‹ uvres poétiques de Mme DufrénoyChapitre 33 sur 77 · LE REFROIDISSEMENT · texte numérisé non relu

LE REFROIDISSEMENT

A MA MÈRE

Vous m'avez pardonné la faute que j'ignore;

Dans un doux raccommodement Vous m'avez dit vingt fois que vous m'aimiez encore ,

Mais vous l'avez dit froidement.

Vous le cachez en vain, je ne vous suis plus chère ; Votre cœur, je le vois, m'est fermé sans retour ; Vous ne me donnez plus les baisers d'une mère , Et votre amour n'est plus le prix de mon amour. Ma sœur a maintenant toute votre tendresse :

Hélas ! dans un temps plus heureux

Nous nous disputions toutes deux Un mot de votre bouche, une simple caresse ; Vous daigniez en riant applaudir à nos jeux : Et ces charmants défis recommençaient sans cesse. Ont-ils fui pour jamais ces temps si fortunés ? Qui plaindra mes douleurs si vous m'abandonnez? Avez-vous oublié l'instant de ma naissance ? Quand mon père enchanté me reçut dans ses bras , A la face du ciel ne jurâtes-vous pas De protéger le fruit d'une chaste alliance ? Qu'en ce moment vos yeux sur moi , sur votre époux,

S'arrêtaient avec éloquence !

Vos gestes , vos soupirs , jusqu'à votre silence , Nous payaient du bonheur que vous teniez de nous ; De ce que je serais vous jouissiez d'avance. Quelque autre sentiment a-t-il donc pu bannir De votre cœur ému ce touchant souvenir?

De mon père vivante image , Je fus de vos ardeurs le tendre et premier gage ; Mon berceau fut témoin de mon amour pour vous : Avant que de parler, je vous le disais même

Par le sourire le plus doux;

Pour moi le premier moi de tous

Ce lui : Ma mère, je VOUS aime.

Alors mie de l'Etre suprême Je connus, je goûtai La bienfaisante loi , Toujours je commençais , j'achevais ma prière En répétanl ces mois : Dieu, veille sur ma mère

Autant qu'elle veille sur moi!

Ma main prenait la plume, el toujours chaque page

Ramenait votre nom chéri; IV ma timide voix j'aimais à faire usage

Pour chanter votre air favori.

J'unissais toujours votre image

A mes travaux , à mes loisirs ;

Et je bornais tous mes plaisirs

A captiver votre suffrage.

A quinze ans j'embrassai l'hymen avec effroi ; Cet instant fut celui de mes premières larmes : Pour un cœur de quinze ans le monde a tant de charmes ! Je m'éloignais de vous : il n'en eut plus pour moi .

Je vous emportais dans mon ame ,

Ma mère; c'est en ce moment Que je me sens brûler d'une soudaine flamme ,

ïo6 ÉLÉGIES.

Et poëte par sentiment.

Alors, me consacrant aux filles de Mémoire, Ma mère, me disais-je, embellira mes chants, Et de mon luth ému les accords plus touchants

Peut-être obtiendront quelque gloire.

Stériles vœux ! soins superflus !

Ah ! quand je perds votre tendresse ,

Mes nobles plaisirs sont perdus ;

Ma voix s'éteint dans ma jeunesse :

Je ne puis chanter quand vous ne m'aimez plus.

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