LIVRE CINQUIÈME
A UJN AMANT.
Abj urez l'agréable erreur Qui près de moi loujours malgré moi vous attire, De l'amour abusé j'ai connu le martyre , Et je hais de l'amour jusques à son bonheur.
Vous êtes jeune , aimable et tendre ; On se plait à vous voir, on aime à vous entendre :
Vous m'entourez de soins flatteurs ;
Vous avez des regards célestes :
Mais de semblables soins m'ont été si funestes ! De semblables regards ont été si trompeurs ! Non, non, n'espérez pas qu'à vos vœux je réponde; Je sais trop qu'il n'est plus de fidèles amants :
L'ingrat qui me jurait une ardeur si profonde
M'apprit à douter des serments.
Sur son front comme sur le vôtre
Brillait une douce candeur; Nous avions mêmes goûts , même esprit , même cœur : L'un desirait toujours ce que desirait l'autre ;
Nous brûlions de la même ardeur :
Qui n'eût, hélas ! pensé que c'était pour la vie !
Qui n'eût envié nos amours !
Un soir il me quitta d'une voix attendrie ;
Il me promit de m'adorer toujours :
Le lendemain je fus trahie.
A UNK INSENSIBLE.
Votre cœur, que l'Amour n'a pas instruit encore,
lîlàme l'ivresse des amants;
Sans désirs , sans crainte , il ignore Le prix de leurs plaisirs, le prix de leurs tourments.
Si dans le cercle l'on en cause ,
Vous riez; et du sentiment
Vous parlez aussi froidement
Que vous parleriez d'autre chose.
Lorsque je viens à vous les yeux de pleurs novés ,
Lorsque ma voix vous fait entendre Que mes plus tendres feux de froideur sont payés ,
Par vous mes pleurs sont essuyés ; Mais vous vous étonnez que j'en puisse répandre. Un jour viendra , ce jour peut-être n'est pas loin ,
Où vous sentirez le besoin
D'épancher dans le cœur d'une autre
86 ÉLÉGFES.
Tout ce que maintenant j'épanche dans le vôtre.
Vous saurez alors de quel prix
Sont un mot , un geste , un souris ,
Accordés par l'objet qu'on aime; Vous saurez qu'il fait seul nos plaisirs , notre ennui ; Vous saurez comme on peut renoncer à soi-même
Pour mieux se dévouer à lui ;
Vous saurez qu'on peut être belle
Et craindre de manquer d'appas ; Qu'avec tous ces talents dont le pouvoir appelle
Tant d'adorateurs sur nos pas, Nous pouvons craindre encor de faire un infidèle ; Vous saurez qu'en amour il n'est que trop d'ingrats; Vous apprendrez enfin qu'une ame bien éprise
Est humble et vaine en même temps , Et qu'on peut mépriser les vœux de vingt amants
Pour un amant qui vous méprise.