‹ uvres poétiques de Mme DufrénoyChapitre 42 sur 77 · A SUZANNE · texte numérisé non relu

A SUZANNE

La pauvreté n'est pas un déshonneur.

Voltaire. — Poésies légères.

Défunt Boileau , favori de la gloire , Dans ses écrits, d ira mortelle mémoire, Nous intéresse aux modestes labeurs Du jardinier qui cultivait ses fleurs.

Poète et riche , il put de son Antoine , Grâce à ses vers , élevant l'humble nom , D'un legs grossir un petit patrimoine.

Moi je n'ai point de rentes , de maison , vie n'ai pas même en propre une cabane ;

i4o ÉPITRES.

Pour t'illustrer, pour te doter Suzanne ,

De gloire et d'or je n'ai pas fait moisson.

De mes travaux récompense honorable ,

Ma pension est mon unique bien :

C'est peu, mais peu vaut encor mieux que rien

Et j'ai béni le moment favorable

Où le destin , lassé de sa rigueur,

De mes côtés éloigna le malheur ;

Ce compagnon n'est pas toujours aimable :

Maître absolu de ses mornes sujets,

Son prisme affreux noircit tous les objets

A leurs regards, et d'ennuis les accable.

Pourtant docile à suivre ses avis ,

Je supportais assez bien sa présence,

Quand je pouvais d'un époux et d'un fils

En détourner la fâcheuse influence.

L'un vieux , infirme , et qui dès son enfance

Au joug du faste était accoutumé ,

Redemandait, de chagrins consumé,

Aux novateurs sa fortune ravie ,

Et l'autre à peine essayait de la vie.

Seule, je dus nous soutenir tous trois ;

ÉPITRES. i/,i

Mon triste cœur fui souvent aux abois.

Ilcinriisriuciii du moins, de L'opulence gavais joui sans m'en faire on besoin.

La pauvreté a'esl peut-être pas loin, Disais-je alors , formons-nous-y d'avance ; J'armai contre elle, et fort bien m'en a pris ; L'orage gronde; elle frappe à ma porte ; Des hommes noirs composaient son escorte ; Elle entre , adieu mes élégants lambris , Mon riche écrin et mes livres chéris ! Je ne sauvai des mains de la rapine Qu'un Bossuet, un Tibulle, un Racine.

Par Bossuet mon mari consolé , Vers Dieu se vit avec joie appelé.

Mon fds allait approcher de cet âge Où l'homme instruit se fait un héritage : Simple de mœurs , sobre , laborieux , Témoin des pleurs qu'avait versés son père , Il ne pouvait aider encor sa mère ; Mais mon époux veillait du haut des cieux , Et l'Éternel exauça tous mes vœux.

{b epitkes.

La pauvreté de mon logis s'exile:

Mon fils conclut l'hymen le plus heureux.

Faible, souffrante, au ménage inhabile,

J'avais besoin de quelqu'un près de moi :

Tu te montras à me plaire empressée ,

Adroite, douce et désintéressée;

Je n'aurais pu rencontrer mieux que toi.

Un foyer pauvre , une pauvre bougie

Nous éclairait, nous chauffait toutes deux :

Lorsque ma voix soupirait l'élégie ,

De tendres pleurs venaient mouiller tes yeux

On ne t'avait pas même appris à lire,

Mais par degrés ton esprit se forma ,

Et quand tu sus passablement écrire ,

Ainsi que moi l'étude te charma.

Tu lus , relus et Racine et Molière ;

Esther sur-tout t'émut profondément ;

Sur les Orgons tu te donnas carrier»1.

De tes devoirs ce pur délassement

Te fit chérir les goûts de ta maîtresse ;

Et familière en notre intimité,

Devant le monde, où tout est vaniu-.

ÉPITRE8. i i I

Tu me prouvas, Bans |i<>iii|»f , sans bassesse, Que Ui savais i rspcclci ma houle.

De mou ai genl sage dépositaire, Tu renfermas el si fort et si bien , Quaux emprunteurs il n'en sonna plus rien Tu nous bornas au juste nécessaire, Non par lesme, OU par gpû.1 d'amasser, El sou sur sou d'entasser, d'entasser, Mais par désir de nous tirer d'affaire.

J'étais à flot: argent, meubles, bijoux, S'accoutumaient à revenir chez nous.

Ambition , rêve vain et pénible, Tu m'as ravie à ce destin paisible !

L'or s'offre et brille à mes yeux fascinés : Je crois servir beaucoup d'infortunés ; Ce but m'enflamme , et soudain ma franchise Sourit au faix d'une vaste entreprise.

