L ANNIVERSAIRE
Les ombres de la nuit par degrés disparaissent, Par degrés du matin les premiers feux renaissent; Et rhomme , tourmenté de la soif du bonheur,
Pour calmer les maux qui le pressent , Redemande à ce jour une nouvelle erreur. O toi , que du repos charme encor la douceur, Sophie , ô ma compagne et si tendre et si chère ! Dont l'amitié fidèle adoucit mon malheur, Réveille-toi ; marchons vers le tombeau d'un père ,
Et sur tes pas conduis ta sœur.
Depuis le moment redoutable
Où vint la mort inexorable
Le frapper jusque sur mon cœur, Quatre saisons n'ont point consolé ma douleur ; Par-tout elle me suit, par-tout elle m'accable.
Hélas ! contre mon désespoir
io8 ÉLÉGIES.
Toutes deux vous m'avez constamment défendue : Accourez : non, jamais le besoin de vous voir Ne se fit mieux sentir à mon aine éperdue. Des ornements du deuil les autels sont couverts ;
Les sons de la cloche funèbre , Et de lugubres cris prolongés dans les airs , Ne m'annoncent que trop , par leurs tristes concerts,
La triste fête qu'on célèbre.
Dans la tombe sacrée où dorment mes aïeux
Quel spectacle afflige mes yeux !
Déjà ma mère désolée, Sous de longs crêpes noirs , plaintive , échevelée ,
Vient tomber au pied du cercueil !
Couverte des voiles du deuil , Sur ses pas en pleurant ma sœur marche accablée. Unissons nos regrets à leurs regrets pieux : Pour tromper les tourments d'une absence éternelle, Redemandons mon père à sa tombe cruelle ;
Peut-être elle entendra nos vœux !
Qu'ai-je vu ! Ma sœur et ma mère
S'éloignent d'un pas égaré; Le monument s'ébranle , un son inespéré
Perce le marbre (iiiieruire
D'effroi , de plaisir palpitani ,
Mon cœur a tressailli : celle voix qu'il entend, C'est celle de mon père. Approchons; il m'appelle:
Crois-moi, dit-il, ô mou Adèle!
De tes larmes suspends le cours.
Sur la terre d'exil où sont comptés nos jours , Qui peut nombrer nos maux et même les connaître? L'homme le plus heureux est trahi par le sort;
Ah ! loin de pleurer sur sa mort ,
Il faut pleurer quand il va naître !
Prompt à récompenser comme lent à punir, Dieu reçoit dans son sein les âmes généreuses. Moi, j'y goûte la paix des ombres vertueuses ; Mérite que ce Dieu daigne nous réunir.
Contemple la voûte éternelle ,
Reste à jamais digne de moi.
Sans cesse mon ame immortelle Comme un astre sauveur brillera devant toi. N'en doute pas , mon père , à tes leçons fidèle Je ne quitterai point le sentier de l'honneur;
Ta vertu sera mon modèle :
i,o ÉLÉGIES.
Hélas ! trop peu long-temps je lui dus mon bonheur. Et vous de mes regrets toujours plus attendries , Mes compagnes, venez sur ce tombeau pieux ;
Venez d'un pas religieux Jeter la scabieuse et les roses fleuries :
Et quand je fermerai les yeux , Joignez ici ma cendre à ses cendres chéries.