, dontles accents harmonieux ouvrent le cœur aux plus douces impressions. N'oublions pas M. Viennet, poète de la liberté et de la civilisation, qui le premier a soulevé l'indignation des hommes de bien contre les oppresseurs de la Grèce, et dont la verve étincelante a flétri toutes les tyrannies.

Madame Dufrenoy était bien digne d'avoir des amis ; elle ne songeait qu'à faire valoir leur mérite. Elle se montrait fière de leurs succès ; et jamais aucun sentiment de jalousie ne troubla la sérénité de son ame. Gomme elle se plaisait à rendre justice aux femmes qui se distinguaient dans la carrière des lettres ! Avec quel ton de vérité elle a célébré dans ses vers madame Verdier et madame Bourdic-Viot dont elle conservait précieusement le souvenir! « J'avais à peine

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«essayé quelques vers, dit- elle ('), Lorsque « madame Verdier était déjà célèbre ; ses u louanges, répétées de toutes parts, excitè- « rent jiion émulation. La Harpe avait cité avec beaucoup déloge une idylle intitulée « la Fontaine de Vaucluse, et avait dit:

De Verdier dans l'idylle a vaincu Deshoulières.

« Madame Bourdic-Viot me répétait souvent: « Nous sommes une foule de musettes, ma- « dame Verdier seule est une muse. »

Citons encore une note (2) sur madame Bourdic-Viot; elle servira à faire apprécier le caractère de madame Dufrenoy plus justement que toutes nos observations. « Madame Bour- « dic-Viot était partie pour Barcelone : elle fut « enlevée en route par une maladie violente. « La veille du jour où cette douloureuse nou-

(')Note72.

(2) Note ao.

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« velle fut annoncée dans les journaux, j'avais «reçu d'elle une lettre mêlée de vers, dans « laquelle elle faisait des projets délicieux « pour le printemps suivant. On était à la fin « de l'été.

« La dernière partie de cette lettre était le « contraste parfait de la première. Là elle « s'enivrait des plus douces illusions ; elle « m'associait aux jouissances qu'elle se pro- « mettait : ici son style avait une teinte si « douloureusement mélancolique que ma « tendresse en fut alarmée. Je me dis en sou- «pirant: Cette femme si aimable, si vive, si « légère même, quoique si véritablement af- « fectueuseetbonne, s'étourdit; mais elle n'est « point heureuse. Hélas! les projets, les espé- >< rances, les peines, tout était terminé. Il ne « restait plus d'elle que ses ouvrages ; elle « n'existait plus que dans le cœur de ceux qui « l'avaient aimée. Son trépas subit et préma- « tu ré me porta le coup le plus terrible: je

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« perdais en elle une véritable amie; mes re- Rgrets furent profonds comme mes senti- « ments. >•

Madame Dufrcnoy était sensible aux suffrages du public, mais encore plus à celui de ses amis qu'elle consultait volontiers et dont elle savait apprécier les conseils. Elle avouait que l'une des jouissances les plus vives qu'elle eût éprouvées dans sa vie était d'avoir fourni à Béranger le sujet d'une de ses chansons les plus gracieuses. Béranger, qu'elle comparait souvent à La Fontaine pareeque l'un et l'autre ont élevé leur genre à un rang sublime, avait reçu un exemplaire des élégies de madame Dufrenoy; et la lecture de ce charmant ouvrage lui inspira les vers suivants qui trouvent ici naturellement leur place.

« Veille encore , ô lampe fidèle,

« Que trop peu d'huile vient nourrir!

« Sur les accents d'une immortelle

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