Pendant six mois elle n'alla point mal ; Notre bailleur de fonds , homme loyal , Me la laissait gouverner à ma guise.

Voilà qu'un jour, près du Palais-Royal ,

i 44 ÉPI TUES.

Endroit glissant, au plus ferme fatal ,

Au jeu nouveau, victime de Ja baisse ,

Il perd son bien ; l'argent manque à ma caisse.

L'inquiétude en secret me poursuit ;

Matin et soir je travaille ; la nuit

Je ne dors plus. Je fais cent et cent courses ,

De mon crédit j'épuise les ressources ;

Bref, c'en est fait , je tremble chaque jour,

Par les suppôts de l'avide chicane ,

De voir encor mettre à nu mon séjour.

Dans ces moments , que disais-tu , Suzanne '.

« Madame , eh bien ! à quoi bon s'affliger

« Dans vos revers si la foule nous quitte ,

« De vrais amis nous rendront leur visite :

« Nous en avons ; ils viendront partager

« Votre disgrâce , et d'elle vous venger. »

Ces mots trompaient mes chagrins. Dans mon gite ,

Le front sévère et le souris railleur,

A pas pressés s'avance le malheur.

« Auprès de toi, me dit-il, j'accours vite ;

« Tu vois , j'ai rang parmi tes vrais amis.

« A mes leçons si ton cœur plus soumis

ÉPITRES. i i:.

« N'eût <l<- l'orgueil écouté les avances

« Tu q aurais pas, obérant tes finances,

.< Perdu la |>;ii\, le premier des trésors!

n Mais sous ton toit, dès que je fus dehors,

« Tu méditas de loger l'opulence,

« Et, dans ce but, tu fis une imprudence.

« Moi , je suis franc, même envers de grands rois :

« J'en ai contraint à plier sous mes lois.

« Çà, désormais, nous allons vivre ensemble.

« Sache honorer l'instant qui nous rassemble ;

« Un sacrifice est ici commandé ;

« Secrètement je l'avais demandé :

« J'ordonne. — Quoi? — Tes châteaux en Espagne

« T'ont mise à sec , réforme ta compagne :

« Fidèle, jeune, elle peut, d'un emploi

« Pourvue ailleurs, se séparer de toi. »

« Qui? moi, quitter la maîtresse que j'aime , « T'écrias-tu, d'un ton plein de courroux, « Vous la livrer ! non ! je m'offre à vos coups. » Et tu fis tant , que le malheur lui-môme Touché , te dit d'un accent aigre-doux :

« Reste, j'accorde une faveur insigne ;

« Songe bien... songe à t'en conserver digne. »

Dès-lors ici nous habitons tous trois.

Tu badinas souvent avec notre hôte ;

Je t'ai surprise à le rendre courtois ;

Mais s'il revint, hélas ! c'est de ma faute !

Mon pauvre esprit à son aspect troublé ,

De repentir se sentait accablé.

Je plaisantais, je dévorais mes larmes,

Et de mes jours pâlissait le flambeau.

Après six mois de constantes alarmes ,

Je suis sur pied, j'esquive le tombeau.

Mais le malheur, dans notre honnête asile

Semble vouloir fixer son domicile ;

A moins que Dieu ne vienne à mon secours ,

Je tremble fort qu'il n'y reste toujours.

Mon revenu , fortune viagère ,

Que de moitié grève un devoir sévère ,

Pare assez mal à nos besoins pressants ;

Je ne puis pas te faire de présents !

Bonne Suzanne, allons , point de colère;

Peu te suffit, à merveille , ma chère ;

ÉPÏTRES. 147

Mais moi je soutire 1 ne le |»;is donner, Moi qui voudrais de bierig iVn\ nonner! Tant que je via, passe cncor; mais les Parques arriveront, hélas ! pour m'engloutir Dans ce lieu sombre où petits, grands, monarques, Entrent toujours , pour n'en jamais sortir ; Que feras-tu , moins jeune , moins agile?

« Vous n'êtes pas dans l'hiver de vos ans ; « A votre fils votre amour est utile ; « Vivez pour lui, pour moi, vivez long-temps. « Quant à mon sort , allez , soyez tranquille , « Et composez en paix de nouveaux chants. « Lorsque je crus votre existence éteinte, « Plus d'un soupir répondait à ma plainte ; « Chacun alors louait vos vers touchants ; « Et je connais plus dune grande dame « Que votre nom d'enthousiasme enflamme ; « Je trouverais , grâce à ce nom chéri , « Des souvenirs, des égards, un abri.

Prompte à juger de tout d'après ton ame , Ton dévoûment, Suzanne, voit en beau ; Je te Fai dit, je ne suis point Boileau.

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